Chapitre 4
Avant que le soleil filtrât à travers les persiennes, Célie avait acquis une triste certitude : si le mariage était l’amour, elle n’aimait pas son mari. Non seulement elle ne l’aimait pas, mais elle avait peur de lui, absolument peur.
La vie en se réveillant autour du château lui apporta un soulagement inexprimable. Il y avait autre chose dans l’existence que le mari ; il y avait tout ce qui la veille encore constituait le monde pour elle, tout ce qui continuerait à lui apporter quotidiennement des espérances, des joies – et des déceptions.
Pendant que Dornemont, en fredonnant, faisait sa toilette, dans son appartement, Célie, avec un frisson, essayait de chasser les souvenirs qui lui faisaient l’âme lourde et presque méchante. Avec un regret profond, qui la secoua jusqu’au fond d’elle-même, elle se rappela la courte minute où son mari avait tenu sa main sur le canapé du petit salon.
— C’était beau, se dit-elle ; quel malheur que cela n’ait pu durer !
Que de fois, depuis, avec l’ardeur d’une âme sincère, Célie essaya de retrouver cette minute inouïe, où l’amour lui était apparu, où elle avait deviné ce qu’il pouvait lui apporter encore de félicités… Jamais elle ne put évoquer de cette apparition autre chose que le souvenir, avec le regret poignant du bonheur que l’on pouvait avoir et que l’on n’a pas eu.
Elle n’aimerait pas son mari, c’était certain. La société de Valéry ne lui déplaisait pas ; il était si aimable et bon enfant, si drôle même à de certains moments, qu’elle s’amusait volontiers de sa présence, comme au théâtre elle eût fait d’une pièce spirituelle. Mieux encore, elle se sentait le plus souvent de l’amitié pour cet excellent camarade, qui la traitait en enfant gâtée ; mais, dès qu’elle était seule, ou bien quand il redevenait son mari, Célie, sans pouvoir se l’expliquer à elle-même, retombait dans sa tristesse. Au fond de son âme, elle gardait le regret de son rêve.
La vérité, c’est qu’elle trouvait en Dornemont la grossièreté d’un homme qui a vécu beaucoup et longtemps dans la société des filles.
On ne guérit point de cela. Si homme du monde que l’on puisse se montrer quand c’est absolument indispensable, dès que l’on revient à la sécurité du foyer et des pantoufles, le laisser-aller contracté près des femmes que l’on payait reparaît dans la vie de famille, comme certaines odeurs pénétrantes et grossières, musc ou patchouly, continuent à empoisonner les armoires, bien longtemps après que les sachets ont été retirés.
Valéry ne se doutait pas de ce qu’éprouvait sa femme ; il la trouvait très enfant, un peu trop prude ; il l’eût souhaitée bonne fille, et regrettait qu’elle gardât près de lui une certaine roideur de pensionnaire.
Un jour qu’ils étaient partis à cheval de bon matin, sans groom, pour faire une longue promenade, l’air vif, le mouvement, firent monter aux joues de Célie une coloration délicieuse, pendant que de ses lèvres sortaient en fusées des éclats de rire et des propos joyeux. Valéry la taquinait, elle ripostait avec une malice sans fiel, mais pleine d’à-propos ; après qu’ils eurent badiné de la sorte pendant un certain temps, ils se trouvèrent las, mirent leurs bétes au pas et cheminèrent en silence.
Les cerisiers et les pommiers étaient absolument couverts de fleurs, les uns d’un blanc pur, les autres d’une blancheur rosée, tendre comme le teint de Célie. Les pommiers étalaient leurs branches avec l’impudence de la richesse, tandis que les cerisiers dressaient vers le ciel leurs quenouilles virginales. La campagne sentait bon, verte et reposante pour les regards. Valéry lui-même sentit une jouissance fine et délicate le pénétrer, où l’âme avait quelque part, et il regarda sa femme.
Célie pensait : à quoi ? À ce moment, son destin passa peut-être une seconde fois à portée de sa main ; la course, l’air vif, le rire, l’avaient presque amenée à comprendre ces joies matérielles dont Valéry était si friand ; de son côté, le jeune homme venait d’être touché par un frôlement d’ailes invisibles, et peut-être se fût-il trouvé en état de ressentir une partie de ce qui se passait dans l’esprit de sa jeune femme…
Leurs yeux se rencontrèrent, et ils furent sur le point de se parler.
Qu’allaient-ils se dire ? Qu’ils s’aimaient peut-être, et c’eût été vrai, vrai pour une minute, quitte à ne plus l’être ensuite ; mais leur destin ne le voulait pas.
Le galop d’un cheval derrière eux sur la route les fit se retourner en même temps, et ils aperçurent leur groom qui venait à eux à bride abattue. Ils s’arrêtèrent, et, quand le garçonnet essoufflé les eut rejoints, il tira de sa poche un télégramme que Valéry lut avec cette impassibilité qui le rendait si beau joueur.
— Je suis obligé de retourner à Paris, dit-il à Célie. Nos vacances auront été courtes, mais, ici ou ailleurs, c’est bien la même chose, n’est-ce pas ? Nous prendrons le train d’une heure. Et puis cela vient à propos, car voici le temps qui se gâte.
Ils rentrèrent au château d’une allure égale et rapide. La fantaisie et l’amour s’étaient envolés par la route à laquelle ils tournaient le dos maintenant, vers les régions du ciel bleu, et désormais devant eux les arbres chargés de fleurs tendres se dessinaient sur le ciel gris presque noir, qui présageait la neige ou la grêle.
Célie donna ses ordres, et le soir même ils dînèrent à Paris, tard, dans la grande salle à manger où la table qui les séparait était si large, qu’on ne pouvait se parler qu’à voix haute.
Depuis le moment où, après avoir reçu le télégramme, Valéry avait annoncé le retour à Paris, il n’avait plus ouvert la bouche que pour les politesses indispensables.
Célie, devinant qu’il arrivait quelque chose de désagréable, avait gardé le silence. Près de son oncle, elle s’était accoutumée à ces accès de mutisme qu’elle avait vite appris à reconnaître comme la manifestation de l’inquiétude.
Valéry, qui avait quitté son hôtel après y avoir déposé sa femme, rentra après huit heures, s’excusa en quelques mots, mangea vite et peu, et repartit sur-le-champ.
Restée seule, Célie prit un livre et essaya de s’intéresser à sa lecture, mais son esprit s’y refusa. Son roman à elle, n’était-il pas bien plus intéressant que tous les autres ? Que faisait Valéry ? Se trouvait-il en quelque péril personnel ? Elle songea à un duel, et cette éventualité romanesque la fit frissonner. Mais un duel se règle par l’intermédiaire des témoins et ne nécessite pas de courses réitérées. C’étaient les affaires, évidemment… Oh ! ces affaires !
Comme toutes les femmes très riches, Célie n’avait jamais pensé à l’argent. Le luxe lui arrivait naturellement, de même que le soleil se lève. Sa dot lui venait de sa mère, qui avait jadis apporté à son père une fort belle fortune en immeubles, fortune qui avait doublé de valeur en une vingtaine d’années. Les deux jeunes orphelines n’avaient donc eu et ne semblaient jamais avoir à se préoccuper d’aucune crainte matérielle.
Mais Célie, qui ne s’était pas bien expliqué la situation de son mari, pas plus que celle de son oncle, s’aperçut ce jour-là, solitaire dans sa somptueuse demeure, que les affaires ne vont pas toutes seules. À mesure que l’absence de Valéry se prolongeait, elle devenait plus inquiète. À minuit, elle congédia sa femme de chambre, et s’installa dans son petit salon pour attendre.
Elle attendit longtemps ; les heures et les demies sonnaient à une horloge voisine, dans le silence de la nuit, réveillant en elle à chaque fois la vague appréhension d’un malheur.
Enfin, une voiture s’arrêta devant la maison, et peu d’instants après la jeune femme entendit les portes s’ouvrir et se refermer. Elle écouta…
Valéry passait dans son appartement, sans paraître vouloir venir à elle. Célie ne put y tenir. Sa lampe à la main, elle se dirigea vers le cabinet de travail de son mari et parut sur le seuil, au moment où il y entrait par une autre porte, suivi de son valet de chambre.
— Célie ! fit Dornemont stupéfait. Tu n’es donc pas couchée ?
— J’étais inquiète, mon ami ; je vous ai attendu, balbutia la jeune femme, honteuse et presque contrariée de sa démarche…
Elle leva les yeux sur son mari et vit qu’il paraissait mécontent.
Il l’était, en effet ; jamais Valéry n’avait pu souffrir que l’on portât atteinte à sa précieuse indépendance, et en se mariant il n’avait point entendu l’abdiquer. Rentrer et sortir à sa fantaisie lui avaient toujours semblé l’une des conditions essentielles du bonheur. Les yeux de Célie se baissèrent pour cacher leur tristesse, pendant que son mari la prenait par la main.
— Tu es bien gentille, lui dit-il avec une douceur visiblement forcée, et je te remercie bien d’avoir eu du souci pour moi, mais je te prie dorénavant de ne jamais t’inquiéter de ce que je puis faire ou ne pas faire. J’ai des occupations qui me prennent parfois tout mon temps, et que rien ne doit contrarier, pas même notre affection, ajouta-t-il avec un sourire. D’ailleurs, il y a temps pour tout ; allons, ma chère Célie, bonne nuit, et ne t’inquiète de rien. Si cela peut t’être agréable, je te dirai que j’ai réussi dans la chose qui nous a ramenés à Paris et qui avait de l’importance.
Il la baisa au front, la reconduisit jusqu’à la porte de sa chambre et rentra chez lui. Célie ne sut d’abord ce qu’elle éprouvait ; une singulière impression lui rappelait le temps de son enfance où elle était renvoyée à ses études après avoir été grondée injustement. Elle pleura un peu, sans trop savoir pourquoi, et s’endormit enfin, seule dans sa haute chambre, avec une sorte de joie d’y être seule, comme au temps si récent encore et séparé du présent par un gouffre, où elle était jeune fille et ne s’inquiétait de personne, ni à tort ni à raison.
Dès le lendemain, une vie nouvelle, leur vraie vie conjugale, commença pour les époux. Valéry se montra régulier, sinon exact, aux repas, et vers cinq heures de l’après-midi ne manqua guère à venir prendre sa femme pour faire un tour de Bois.
Il était très empressé de la faire voir, car, jolie et distinguée, elle lui faisait le plus grand honneur ; d’ailleurs, l’alliance de Maxand Louvelot était en elle-même un brevet de haute situation, qu’il ne fallait pas laisser périmer. On vit donc les jeunes mariés dans tous les endroits où s’étale la vie mondaine depuis Pâques jusqu’au Grand Prix, pendant ces quelques semaines où l’existence fiévreuse des Parisiens semble atteindre à son apogée d’éclat et de vivacité.
Puis Dornemont s’habitua à cette félicité nouvelle, de même qu’on s’habitue à la possession de tout objet de prix, si ardemment souhaité qu’il puisse avoir été, et cinq semaines ne s’étaient pas écoulées que le mari semblait déjà ne plus attacher d’importance à la société de sa jolie compagne.
Un soir, vers sept heures, Roquelet, qui montait en causant avec Moilly l’avenue des Champs-Élysées, vit venir à eux Valéry conduisant lui-même une très jolie petite jument alezane, attelée à un petit phaéton tout neuf.
— Voilà le nouveau ménage, dit Roquelet à son compagnon. Ménage nouveau, cheval nouveau, voiture nouvelle, bonheur flambant neuf… Ce Dornemont a une chance du diable, et pourtant son voyage de noce a failli lui coûter gros. Pendant qu’il était en lune de miel, son secrétaire a levé le pied avec un portefeuille qui contenait des papiers et des documents, de quoi faire une fortune à qui aurait pu s’en servir.
— Eh bien ? demanda Moilly.
— Dornemont, prévenu par un télégramme, est arrivé, a mis le nez sur la bonne piste, a rattrapé son homme dans un hôtel borgne et lui a fait rendre gorge.
— Comment cela ?
— Avec un petit bout de revolver, gros comme rien du tout. Le bonhomme s’est exécuté d’assez bonne grâce, et Dornemont n’a pas eu besoin de « faire parler la poudre », comme on dit dans les mélodrames.
Moilly était resté pensif.
— Je n’aime pas beaucoup cette manière de procéder, dit-il. Pourquoi pas la police et les tribunaux ?
Roquelet se mit à rire.
— C’est trop long, dit-il ; et puis pourquoi voulez-vous qu’on aille raconter ses petites affaires à ces gens-là ? Mieux vaut garder le silence et régler ses comptes soi-même.
Le phaéton passait devant eux. Célie, distraite, regardait au loin la poussière dorée qui flottait sur la place de la Concorde ; Valéry se pencha à droite pour examiner plus attentivement les jambes de son cheval.
— Regardez-moi ce gaillard-là ! reprit Roquelet. Je veux être pendu si sa ponette toute neuve ne l’intéresse pas en ce moment beaucoup plus que sa femme. Songez donc ! Il a celle-ci depuis six semaines, tandis que la ponette est peut-être d’hier !
Moilly poussa le plus léger des soupirs ; mais Roquelet avait les yeux prompts et l’oreille fine :
— Tu aurais bien voulu que ce fût toi, pensa-t-il en apostrophant mentalement son compagnon, toi qui fusses le propriétaire légal de madame Dornemont, et tu n’aurais pas fait grand cas de la ponette ! Ah ! mon cher, fit-il tout haut, complétant ainsi sa pensée, vous n’êtes pas un homme d’affaires, vous !
— Heureusement ! répondit Moilly avec quelque vivacité.
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