‹ Le Mort s’est trompé d’étageChapitre 10 sur 24 · 10

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Lamblin était vivement tenté de faire partager à son chef la conviction qu’il s’était faite quant à la personnalité du mort. Mais le souvenir du décevant interrogatoire de Françoise, celui de tous les points qui restaient à éclaircir dans cette mystérieuse affaire, l’incitèrent à ne pas trop s’avancer. Les déclarations de M. Vidalier jetteraient peut-être une lumière inattendue sur toute cette ombre.

Le témoin fut ponctuel. Comme il avait été convoqué par Josseaume, celui-ci l’attendait, avec Lamblin, dans son bureau.

M. Vidalier était grand, vêtu avec une sobre élégance. Sa casquette de voyage, en tissu anglais, lui donnait un peu l’air étranger. Les traits étaient nets, la bouche un peu grande exprimait la sensibilité, et les yeux graves, la droiture et la fermeté.

— Je ne sais si ma visite vous sera fort utile. Ma cousine a pensé que je pourrais vous aider à identifier un mort…

— C’est fait, dit le commissaire principal avec satisfaction. Les témoignages recueillis après celui de M d’Armancé ne nous laissent aucun doute…

Lamblin toussa légèrement et baissa les yeux.

— … il s’agit bien de l’ancien maître d’hôtel Victor Maravon. Mais vous pouvez peut-être nous fournir des indications qui nous seront précieuses pour établir le mobile du crime.

— J’ai eu peu de relations avec ce Maravon. Elles ont suffi à me le révéler comme une canaille de la plus répugnante espèce. C’est parmi ses victimes que vous aurez des chances de découvrir son meurtrier. Celui-ci, je ne vous le cache pas, a toute ma sympathie.

— Voilà une chose qu’on ne doit jamais avouer à la police, fit Josseaume en souriant. Vous êtes peut-être une victime vous-même, monsieur !

M. Vidalier sourit aussi.

— Pas exactement. J’ai eu le plaisir de flanquer une bonne correction à Victor…

— Tiens ! et dans quelles circonstances ?

— Messieurs, je vous demanderai tout d’abord la discrétion sur des faits qui peuvent vous apprendre quel homme était Victor, mais qui sont sans aucun rapport avec son assassinat.

Lamblin eut un scrupule.

— Attendez, fit-il. Nous ne sommes pas encore absolument certains de l’identité de la victime — Josseaume lui jeta un coup d’œil étonné — et je voudrais vous montrer les photographies…

Il les tira du dossier dont il s’était muni. M. Vidalier les prit et les examina avec attention, le sourcil froncé.

— Comme la mort change un homme ! fit-il au bout d’un moment, et surtout quand une blessure vient encore déformer les traits. Pourtant, il y avait, chez le maître d’hôtel, certains caractères nettement marqués sur ces épreuves. Je lui trouvais une ressemblance avec une tête khmère du musée Guimet — c’est bien ça, n’êtes-vous pas de mon avis ?

Josseaume évita de se prononcer : il n’était jamais allé au musée Guimet. Mais Lamblin acquiesca :

— Oui, je vois ce que vous voulez dire. Une tête avec une coiffure singulière, une sorte de haut chignon au sommet du crâne. Vous reconnaissez donc Victor Maravon ?

— Je crois pouvoir affirmer que c’est lui.

Si l’inspecteur fut déçu, il n’en laissa rien paraître.

— Nous vous écoutons maintenant, monsieur, et soyez certain de notre discrétion pour tout ce qui ne touche pas à l’affaire actuelle.

— J’ai épousé, il y a dix-huit mois, la fille d’une première femme de mon cousin Raoul d’Armancé, M Évelyne Jarry. Nous nous sommes fixés en Savoie, près de Chambéry. Au printemps dernier, en mai, je crois, ma femme reçut une lettre anonyme fort grossière, qui lui enjoignait de se trouver, un soir, seule, dans un lieu désert, proche de notre propriété, faute de quoi un document très compromettant pour elle me serait envoyé. Mais Évelyne avait toute confiance en moi et m’avait raconté de quelle odieuse machination elle avait été victime, alors qu’elle était encore une enfant. Elle me montra la lettre et c’est moi qui allai rencontrer Victor.

— Pardon, interrompit Josseaume, si la lettre était anonyme, comment avez-vous su qu’elle émanait de Victor ?

— Ma femme, qui, j’ai omis de le dire, habitait avant notre mariage avec les Armancé, s’était aperçue maintes fois des indiscrétions du maître d’hôtel. Elle était presque sûre qu’il lui avait dérobé des lettres. La menace ne pouvait venir que de lui. Couvert d’une ample pèlerine sous laquelle je cachais un bon gourdin, j’attendis dans l’ombre, à l’endroit convenu, et, quand le drôle arriva, je lui administrai la plus belle volée qu’il ait reçue de sa vie.

Oh ! il essaya de regimber et de sortir son revolver, mais il n’avait pas mis la main à sa poche qu’un bon coup sur les jointures lui faisait lâcher prise. Je terrassai l’homme et ramassai son arme. Il dut me restituer les lettres volées à Évelyne. Mais je le fouillai en vain pour trouver un document que je désirais vivement lui reprendre, car il était compromettant pour la mémoire de mon cousin Raoul d’Armancé. J’eus beau frapper, menacer, la crapule me jura ses grands dieux que Raoul lui avait repris ce papier et l’avait détruit. Malgré mon incrédulité, je fus bien obligé de me contenter de cette affirmation.

Et changeant soudain de ton, d’un air détaché :

— On n’a trouvé aucun document sur le mort, je crois ?

Lamblin eut tout à coup l’intuition que le témoin n’était venu que pour poser cette question.

— Non, aucun. Mais celui dont vous parlez, qu’était-ce ?

— Rien qui se rapporte à votre enquête. Il n’intéressait que le comte d’Armancé et moi.

Josseaume fronça le sourcil.

— M. Vidalier, je dois vous apprendre qu’il peut y avoir un rapport étroit entre les affaires du comte d’Armancé et l’assassinat de la rue Boccador. Car, par une coïncidence plus qu’étrange, M Thélusson, seconde belle-fille du comte, se trouvait dans la maison du crime, à l’étage même et à l’heure où il a été commis.

Une vive stupeur élargit les yeux de M. Vidalier.

— Comment, elle était là ? Chez qui ?

— Chez son fiancé, le sculpteur Meyrignac.

— Chez son fiancé !

Pendant un moment, Lucien Vidalier resta muet. Il semblait réfléchir intensément. Puis il parut prendre une décision :

— C’est assurément une singulière coïncidence. Cela ne m’empêche pas de persister à vous affirmer que le billet qui m’avait été volé par Victor se rapporte à une affaire périmée et dont la Justice n’a pas à connaître. Mon cousin Raoul est mort…

— Savez-vous comment ? hurla Josseaume, qui commençait à perdre son sang-froid. Empoisonné par le fameux Victor, qui s’est vengé de ce que votre cousin avait, d’abord, tenté de le supprimer ! Ah ! il a dû se passer de jolies choses au château de Roche-Marie ! Et M Thélusson, interrogée ce matin par mon collaborateur, l’inspecteur principal Lamblin ici présent, s’est montrée réticente et vague autant que vous ! Mais qu’est-ce qu’il y a donc derrière cette affaire ? Qui voulez-vous couvrir, bon Dieu !

— Mon cousin avait une famille, fit Lucien très pâle, et je n’ai nulle envie de livrer en pâture à la police des détails de sa vie privée qui, je le répète, n’ont rien à voir avec l’instruction en cours.

— Et moi je vous répète que je suis seul qualifié pour juger de ce qui est pertinent ou non ! Qu’est-ce que c’était que ce papier ?

— Moi, je juge votre question… impertinente.

De rouge qu’il était, Josseaume devint écarlate. Avec un louable effort, il tenta de reprendre son calme. Pour lui en donner le temps, Lamblin entra dans la lice à son tour :

— Voyons, monsieur, dit-il sur un ton conciliant, vous voyez bien que nous sommes aux prises avec une affaire délicate. Elle est, de toute évidence, en rapport avec des événements qui se sont déroulés au château de Roche-Marie, et sur lesquels vous pourriez certainement nous renseigner. Quand ce papier vous a-t-il été volé ?

Lucien hésita un instant, puis il se décida :

— Il y a un peu plus de dix-huit mois, à mon départ de Roche-Marie, où j’avais fait la connaissance de ma femme. J’arrivais de Madagascar où j’avais passé dix ans, je n’étais en aucune manière au courant des affaires de mon cousin.

C’était une feinte habile. Lamblin ne s’y laissa pas prendre.

— La possession d’un papier compromettant pour le comte d’Armancé prouve que votre visite vous avait renseigné sur les faits scandaleux qui se passaient ou s’étaient passés au château. De quoi s’agissait-il ?

— Je me permettrai, répondit M. Vidalier avec une pointe d’ironie, de vous répondre comme Jeanne d’Arc aux juges de Rouen : « Cette question n’est pas du procès, passez ». Je n’ai plus rien à vous dire.

Il se leva. Lamblin l’imita. Il était, lui, pâle de colère. Josseaume, sans ajouter un mot, reconduisit le visiteur.

Quand la porte fut refermée, Lamblin ragea sans contrainte :

— Ah ! c’est un vrai plaisir d’interroger les témoins dans cette affaire ! Ils ont de la veine que la question soit abolie ! Si je pouvais les « géhenner » un peu, comme on disait… au temps de Jeanne d’Arc justement, mon enquête marcherait rondement !

— Lamblin, mon petit, votre férocité m’épouvante ! Calmez-vous, voyons !

— Ah je vous conseille de me sermonner ! Tout à l’heure, si vous aviez pu étendre M. Vidalier sur un bon chevalet !…

Ils éclatèrent de rire, ce qui leur détendit merveilleusement les nerfs.

— Qu’allez-vous faire, à présent ? demanda Josseaume.

— Eh bien ! reprendre ma petite enquête et découvrir par moi-même ce qu’on n’a pas voulu me dire. Je ne m’avoue pas battu !

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