12
Il tira un calepin pour réfuter méthodiquement ses propres arguments.
1 Solange est une coquette. Elle a peut-être un autre amant et n’a demandé à voir le cadavre que par une sorte de curiosité sadique. Elle n’était pas émue et m’a joué la comédie. C’est peut-être le nouveau greluchon qui, méfiant ou jaloux, a descendu Bertin.
2 Le petit télégraphiste ne peut même pas dire lequel des deux hommes il a vu sortir de la maison, ni quel était le mort, du suiveur ou du suivi. Sous un soleil éclatant, il a mal distingué les traits. Il peut s’être trompé en affirmant que le premier portait une casquette et l’autre un chapeau. Ce pouvait être le contraire, et, dans ce cas, il n’y aurait pas eu d’échange.
Lamblin se frappa le front. Hé ! oui, M. Vidalier portait une grosse casquette grise ! Pourquoi ne serait-ce pas lui l’assassin ? Victor, rancuneux, pouvait l’avoir menacé d’un scandale public.
— Il y a de sales petites feuilles qui se chargent de ce genre de publicité. Comme il s’était montré anxieux de s’assurer que l’on n’avait rien trouvé dans les poches du mort ! Peut-être craignait-il d’avoir, dans sa hâte, oublié quelque chose. Il prétendait que le billet volé était compromettant pour le comte d’Armancé ; peut-être l’était-il aussi pour lui ! Et que venait-il faire à Paris en plein mois de juillet ?
— Allons, continuons. Je finirai par tout démolir.
3 Presque tous les témoins ont formellement reconnu Victor. La comtesse d’Armancé, le banquier Arnaud, Van Laar, Solange (rien ne prouve qu’elle mentait), la concierge de la rue Saint-Guillaume. Seuls se sont montrés réticents Françoise et le petit Maxime. M. Vidalier « croit pouvoir affirmer… ».
— Et les concierges de la rue Forest ont « formellement reconnu », eux, leur locataire. Ceci m’amène, d’ailleurs, à mon quatrième point.
4 On ne sait pas quand a disparu le photographe, Ernest Maravon, alias Andrézieux. Les concierges de la rue Forest semblent n’avoir qu’une idée très vague des allées et venues de leurs trop nombreux locataires. On croit avoir vu Ernest Andrézieux rentrer à trois heures et demie. C’est peut-être lui le coupable, et dans ce cas-là il venait prendre en hâte quelques effets pour filer ensuite et se mettre en lieu sûr. Ou, si ce n’est pas lui qui a tué, il peut être descendu de bonne heure le jeudi, avoir acheté un journal, y avoir lu avec terreur le récit de l’assassinat de son frère avec lequel il était notoirement en mauvais termes, craindre d’être soupçonné, et filer également au plus vite.
— Voilà. Qu’est-ce qu’il me reste, à présent ?
Il réfléchit longuement et commença une nouvelle liste.
1 La certitude de l’innocence matérielle de Françoise. En effet, le petit télégraphiste a vu, rue Boccador, deux hommes qui étaient fatalement, l’un l’assassin, l’autre la victime. L’heure, la détonation entendue, ne laissent aucun doute à ce sujet. Mais… Françoise est moralement impliquée dans l’affaire.
2 Il ne peut s’agir de Van Laar, dont la taille est trop frappante pour être confondue avec une autre. On peut l’éliminer.
3 Le chauffeur… très douteux. À voir pourtant. Je trouverai sans doute une dépêche en rentrant.
4 Les empreintes des portes palières. Seul point fixe, seule preuve absolue sur quoi m’appuyer. Elles ne peuvent être que celles de l’assassin, car elles étaient toutes fraîches. S’il se trouve que les empreintes d’un des suspects concordent avec celles-là, j’aurai une certitude. On ne peut imaginer qu’un inconnu se soit amusé à manipuler sans raison des portes qui ne pouvaient pas s’ouvrir.
Et les boutons des autres étages n’offraient que les traces vagues et brouillées de marques anciennes. La netteté de celles du 4 et du 5 n’en est que plus frappante.
Avant de sortir, l’inspecteur avait examiné les empreintes relevées rue Forest, dans l’espoir qu’elles lui apporteraient une révélation. Hélas ! Il n’y retrouva guère que celles du mort. Deux ou trois autres qu’il espérait celles de Victor ne concordaient pas avec les précieuses marques des portes palières. Aucun vestige ne subsistait dans l’appartement de la visite du maître chanteur deux mois auparavant.
— S’il y a passé après la mort de son frère, il a évidemment pris la précaution de mettre des gants. Et je ne pouvais pas demander à M. Vidalier de poser complaisamment son pouce… Il aurait refusé, et, tant qu’il n’est pas inculpé, on ne peut l’y contraindre. Mais, j’y songe, il a tenu les photographies !…
Lamblin réfléchit une seconde, puis frappa rageusement du pied :
— Eh non ! il les a prises de la main gauche, qui était restée gantée, et de la main droite il esquissait de petits gestes de démonstration, en expliquant son histoire de tête khmère… À croire qu’il le faisait exprès !
Il se leva, fit quelques pas dans l’allée centrale, regardant rêveusement vers les Champs-Élysées où l’après-midi s’achevait dans un poudroiement d’or.
— Une petite visite à l’hôtel Meurice, à présent.
Le portier eut un discret sourire en reconnaissant le policier. La direction de l’hôtel lui savait gré du tact avec lequel il avait mené, quelques semaines auparavant, une délicate enquête à propos d’un vol de bijoux.
— Je n’ai besoin que d’un petit renseignement, dit-il sur un ton rassurant. Un de vos clients, M. Lucien Vidalier, a bien voulu nous aider un peu dans une affaire compliquée que nous avons sur les bras en ce moment. Est-il à Paris depuis longtemps ?
Le portier présenta le registre des entrées.
— Ah ! merci. Tiens, sa femme est avec lui. Et ils sont arrivés mardi, je vois. Savez-vous ce qu’ils sont venus faire à Paris ?
Son œil aigu avait noté l’adresse : « Domaine de Boscobel, par Chambéry (Savoie) ».
Les maîtres absents tous les deux, les domestiques se trouvaient seuls. Cette cuisinière qui avait servi pendant de longues années les Armancé, ce valet qui accompagnait son maître pendant son bref séjour à Roche-Marie… Comme c’était tentant !
— Ce qu’ils sont venus faire à Paris ? reprenait le portier. Consulter un médecin pour Madame qui a un début de grossesse difficile. C’est, du moins, ce que m’a raconté la femme de chambre, ajouta-t-il comme pour s’excuser. Mais… ils ne sont pas mêlés ?…
— Non, non, soyez sans inquiétude. Je voulais simplement m’assurer que nous avions réellement affaire à un témoin sérieux, vous comprenez.
Depuis un instant, il prêtait une oreille charmée aux sons qui s’échappaient du salon de musique. Quelqu’un jouait au piano Fêtes, de Claude Debussy, d’une manière éblouissante. C’était un jaillissement de notes cristallines, qui retombaient, s’apaisaient en un murmure velouté, puis fusaient à nouveau en gerbes perlées. Des gens assis dans le hall écoutaient, captivés, et se regardaient en hochant la tête : Non, ce n’était pas souvent que l’on entendait une interprétation pareille hors d’une salle de concert.
— Qui est-ce qui joue ? demanda l’inspecteur.
— Eh ! M Vidalier, justement. Vous désirez lui parler ?
— Heu… — il hésita — non, je ne pense pas…
Il s’avança pourtant jusqu’au seuil du salon, curieux de voir cette Évelyne que Victor avait menacée, qui était mêlée aussi à cette étrange histoire. Il détailla le visage grave et fin aux yeux bleus profonds, au front large, encadré par des cheveux blonds très pâles, qu’une raie médiane partageait et qui, relevés au-dessus des tempes par de petits peignes, retombaient en boucles légères sur les épaules. Le dessin des maxillaires était ferme, les commissures bien arrêtées des lèvres trahissaient l’énergie. Toute à son art, la musicienne ne s’était pas aperçue de l’intrusion. Lamblin se retira sur la pointe des pieds. Ce serait inutile : Évelyne Vidalier ne dirait rien de plus que son mari. L’interroger, en l’absence de celui-ci surtout, serait commettre une lourde maladresse. D’ailleurs ce mari pouvait survenir d’un instant à l’autre, et alors, quelle colère ! Non, il n’y avait qu’une chose à faire.
— Vous permettez que je donne un coup de téléphone ? dit-il à l’obligeant portier.
Dans la cabine, il forma le numéro des renseignements de la gare de Lyon.
— À quelle heure y a-t-il un train pour Chambéry ? demanda-t-il. Et peut-on retenir une couchette ?
Quand il rentra dans son bureau, il y trouva une dépêche de Sarlat. Les maîtres d’Albert étaient partis en automobile depuis huit jours pour assister au festival Mozart à Salzbourg. Avec le chauffeur, bien entendu.
— En voilà au moins un qui est retiré du jeu, se dit Lamblin. Puis il se rendit chez le commissaire Josseaume et le mit loyalement au courant de toutes ses hypothèses et de tous ses doutes. L’autre l’écoutait avec une grave attention.
— C’est diablement embrouillé, dit-il enfin. Mais je crois que vous avez pris une sage décision. Bon courage, mon vieux !