Chapitre 6
Un soir de grande réception chez Maxand Louvelot, Célie, qui faisait les honneurs de la maison de son oncle, vit venir à elle, appuyée au bras d’un grand monsieur blond, chauve, myope, et dont la boutonnière portait le ruban multicolore d’une foule de décorations étrangères – une femme très belle, insolemment belle, que son oncle escortait avec empressement.
— Ma nièce, dit-il, voici monsieur et madame Brazenyi, que je te recommande tout particulièrement.
Le premier regard de Célie à l’étrangère en la voyant venir avait été presque une déclaration de guerre. Cette femme était trop belle, trop grande, trop éclatante ; ses cheveux d’or fauve semblaient à la fois de soie et de laine ; ils devaient donner sous la main des étincelles longues comme le doigt. La jeune femme sentit son cœur se serrer.
— Voici mon malheur qui passe, s’était-elle dit. En sentant la main souple et féline de l’étrangère serrer la sienne sous le gant, elle eut peur d’abord, puis honte de cette superstition enfantine, et elle sut composer ses traits et son sourire.
Assises près l’une de l’autre, les deux belles personnes se regardèrent, et, réciproquement, durent reconnaître leur beauté. Célie était la Parisienne élégante, sans mièvrerie ; sa grâce naturelle la défendait contre l’afféterie ; mignonne et souple, elle offrait, avec ses yeux noirs, doux et profonds, avec ses fins cheveux de soie noirs et déliés, l’image d’une créature exquise, faite pour toutes les délicatesses de l’esprit.
Madame Brazenyi était grande, blanche et rose à la croire peinte, elle l’était peut-être ; son corps un peu massif devait être merveilleux, à en juger par les épaules et la poitrine que laissait admirer sans réserve une robe extrêmement décolletée. Les yeux, d’un gris bleu, tour à tour froids et caressants, achevaient de lui donner un air plutôt provocant que mystérieux. Avec cela, une apparence exotique irrécusable, et que d’ailleurs elle ne prenait visiblement aucune peine pour modifier.
Sa voix un peu sourde n’était pas agréable ; elle parlait trop haut, avec un accent parisien tout à fait pur, mais par instants un peu traînant, comme si elle avait voulu insister sur certains mots… Somme toute, singulière et troublante, mais pas tout à fait l’air d’une femme honnête.
Involontairement, Célie jeta un coup d’œil autour d’elle, et elle vit à quelques pas de là une femme dont les aventures ne se comptaient plus, mais qu’on était forcé de recevoir parce que son mari, parfaitement digne et correct, s’était toujours montré si imperturbable qu’on pouvait le croire ignorant de tout.
— C’est singulier, pensa madame Dornemont, en comparant les deux femmes ; je sais tout ce qu’on dit de celle-là, je ne sais rien de celle-ci, et, pourtant, combien j’aurais moins confiance dans l’étrangère !…
M. Brazenyi était exactement l’homme que l’on eût rêvé pour mari à une aussi belle personne. Muet, souriant, il s’esquivait, pour ainsi dire, derrière son chapeau de soirée, appuyant du geste les paroles des autres, et semblant au fond mû par une seule pensée : celle d’avoir bientôt fini la corvée d’écouter et de répondre.
Un cercle de curieux s’était fait autour de la belle étrangère ; on se demandait à voix basse des renseignements sur ce couple curieux ; le maître de la maison présenta plusieurs de ses amis, et, au bout de dix minutes, chacun savait que c’était Maxand Louvelot lui-même qui la produisait.
— Elle doit lui coûter cher, dit à demi-voix un esprit chagrin.
Ce mot, qui résumait les opinions diverses, fit fortune, et en circulant calma les curiosités.
Dornemont s’était approché ; après quelques paroles banales, il offrit son bras à madame Brazenyi pour la conduire au buffet. Célie les suivit des yeux avec une sorte d’inquiétude, et comme elle détournait son regard, ne voulant pas s’appesantir sur ce qui n’était, après tout, qu’une impression sans valeur, elle rencontra celui de son oncle.
Louvelot n’avait jamais été tendre ; son vieux cœur de financier jouisseur n’avait point de cordes pour l’amour de la famille, envers laquelle il avait toujours cependant rempli son devoir ; aussi l’appréhension que Célie crut deviner dans ses yeux n’était-elle point pour la jeune femme, mais pour lui-même ; mais c’est ce qu’elle ne pouvait savoir.
— Vous la connaissez, mon oncle ? dit-elle vivement.
— Oui ; je connais son mari ; nous avons des affaires ensemble.
Célie ne répondit rien ; d’ailleurs, elle n’avait pas le temps de s’occuper d’elle-même, mais pendant l’heure qui suivit elle regarda plus d’une fois du côté où elle était sûre de voir l’étrangère, assise dans un fauteuil, avec une grâce un peu trop abandonnée pour être correcte, entourée d’un groupe compacte d’hommes visiblement grisés par son charme sensuel, – et parmi lesquels Valéry se distinguait par son indéniable beauté. Auprès de cette femme il semblait plus beau que jamais ; elle blonde comme Vénus, lui brun comme un guerrier grec : on eût dit le jour et la nuit.
— À quoi cela me servirait-il d’être jalouse ? pensa tout à coup Célie. Je n’ai pas le droit d’être jalouse de lui, puisque je ne l’aime que comme un camarade !
Cependant, elle souffrait et ne pouvait s’en empêcher. La fête terminée, Valéry se montra fort aimable et tout à fait spirituel.
— Tu es plus jolie que toutes ces poupées, dit-il à sa femme quand il la suivit dans sa chambre, tout en devisant des événements de la soirée.
— Pas plus que madame Brazenyi ? fit-elle en relevant la tête avec un certain air de défi.
Il détourna la tête avec un certain air dégagé.
— Oh ! celle-là, fit-il, elle est trop massive. Et puis, ces étrangères…
Il joua quelques secondes avec les bracelets que Célie venait de déposer sur la tablette de la cheminée, puis fit un mouvement brusque.
— C’est assommant, dit-il, ces réceptions ; on est éreinté comme si l’on avait nagé ou canoté toute la journée. Bonsoir.
Et il s’en alla soudainement, sans que rien pût justifier son changement d’humeur.
Célie resta songeuse.
— Eh bien, pensa-t-elle enfin, quand même il l’aimerait, qu’est-ce que j’y peux ? Et qu’est-ce que cela peut me faire ?
Ces trois années de son mariage, avaient eu sur la jeune femme l’effet singulier, assurément, mais plus fréquent qu’on ne le pense, de lui inspirer un découragement résigné, une sorte de détachement de la vie.
Aussitôt après sa première expérience des tristesses et des désillusions, Célie s’était dit que l’existence n’est pas composée uniquement de rêves, et qu’un esprit bien fait ne doit point se laisser emporter par des chimères dans une atmosphère de fantaisie. Comme une petite fille bien sage, qui s’applique à ses devoirs, la jeune femme avait mis toutes ses forces et sa volonté à être heureuse du lot qui lui était échu, et elle y était parvenue.
Cinq ou six jours s’écoulèrent sans que Valéry rencontrât madame Brazenyi. Malgré son incontestable beauté, peut-être en raison de cette beauté même, peu de salons s’étaient encore ouverts devant l’étrangère. Il y a des maîtresses de maison si curieuses ! elles veulent tout savoir, et finissent par n’en être pas plus avancées… C’était du moins l’opinion de Dornemont.
Un soir, Valéry, qui s’ennuyait fort dans une réunion où les gens sérieux étaient en majorité, prit le parti de passer dans la salle où l’on jouait. Il avait beaucoup joué jadis, avec cette sorte de soif passionnée, avec cette sécheresse de la gorge que connaissent ceux qu’a mordus le jeu pour tout de bon ; mais, depuis qu’il faisait des affaires, il ne jouait plus, par une sorte de frayeur superstitieuse.
— Et vous, Dornemont, vous ne cartonnez pas ? lui demanda un ami en quittant sa place.
— Il a peur de gâter sa chance ! répondit quelqu’un avec un gros rire.
Sans savoir pourquoi, Dornemont, qui n’avait pourtant pas l’épiderme sensible, se sentit piqué. Au lieu de répondre, il prit la place de celui qui s’était levé. Précisément, il avait essuyé dans la journée une perte assez considérable.
— Je ne perdrai peut-être pas de toutes façons, se dit-il avec une sorte d’humeur méchante.
Il perdit cependant constamment, avec acharnement, alors que toutes les chances semblaient pour lui. Il perdit avec tant de continuité, que, sans la parfaite honorabilité des gens avec lesquels il se trouvait, il eût pu penser que les cartes étaient préparées.
Quoique jouant assez gros jeu, il n’était pas autant ému de la perte en elle-même que de cette sorte de guignon auquel il était en proie. Enfin, lassé, presque furieux, très pâle, mais cachant sa colère sous une apparence impassible, il se leva, et ses yeux rencontrèrent ceux de M. Brazenyi, qui le regardait à travers ses lunettes d’or, avec une bienveillance souriante.
Cet air aimable et paternel, au moment où il avait plus d’une raison d’être mécontent, produisit sur Dornemont l’effet d’un coup de fouet, et au même instant une pensée de joueur lui traversa l’esprit.
— Est-ce que ce serait ce bonhomme qui me porterait la malchance ? se dit-il. Ce serait un peu fort !
Une autre pensée, qu’il ne s’exprima point clairement, déplissa aussitôt le front de Valéry, et avec un sourire moins fin que satisfait, il passa dans le salon voisin, où l’on causait, pendant que quelques couples consciencieux dansaient dans une autre pièce.
Célie n’était point venue ; le premier coup d’œil du jeune homme lui fit apercevoir madame Brazenyi, assise dans un fauteuil, entre deux dames insignifiantes, avec lesquelles la belle étrangère échangeait de temps à autre quelques bribes de conversation.
Le regard de Valéry jeta une étincelle aussitôt éteinte, mais dans les yeux de madame Brazenyi quelque chose avait répondu. Sans autre formalité, il s’inclina devant elle et lui demanda une valse, sans même faire précéder sa demande d’une banale formule de politesse, comme s’ils pouvaient s’entendre sans ces inutilités-là.
Elle le comprit ainsi, car elle se leva, et dans ce geste à la fois imposant et serpentin se déploya une grâce voluptueuse indicible. Presque avant d’avoir atteint la porte du salon, Valéry avait passé un bras autour de sa taille, et ils se lancèrent dans la valse que jouaient assez piteusement deux violons et le piano.
À peine avaient-ils fait trois tours, que Dornemont resserra son étreinte autour de la taille à la fois ferme et souple de sa danseuse ; ils étaient faits pour danser ensemble, et eussent dansé ainsi pendant toute l’éternité. Les instrumentistes sentirent, dans le rythme de ces deux corps enlacés, quelque chose qui leur redonna du nerf, et la valse traînante prit tout à coup une allure plus énergique : les coups d’archet marquèrent mieux la mesure, et quelque chose du souffle de Strauss se retrouva dans la mélodie tout à l’heure méconnaissable.
— Quel beau couple ! dit méchamment une vieille dame. On les dirait faits l’un pour l’autre.
Valéry avait entendu ; en regardant madame Brazenyi, il vit qu’elle avait entendu aussi ; ses yeux plongèrent au fond des yeux clairs, énigmatiques, et ce qu’ils y lurent fit passer un chaud frisson sur le jeune homme.
Elle semblait absolument indifférente, et se laissait emporter comme une feuille sèche dans un tourbillon. Valéry sentit une âpre colère le prendre à la vue de cette froideur, qu’il croyait feinte, et pour s’en assurer, il desserra tout à coup son étreinte… Le corps de la jeune femme suivait si bien ses mouvements, dans sa langueur apparente, qu’ils continuèrent à valser du même pas, noués étroitement.
— Ah ! coquette ! pensa Valéry en la ressaisissant, comme s’il avait commis une simple maladresse, et coquette qui entend son métier !
Il se donna deux ou trois fois encore le plaisir de sentir la jeune femme serrée contre lui par l’effort de sa propre volonté ; elle l’avait deviné, car son regard hardi plongea dans celui de Valéry avec toute la franchise d’une question. Celui du jeune homme y répondit par la déclaration la plus passionnée ; elle ne baissa point ses paupières ; mais quand, la valse terminée, il lui offrit son bras pour la reconduire à sa place, il ne trouva plus qu’une indifférence souriante et banale. Cette femme lui échappait. Il l’avait bien jugée : coquette, en effet, elle savait à fond son métier.
Quand elle se fut assise, il resta debout devant elle, lui parlant de choses quelconques. Elle lui répondait avec sa tranquillité réfrigérante. Il resta ainsi si longtemps, qu’une des vieilles dames se leva et s’en alla, outrée de ce caquetage éhonté.
Sans s’inquiéter de la visible désapprobation que lui infligeait cette démarche, Valéry se glissa dans le fauteuil vacant. À présent, il pouvait parler moins haut, il n’était plus debout ; il n’avait plus l’air à sa merci, il reprenait ses avantages.
— Quand vous trouve-t-on chez vous ? demanda-t-il enfin.
— Le mardi, après quatre heures.
Valéry fit un mouvement d’impatience.
— Je ne vous demande pas l’heure de tout le monde, dit-il avec cet étonnant mélange de câlinerie et presque d’impolitesse qui lui donnait si vite un air de familiarité amicale ; je ne veux pas tomber dans un écheveau de femmes qui entrent et sortent après avoir mangé des petits gâteaux.
— Je reçois très peu de femmes, répondit tranquillement l’étrangère.
— Eh bien, je ne veux pas voir des hommes chez vous.
Ils se regardèrent, elle avec presque de la colère, lui presque avec du mépris. Ils se comprenaient à merveille.
— Quand me recevrez-vous ? reprit-il sur le même ton.
— Pas du tout, répondit-elle.
Elle se leva tranquillement.
— Mon mari est dans la salle de jeu, à ce que je crois, continua-t-elle avec sa voix tranquille ; voulez-vous avoir l’obligeance d’aller lui dire que je l’attends ?
Elle avait parlé assez haut pour que Valéry fût contraint d’obéir. Il lui jeta un regard de colère, auquel elle répondit par le défi ; mais il dut faire un mouvement vers la porte.
M. Brazenyi, les mains derrière le dos, regardait les joueurs avec la paisible expression d’un sage qui contemple les écarts de la folie humaine. Au premier mot de Valéry, il remit ses mains dans une posture plus officielle, et le suivit avec une urbanité parfaite.
— On me trouve souvent entre six et sept, dit madame Brazenyi en prenant le bras de son mari ; si vous passez quelque jour devant notre porte, montez donc, nous serons charmés de vous voir.
Elle salua Dornemont d’un signe de tête et sortit avec sa grâce accoutumée.
— Le diable soit d’elle ! pensa Valéry. C’est trop bête aussi ! Je ne veux pas y songer.
Il retourna à la table de jeu, et perdit deux cents louis. Cette somme n’était rien pour lui, mais il se sentait dans un état bizarre.
— Ah çà ! se dit-il en endossant son paletot, et frappé par le souvenir désagréable du regard à lunettes de Brazenyi, est-ce que ces gens-là me porteraient malheur ?
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