‹ Le mors aux dentsChapitre 8 sur 27 · Chapitre 8

Chapitre 8

Pendant vingt-quatre heures, Dornemont se sentit fort ennuyé, et préoccupé au point de commettre dans ses affaires deux ou trois bévues qui lui coûtèrent gros.
— Elle m’apporte le guignon ! se dit-il plus d’une fois avec rage. Et cependant il ne pouvait s’empêcher de penser à cette problématique étrangère.

Enfin, pour en avoir le cœur net, il se rendit chez son oncle Maxand Louvelot, vers l’heure du déjeuner, afin d’être sûr de le trouver.

Le vieux financier le reçut avec indifférence, ce qui parut louche à Dornemont. D’ordinaire, son oncle par alliance se montrait assez gracieux, et même plus d’une fois il lui avait donné à la même heure, à la même place, un bon conseil relatif à quelque spéculation.

— Je suis venu, dit-il, vous demander, mon oncle, ce que vous pouvez me dire de ces gens, vous savez ? ces étrangers que j’ai vus chez vous, à votre dernière réception ?

Maxand Louvelot le regarda de l’air d’un homme qui n’a pas la moindre notion de ce qu’on lui veut.

— Vous savez bien, mon oncle, ce monsieur blond, qui porte des lunettes d’or ; sa femme est une grande belle personne ; c’est vous qui les avez présentés !

Le vieux renard comprenait décidément de moins en moins. Valéry fut contraint de s’expliquer en rageant de toutes ses forces intérieurement.

— C’est Brazenyi, je crois, qu’ils s’appellent, ajouta-t-il avec un petit effort.

Le visage de Maxand Louvelot reprit sur-le-champ une expression intelligente.

— Ah ! c’est de ceux-là que vous me parlez ? fit-il comme s’il était enchanté d’avoir compris. Ce sont de bonnes petites gens. Pourquoi me demandez-vous cela ?

— Pour savoir ! riposta brusquement Valéry. On aime bien à savoir qui l’on voit.

— Eh ! mon Dieu, reprit Maxand Louvelot avec une douceur qui ramena la pensée de son neveu vers Brazenyi lui-même, je n’en sais pas grand-chose. Le mari m’a été fort recommandé par un banquier qui s’intéresse à lui ; je crois qu’ils ont des fonds dans sa maison…

Valéry le regarda bien en face, mais le bonhomme ne broncha pas.

— Voilà, mon neveu, tout ce que j’en sais, continua-t-il ; mais je les ai reçus, cela doit suffire pour les poser.

Dornemont garda le silence. Ce qu’il venait d’apprendre équivalait à zéro, à peu près ; il se mordit les lèvres ; si ce qu’il commençait à entrevoir était vrai, sa démarche était inutile et peut-être imprudente.

— Ils vous intéressent donc beaucoup ? demanda Louvelot, qui décidément gardait l’avantage. C’est la petite femme, hein ? Elle n’est pas mal…

Ses yeux de belette scrutaient le visage du jeune homme avec une satisfaction malicieuse.

— Non, répliqua brusquement Valéry, c’est Brazenyi.

Les sourcils du financier se levèrent jusqu’à la racine de ses cheveux grisonnants, plantés dru. Tout son visage posa clairement à l’imprudent neveu la question : Que diable peux-tu avoir à faire avec Brazenyi ?

— On m’a parlé d’une affaire à essayer avec lui, continua Valéry payant d’audace, et je voudrais savoir s’il offre des garanties quelconques, s’il a une surface ou des références…

Maxand Louvelot devint soudainement très gai.

— Des garanties ? dit-il, des garanties ? qu’est-ce que cela prouve ? Des références… Il y a moi.

— Puisque vous ne voulez rien me dire… grommela Valéry.

— Quant à la surface, continua Louvelot sans paraître l’avoir entendu, eh ! mais, il y a… il y a…

Il regarda son neveu bien en face et conclut brusquement :

— Vous devriez les inviter à dîner.

Dornemont ne fit pas un mouvement.

— Ça vous ferait donc plaisir ? demanda-t-il après un silence.

— Eh ! mais, mon garçon, il me semble que c’est à vous que cela en ferait, répondit le vieux routier.

Valéry ne put en tirer autre chose.

Le dîner eut lieu avec quatre autres couples et trois célibataires, au nombre desquels brillait Maxand Louvelot. M. et madame Brazenyi s’assirent à la table de Célie, qui fit les honneurs de chez elle avec sa grâce ordinaire.

Madame Brazenyi ne plaisait point à la jeune femme. Son instinct l’avertissait qu’entre cette belle personne et elle-même ne pouvait exister aucun point de contact. Mais elle avait l’habitude de recevoir des femmes qui ne lui plaisaient pas, et depuis longtemps elle s’était fait une loi de ne jamais se laisser influencer par ses antipathies, afin de ne point contrarier les projets et les plans de son mari, qui, pour elle, étaient du pur grimoire.

Après le dîner, les femmes se réunirent dans le salon, où la conversation ne chôma guère, encore que madame Brazenyi, drapée dans sa beauté, ne fût pas causante avec les dames ; les cigares de ces messieurs furent vite achevés, et on les vit bientôt revenir du fumoir, mis en appétit par les épaules de la belle étrangère.

— C’est singulier, dit Roquelet, qui regardait celle-ci d’un peu loin, on ne m’ôtera pas de la tête qu’elle est aussi Française que vous et moi.

— Qui donc a dit qu’elle est étrangère ? demanda quelqu’un.

— Personne. Son mari doit être de quelque part, sur les bords d’une rivière qui se jette dans quelque fleuve, entre l’Adriatique et la mer de Marmara. Mais ça ne ferait point qu’elle fût née ailleurs que dans les prés fleuris qu’arrose la Seine.

Dornemont n’était pas à son aise. À vrai dire, il se sentait toujours gêné quand il voyait madame Brazenyi autrement qu’en tête-à-tête, et même l’unique fois que cela lui était arrivé, il ne s’était point trouvé très brillant. Cette femme le gênait par l’imprévu de ses manières. Et puis qu’eût-il pu lui dire ? Les sentiments qu’il éprouvait pour elle n’étaient point de ceux qui s’épanchent en paroles. Les regards leur suffisaient pour ce qu’ils avaient à se dire.

Involontairement, Valéry reporta les yeux sur sa femme.

Depuis trois ans Célie avait beaucoup changé. Elle avait grandi, quoique l’élégance de sa taille ne la fît pas paraître grande ; ses beaux cheveux noirs encadraient délicieusement son joli visage dont l’ovale s’était un peu allongé. Elle n’avait plus l’air d’un enfant, mais d’une femme, et ses yeux de biche avaient pris une douceur résignée plus charmante encore que la sauvagerie effarouchée d’autrefois.

— Très bien toutes les deux, pensa Valéry avec un sourire. Célie est plus distinguée ; mais l’autre, ah voilà ! l’autre… on ne sait pas ce qu’elle a…

Le lendemain, à six heures précises, Dornemont sonna à la porte de madame Brazenyi. En lui mettant son manteau la veille, il avait obtenu la permission de se présenter, et il comptait bien la trouver seule.

Madame Brazenyi était seule, en effet, et Valéry s’assit tout près d’elle sans qu’elle fît mine de l’en empêcher ; après avoir échangé quelques phrases indispensables, ils restèrent silencieux. Tout à coup, Valéry se pencha sur elle et la prit dans ses bras.

— Monsieur ! fit-elle en se dégageant sans hâte ni colère.

— Je vous aime, dit-il, un peu refroidi.

— Ce n’est pas vrai, répondit-elle de sa voix tranquille.

— Je vous veux, alors, et c’est la même chose, dit brutalement Dornemont. Vous jouez un jeu qui ne vous avance à rien. Nous ne sommes pas des enfants, ni vous ni moi ; vous savez très bien que vous m’avez grisé et que vous me rendez fou…

Madame Brazenyi s’était rassise fort tranquillement, Valéry fut obligé de faire de même.

— Vous ne me connaissez seulement pas, dit-elle ; voilà la cinquième fois que nous nous voyons.

— J’étais fixé dès le premier soir, répondit-il.

Une colère indicible grondait en lui ; d’ailleurs, c’était l’effet que lui produisait ordinairement le voisinage de la jeune femme.

— Vous avez une singulière façon de vous conduire dans le monde, dit-elle de cet air railleur qui lui seyait si bien.

Dornemont fit un geste de dédain. En ce moment-là, ils étaient si peu « du monde », l’un et l’autre !

— Savez-vous que tout cela est fort impertinent, continua madame Brazenyi, et que je n’ai jamais rien vu de pareil ?

Il haussa les épaules. L’un et l’autre savaient si bien ce que valaient ces phrases ! Il eut envie de le lui dire ; un reste de pudeur d’homme civilisé l’en empêcha. La jeune femme regarda le feu, puis la pointe de ses souliers, et, finalement, se sentit tant soit peu embarrassée.

Dornemont dépassait ses prévisions ; elle ne s’était pas imaginé une nature aussi franchement sauvage, sous cet extérieur d’homme à la mode. Elle savait bien qu’elle l’affolait, mais elle avait pensé qu’il y mettrait des formes, et voilà qu’il n’en mettait aucune, mais aucune. C’était en toute vérité qu’elle lui affirmait n’avoir rien vu de pareil !

— Vous ne voulez pas ? dit Valéry en se levant comme pour prendre congé.

Elle le regarda de bas en haut, sans bouger, et ses yeux disaient audacieusement : oui, pendant que sa bouche disait : non.

— Je regrette de vous avoir dérangée, fit-il, absolument du ton dont il se fût excusé près d’un commerçant.

Il s’inclina brièvement, à peine poli, et gagna la porte.

Elle pensait qu’il allait se retourner, il ne se retourna point. Au moment où il touchait le bouton, il entendit une voix très douce qu’il ne connaissait pas.

— Valéry ? disait la voix.

D’un bond, il fut près du foyer. C’était elle qui avait parlé, et qui l’appelait maintenant, les yeux pleins d’une indicible ivresse. Ils se regardèrent un moment, et tout à coup se trouvèrent enlacés, debout, devant la glace.

Elle tourna la tête et aperçut leurs visages.

— Regardez, dit-elle, quel beau couple nous faisons, en vérité !

Dornemont réprima un geste d’impatience, et, sans la lâcher, lui demanda tout bas :

— Quand ? Ce soir, veux-tu ? tout de suite. Nous allons dîner ensemble, tous deux…

Elle le repoussa doucement, retomba dans son fauteuil et se mit à rire.

Tout tremblant, il était resté debout, ne sachant si elle le raillait encore, et déjà prêt à l’étrangler, si cette fois elle se moquait de lui.

— Comme vous y allez ! dit-elle, sans cesser de rire, interrompant ses phrases pour lui montrer ses belles dents nacrées, humides entre ses lèvres provocantes. Mais, mon cher, j’ai un mari, moi ! j’ai une situation à garder, je suis une femme du monde ! Vous n’avez pas l’air de vous en douter ! On dirait que cela vous sort de vos habitudes ?

Il subit le sarcasme sans broncher.

— Quand ? reprit-il, vite, vite, on peut venir, et il faut, oh ! oui, il faut que cela finisse ; vous jouez un jeu à nous broyer tous les deux.

— Eh bien, demain à onze heures ; nous pouvons déjeuner ensemble. Venez me chercher ici.

— Mais votre mari ?

— Il sera sorti.

Elle lui dit cela d’un air triomphant de femme maîtresse, qui fait ce qu’elle veut et compte le reste pour rien. Ils étaient admirablement faits pour s’entendre.

— Bien, dit-il.

— Allez-vous-en, répondit-elle.

Il se rapprocha pour l’embrasser encore une fois, elle recula et fit un geste effrayé.

Au même moment la porte s’ouvrit, et le placide Brazenyi parut, aussi plein de bénévolence que jamais. Il salua, sourit, et tendit la main à Dornemont, exactement comme il l’avait fait lors de la visite précédente.

Celui-ci n’était pas d’une délicatesse exagérée en de telles matières, et pourtant il ne mit ses doigts dans la paume ouverte de son hôte qu’avec une visible répugnance. Un salut, de sa part, un signe de tête froidement poli de madame Brazenyi, et Valéry se trouva dans la rue, à moitié gris, à moitié fou, regardant les passants comme s’il voulait les reconnaître, et cherchant en réalité à se reconnaître lui-même, car il n’y comprenait plus rien.

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