Chapitre 5
L’été, fort précoce cette année-là, chassa vite de Paris tous ceux qui avaient la moindre maisonnette dans quelque coin ombragé ou exposé aux brises de la mer. Des premiers, Valéry transporta ses pénates à la Prée, et, pour mieux dire, il y transporta ceux de sa femme, qui y fut vite installée avec son personnel domestique.
Valéry se réserva, pour Paris seulement, son cocher, son groom et un valet de chambre extraordinaire, qui savait au besoin cuisiner comme Carême. Cette petite installation, qui permettait au jeune spéculateur de manger chez lui quand il en aurait envie, lui permit encore beaucoup d’autres choses, si bien qu’un beau soir, vers la fin de juin, il se trouva dans un appartement de la rue de Naples, étendu sur la chaise longue de la maîtresse du logis qui, assise par terre, ronronnait comme une chatte.
La chaleur était extrême, et les fenêtres, à demi ouvertes, laissaient entrer un parfum d’asphalte, apanage de la grande ville à cette époque annuelle de la réfection des trottoirs et des chaussées.
— Eh bien, mon pauvre petit loup, te voilà donc revenu ? disait la femme.
— Je n’étais pas perdu, fit Valéry d’un air bourru.
Il n’aimait pas les allusions à son mariage.
— Pas perdu, mais égaré, reprit la femme, qui n’était point sotte ; et, dis, on te reverra ?
— Parbleu ! firent les lèvres omnipotentes du jeune homme.
— Ça ne t’amuse pas prodigieusement, le mariage, hein ?
— Ça a du bon, répliqua Dornemont, ennuyé ; mais ce n’est pas pour parler de mon mariage que je suis venu ici ; laisse-moi tranquille, veux-tu ?
Cette maison n’était pas nouvelle pour Valéry. Il y était venu vingt fois, puis l’avait quittée, puis était revenu, poussé par on ne sait quel besoin d’habitude plutôt que par attrait. C’était pour ainsi dire l’intérim de ses passions éphémères ; il y touchait barre, entre deux liaisons, et Laure le savait bien, car elle se présentait à point nommé dans le chemin de Valéry, presque toutes les fois que celui-ci, désœuvré, ne savait que faire de sa personne.
Ce fut encore elle qui eut l’honneur de lui faire faire sa première infidélité conjugale, et comme elle le disait, le premier coup de canif dans le contrat qui avait donné à Valéry Dornemont la jouissance d’une fortune sûre, chose que, jusque-là, il n’avait point connue.
— Ça t’amuse, dit Laure, de savoir que tu as de l’argent, chez le banquier, auquel tu ne peux pas toucher ? Car, enfin, c’est l’argent de ta femme, ce n’est pas le tien !
— C’est parbleu le mien ! s’écria Valéry en se redressant tout d’une pièce. Crois-tu que j’aurais été assez nigaud pour accepter une situation qui ne m’aurait pas permis de me servir de cet argent-là ? C’eût été, ma foi, trop bête.
— En effet, dit Laure, ce ne serait pas la peine de se marier…
Dornemont fronça un peu les sourcils ; si peu délicat qu’il fût, il n’aimait pas à entendre parler de semblables matières en pareil lieu ; mais c’était un simple préjugé qui passa bientôt, et il ne lui en resta qu’un peu d’humeur, bientôt dépensée sur autre chose.
— Dans nos affaires, dit-il brusquement, le tout est d’avoir de l’argent sous la main pour acheter pendant que les autres n’ont pas le sou ; sans cela, ce ne serait pas la peine de s’en mêler ! C’est élémentaire.
— Et ça va bien, les affaires ? demanda insidieusement Laure.
— Très bien ; ça ne te regarde pas.
Après cette brusque réponse, la femme n’avait qu’à se tenir pour battue.
Au fond, que lui importait ? Elle aimait la société de Valéry, et n’avait garde de perdre, par trop de gloutonnerie, une relation aussi agréable et, quoique l’expression puisse sembler étrange, au milieu de tant de caprices, aussi sûre.
Valéry sortit de là le lendemain et fut longtemps sans y revenir, ayant trouvé autre chose. Le samedi soir, il partait pour la Prée, et n’en revenait que le lundi matin. Là, il se montrait en grand seigneur, recevait bien une quantité d’hôtes, galant près de sa femme, dont il était encore presque amoureux ; il se faisait admirer par les douairières pour la grâce extrême avec laquelle il leur baisait la main, et, sans arrière-pensée aucune, jouait de bonne foi la comédie de l’homme heureux d’être chez lui.
Cette existence dura trois années, pendant lesquelles les affaires allèrent bien, avec des hauts et des bas. Dornemont eut une vingtaine de maîtresses, avec le bon goût de n’en afficher aucune : d’ailleurs, il avait renoncé aux femmes du monde, et dans le monde de la galanterie, les liaisons passagères n’ont point d’éclat et ne laissent pas de traces.
Célie ne sut rien. Sans amies intimes, elle n’avait près d’elle aucune occasion de savoir ce qu’il valait mieux pour elle d’ignorer. Son seul regret était de n’avoir point d’enfant. Dans la vie à la fois très mondaine et très solitaire qu’elle menait, elle n’avait rien à aimer, et, en pensant que sa sœur Antoinette resterait encore deux ans au couvent, elle se prenait à pleurer, du vide de son cœur et de l’inutilité de sa vie.
q