‹ Le mors aux dentsChapitre 7 sur 27 · Chapitre 7

Chapitre 7

En huit jours, Dornemont se présenta trois fois chez madame Brazenyi sans la rencontrer. Chaque fois il se jurait qu’il ne reviendrait plus, et il revenait pourtant, avec une colère plus rageuse.

— Elle le fait exprès, j’en suis sûr ! se disait-il. Je parierais qu’elle me regarde m’en aller, cachée derrière son rideau !

Et, pour ne pas lui donner cette satisfaction, il rasait les boutiques, afin de n’être pas vu, les fenêtres étant fermées.

Enfin, il se donna sa parole à lui-même qu’il n’y retournerait plus, et pendant deux fois il s’appliqua à éviter la rue Laffitte, où demeurait le couple étranger, dans un appartement meublé qui faisait tous ses efforts pour ne pas avoir l’air de ce qu’il était réellement.

Quarante-huit heures s’étaient écoulées, et la rue Laffitte étant extrêmement difficile à éviter, Valéry reprit ses habitudes, et, un beau soir, se trouva tout près de la porte en question.

Par le plus grand des hasards, un marchand de tableaux occupait le magasin à côté, et Valéry, qui aimait la peinture, s’arrêta pour examiner un Rousseau qui devait valoir cher.

Un cartel, placé dans un endroit apparent du magasin, marquait six heures cinq minutes.

Un frôlement presque insensible avertit Dornemont, qui se retourna brusquement, et vit madame Brazenyi passer lentement en se dirigeant vers la porte de la maison.

— Je n’irai pas ! se dit-il résolument, quoique son cœur eût fait un grand saut dans sa poitrine.

La jeune femme se retourna sans affectation, comme une personne qui, avant de rentrer, s’assure qu’elle n’a rien oublié, et Dornemont vit ce visage énigmatique plus beau que jamais sous sa petite voilette noire. Un chapeau tout noir encadrait les cheveux d’or, et le tout avait un air incomparable de grandeur et de mélancolie, comme certains portraits des vieux maîtres italiens.

Valéry n’y put résister ; il s’avança de façon à se trouver dans le rayon visuel de ces beaux yeux tristes.

— Enfin, madame, on vous voit, dit-il brutalement.

Elle le regarda avec étonnement, comme si elle ne le reconnaissait pas.

— Ah ! fit-elle après un petit silence très court, monsieur Dornemont ! Vous étiez donc venu ?

— Je suis venu trois fois, et l’on ne m’a jamais reçu…

— Vraiment ? dit-elle. On ne me l’a pas dit… Je le regrette…

Valéry la regarda dans les yeux et vit qu’elle mentait, sans même prendre la peine de le lui cacher. Il la traitait presque grossièrement, et elle lui répondait avec impudence. En ce moment-là, ils se haïssaient.

— Voulez-vous monter ? lui dit-elle ; mon mari doit être rentré.

— S’il est rentré, fit Dornemont, je ne…

Il n’eut pas le temps d’achever : « Je ne monte pas. » En passant devant la loge du concierge, madame Brazenyi avait demandé :

— Monsieur est-il rentré ?

À quoi la femme avait répondu :

— Je ne l’ai pas vu.

Et Dornemont eut la certitude absolue qu’elle savait parfaitement à quoi s’en tenir ; pas un instant elle n’avait eu l’idée que son mari pouvait être à la maison.

Il la suivit dans l’escalier, absorbé par les mouvements harmonieux de ce corps que ne pouvait complètement dérober le grand manteau duveté qui l’enveloppait du cou jusqu’aux chevilles.

La femme de chambre leur ouvrit. Monsieur n’était pas rentré, mais un bon feu brûlait dans le salon. Madame Brazenyi ôta son manteau, puis son chapeau, donna deux ou trois petits coups sur ses cheveux un peu trop aplatis, puis se tourna vers son hôte, pendant que la femme de chambre se retirait avec les effets.

— Eh bien ? dit la jeune femme en s’asseyant devant le feu.

Dornemont la regarda sans lui répondre ; en ce moment-là, il eût éprouvé une jouissance inouïe à pouvoir la frapper ou la déchirer avec ses ongles. Elle sourit un peu, et il vit combien elle lisait clairement dans son âme. Tout à coup, il se sentit honteux d’être ainsi le jouet de cette femme qu’il voyait pour la troisième fois et dont il ne savait rien ; il s’assit et commença à lui parler des choses dont on parle ordinairement à Paris chez une femme élégante, vers la fin de l’après-midi.

Madame Brazenyi en fut un peu décontenancée. La façon violente et brutale dont Valéry lui avait fait entendre qu’il l’aimait, ou tout au moins la souhaitait, ne lui avait pas donné une idée véritable de l’être qu’elle avait devant les yeux. Elle le croyait moins fort qu’il ne l’était réellement, et elle s’aperçut qu’elle avait été un peu loin.

S’abandonnant un peu plus, elle causa avec lui presque amicalement, et Dornemont put voir que cette femme très intelligente ne savait à peu près rien. Ils parlèrent ensemble près d’une heure, et quand Valéry, entendant sonner la pendule, se leva pour partir, il n’était pas plus instruit qu’en entrant.

Cette étrangère était-elle une fausse étrangère ? Avait-elle vu le jour à Batignolles, à Rome ou en Bulgarie ? Était-elle toujours restée à Paris, et venait-elle d’émerger subitement de quelque bas-fond, grâce à l’opulence d’un homme, ou bien les hasards de la vie l’avaient-ils vraiment amenée ici en tout bien tout honneur ? Était-ce une grande coquette habituée à jouer avec le feu sans s’y brûler, ou bien était-ce une fille audacieuse décidée à se créer une situation de toutes pièces ?

Valéry avait vu bien des femmes, mais il ne pouvait rattacher celle-ci à rien de ce qui lui était connu. Elle avait tant d’impudeur dans sa coquetterie, tant d’aplomb dans le mensonge, que ce blasé en arrivait à se demander par instants si tout cela n’était pas naturel et même naïf, – quoique tout aussitôt il se dit que cette supposition était bien peu vraisemblable.

Valéry s’était levé ; madame Brazenyi, après être restée un instant au fond de son fauteuil, comme pour le retenir, se redressa aussi, et il la vit tout près de lui ; elle était si grande, que leurs visages se trouvaient presque au même niveau. Secoué jusqu’au fond de lui-même par l’intensité folle du désir qu’elle allumait en lui, il allait la saisir et baiser ces lèvres ironiques qui semblaient à la fois l’appeler et le défier, lorsque la porte du salon s’ouvrit, et M. Brazenyi entra, souriant et optimiste derrière ses lunettes d’or.

— C’était préparé ! pensa Dornemont. Et devenant soudain glacial, il s’inclina devant cette femme que tout à l’heure il voulait embrasser ; elle lui tendit la main qu’il prit d’un air officiel. Mais il sentit que cette main s’élevait doucement d’elle-même pour monter à ses lèvres… et vaincu, amolli par l’ivresse qui se dégageait de la peau souple et brûlante qu’il sentait à travers son gant, il baisa comme un vassal cette main qui le réduisait au servage.

Mais, comme il faut que la dignité d’un homme se relève de façon ou d’autre, il toucha très légèrement du bout du doigt celle que lui tendit ensuite M. Brazenyi, toujours bénin et extrêmement poli, et sortit d’un air parfaitement gourmé.

q

Page 1