‹ Le Mort s’est trompé d’étageChapitre 9 sur 24 · 09

09

Rue Forest, le concierge et sa fille reconnurent formellement le mort comme étant leur locataire. Et la fille assurait l’avoir vu rentrer à 3 h. 30 le mercredi.

— Il avait sa casquette. Je me suis même étonnée de ce qu’il la gardât sur la tête par cette chaleur.

Lamblin sourit. Plus de doute, c’était bien Victor,. qui certainement avait fait l’échange des couvre-chefs moins dans l’espoir que le mort serait pris. pour lui, que dans celui de se faire passer pour son frère en allant au plus vite fouiller son logement. Peut-être n’avait-il rien trouvé dans le portefeuille. Cette visite du photographe de Périgueux à la rue Boccador constituait peut-être une simple reconnaissance. D’ailleurs, on n’imagine guère un maître chanteur venant livrer lui-même les pièces compromettantes qu’il détient. Il avait dû cacher son butin chez lui…

— Est-ce que M. Andrézieux n’a pas eu quelquefois la visite de son frère ?

— Oui, il a même passé quelques jours ici, il y a environ deux mois. Mais il ne se montrait guère, à croire qu’il se cachait. Ils ne s’entendaient pas, ces deux. Un soir où je distribuais le courrier, je les ai entendus derrière la porte qui se disputaient comme des chiffonniers !

Aidé du brigadier Drouard, Lamblin opéra dans le petit logement une méthodique perquisition. Pour autant qu’une méthode fût applicable dans le tohu-bohu où les deux hommes pénétrèrent. Victor avait fouillé, lui, sans méthode et sans discrétion. Par habitude d’ordre, l’inspecteur remit dans les tiroirs le linge après l’avoir examiné et raccrocha quelques vêtements tombés à terre. Plusieurs objets portaient les initiales du comte d’Armancé. Il y avait même une petite couronne sur un pyjama.

— Victor a dû donner, ou plutôt, vendre, une partie de sa garde-robe à son frère !

Mais ayant examiné à fond la salle à manger, la chambre et la petite cuisine, ils durent repartir sans avoir rien trouvé.

Le concierge fut encore mis sur la sellette.

— Vous causiez parfois avec votre locataire. Il ne vous a jamais parlé de son frère ?

— Il s’en est plaint à plusieurs reprises, disant qu’il ne l’aidait pas, et que pourtant il avait de l’argent, puisqu’il s’était acheté une petite propriété.

— Une propriété ! Où ça ?

— Un petit pavillon à Chaville, je crois, ou Bellevue.

— Ce n’est pas très précis, vous n’avez pas d’autres détails ?

L’homme secoua lestement la tête. Il ne se souvenait pas.

— D’après ce que vous me dites, M. Andrézieux n’était pas riche. Que faisait-il pour gagner sa vie ?

— De la retouche photographique pour un grand quotidien, je ne sais pas lequel…

— Bon. Je garde la clef de l’appartement et je vais y faire mettre les scellés. Veillez à ce que personne n’y entre. Souvenez-vous que la clef de M. Andrézieux a disparu.

Dans le taxi qui le ramenait avec Drouard, l’inspecteur était préoccupé.

Il y a quelque chose d’anormal dans cet appartement, et je n’arrive pas à le situer. Nous avons tout fouillé, tout sondé… Est-ce que Victor aurait été plus malin que nous ?

Il se souvenait de ce qu’il avait dit à Josseaume : si l’assassin l’emportait ! Mais qu’était-ce donc qui clochait dans le logement ? Dans les placards, il y avait quelques appareils photographiques de bonne marque (le failli de Périgueux n’avait pas du laisser grand’chose à ses créanciers), tout avait été minutieusement examiné, sans succès. On avait même éventré — tant pis ! — des enveloppes de papier sensible. Et rien ! Si, à terre, dans un coin, un portefeuille qui ne contenait plus qu’une carte, au nom d’emprunt du mort. Et Lamblin y vit une nouvelle preuve du passage de Victor, et peut-être de son dépit. Un autre objet l’avait intrigué, dans le tiroir de la cuisine : un nouet fait de gaze à pansement et qui laissait échapper une fine poussière grise. Lamblin l’avait ouvert, il contenait un reste de cendres de bois, avec des fragments de charbon. À quoi cela pouvait-il bien servir ?

Dans son bureau, l’inspecteur trouva une dépêche de Bordeaux : « Empreintes Maravon Ernest détruites accidentellement. Regrets ».

Il éclata de rire.

— Mon petit Lamblin, il faudra que tu te débrouilles tout seul. Heureusement, j’ai pu relever dans le logement quelques empreintes : celles du mort — et d’autres ! Nous arriverons bientôt à une sélection naturelle qui nous enlèvera nos derniers doutes, si nous en avons encore !

Page 1