‹ Le Mort s’est trompé d’étageChapitre 11 sur 24 · 11

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M Baratteau, la concierge de l’ancien hôtel d’Armancé, rue Saint-Guillaume, assise près de la fenêtre de sa loge, reprisait des chaussettes et se distrayait de cette occupation fastidieuse en levant le nez de temps à autre pour regarder les passants. Pauvre distraction ! la rue Saint-Guillaume est d’un calme provincial, surtout par un brûlant après-midi d’été. Pourtant la figure de la brave femme s’éclaira soudain :

— Tiens voilà le monsieur d’hier ! Je me demande s’il vient ici ?

Il y venait, effectivement. Toujours aimable et courtois, il entra dans la loge en s’excusant : il avait quelques renseignements à demander. Discrètement, il montra sa carte. Et la concierge passa sa langue sur sa lèvre comme pour savourer à l’avance le haut goût des potins qu’elle allait, débiter.

— Vous connaissiez certainement le personnel de la famille d’Armancé. Ce pauvre Victor ! Sa mort tragique a dû bien vous surprendre, fit l’inspecteur avec un air de componction.

— Ah ! vous pouvez le dire ! Un homme si bien, si distingué, aimable, et tout !

Lamblin la regarda curieusement. C’était une note nouvelle : il n’avait pas encore entendu le los de Victor. Ah ! si, pourtant, le banquier Arnaud l’appréciait… Décidément, l’homme est un être ondoyant et divers.

— Vous l’avez reconnu d’après la photographie reproduite dans les journaux ? demanda-t-il. Vous pouvez affirmer que c’est lui ?

— Je crois bien ! Mon mari et moi nous n’avons pas hésité, nous avons dit tout de suite : c’est Victor !

Elle se pencha un peu :

— Est-ce que vous avez vu Solange ?

— Oui.

— Naturellement : la police est maligne… Entre nous, cette Solange, c’est une pas grand chose. Est-ce qu’elle était seulement encore avec lui ? Ils ont eu toutes sortes d’histoires…

Mais l’inspecteur entendait diriger l’enquête.

— Avez-vous connu M. Lucien Vidalier ? Le mari de M Évelyne Jarry ?

— Ah ! le mari de M Évelyne ! Je ne me rappelais pas son nom. Ça été un vrai roman, ce mariage. La famille était à Roche-Marie quand ce monsieur est arrivé d’Amérique…

— De Madagascar, rectifia Lamblin.

— C’est ce que je voulais dire. Il n’avait pas vu son cousin depuis dix ans. Donc, il arrive avec son domestique, et le lendemain il tombe malade.

— Le lendemain ?

— Oui. Faut croire qu’il avait pris froid en voyage. Bref, il est reparti pour se faire soigner dans une clinique. D’ailleurs, ce n’était pas grave, il a très vite guéri. Mais quelques jours après il envoyait le notaire demander la main de M Évelyne ! Vous parlez d’un coup de foudre ! Il l’avait à peine vue ! Et il paraît qu’il est riche ! riche à millions !

— Est-il revenu à Roche-Marie ? demanda l’inspecteur qui suivait une idée.

— Non, c’est là le plus fort, il n’y est jamais retourné, c’est sa fiancée qui est allée le retrouver et ils se sont mariés je ne sais où.

— Est-ce que Victor ?…

— Et ce n’est pas tout ! continua M Baratteau, les yeux pétillants d’excitation. La famille avait une cuisinière, Joséphine, censément depuis toujours, puisqu’elle avait commencé par être la bonne de M Évelyne. Eh bien ! pour ne pas quitter sa demoiselle, elle a épousé le domestique de monsieur ?… je ne sais plus son nom. Le cousin d’Amérique, quoi ! Ils sont allés habiter la Savoie et Joséphine était bien contente, vu que c’est son pays.

— Victor n’a pas eu, à votre connaissance, une dispute avec le comte d’Armancé ? Il avait dû passer une partie de l’hiver ici ?

Vexée du peu d’intérêt que marquait le policier pour ses romanesques histoires, la concierge répondit sèchement :

— Victor savait se tenir à sa place. Il n’a jamais eu de dispute avec ses maîtres.

Lamblin sentit sa faute.

— C’est passionnant, tout ce que vous m’avez raconté ! Mais je ne vois rien là-dedans qui explique le meurtre de Victor. Est-ce qu’il n’avait pas d’ennemis ? On m’a dit que le chauffeur était très jaloux et qu’il avait des scènes avec Victor à propos de Solange.

— Oui, mais Albert était un bon type qui n’aurait pas fait de mal à une mouche.

Par expérience, l’inspecteur savait ce qu’il faut penser de ce genre de jugement.

— Du reste, poursuivit la concierge, M la comtesse avait congédié Solange avant même de venir à Paris au mois de décembre. Albert a fait la connaissance d’une petite bien gentille et je crois qu’il est marié maintenant. Pendant l’hiver qui a précédé la mort de M. le comte, on n’a donc plus eu de querelles, et M. le comte était très content de Victor, il lui faisait souvent des cadeaux… Et dire qu’à présent, ils sont morts tous les deux !…

L’ironique sourire du policier parut à la concierge extrêmement déplacé et il ne regagna son estime qu’en glissant discrètement, sous les chaussettes, une coupure identique à celle de la veille.

Lamblin se retrouva dehors et se mit à marcher, si absorbé dans ses pensées qu’il faillit se faire écraser en traversant le boulevard Saint-Germain. Il prit machinalement la rue du Bac, puis le pont Royal et alors seulement sembla se rendre compte du lieu où il était. Il s’engagea dans les Tuileries, gagna le couvert des quinconces. La fraîcheur relative lui parut bonne et il s’installa sur une chaise pour réfléchir à loisir.

Tout l’ensemble de déductions qu’il avait échafaudé lui paraissait chanceler sur sa base. Ou plutôt, c’était la base trop fragile qui cédait, provoquant l’écroulement de l’édifice. C’était trop simple : Victor supprimait son frère, se faisait passer pour lui, il n’y avait plus qu’à chercher Victor.

— Je n’ai aucune preuve que le mort ne soit pas réellement Victor. Toutes celles que j’avais amassées peuvent aussi bien se retourner contre mon hypothèse. Voyons un peu.

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