13
Il y avait exactement vingt et un mois que Lucien Vidalier, rentrant en France après dix ans d’Afrique, avait débarqué dans la petite gare de Sarlat, en compagnie de son valet. De Marseille où il s’était arrêté quelques jours, il avait repris contact avec son cousin Raoul d’Armancé, qui passait au château de Roche-Marie la plus grande partie de l’année et s’était empressé de l’inviter.
Lors des précédents séjours de Lucien en Europe, leurs chemins ne s’étaient pas croisés. Mais à présent, qu’il rentrait définitivement, le voyageur éprouvait un vif désir de renouer une amitié qui avait été chère à son enfance. Et la joie l’envahit, en reconnaissant sur le quai la haute silhouette, le beau visage rieur de cet aîné qui, jadis, adolescent de quatorze ans, vigoureux et hardi, avait accueilli avec une condescendance de prince le timide petit garçon qui, dès le premier regard, lui avait donné son cœur.
Lucien, resté orphelin, avait été élevé dès l’âge de dix ans par son oncle, le père de Raoul. Le petit avait pour l’aîné, pour sa gaieté, sa fantaisie, son ardeur — au travail comme au jeu — une admiration sans bornes. Plus d’une fois, il avait pâti pour sa complicité dans de mauvaises plaisanteries imaginées par Raoul. Jamais il ne lui en avait gardé rancune. Maintes fois même, il s’était laissé punir à sa place et il en tirait une secrète fierté, sans s’indigner de la désinvolture avec laquelle l’instigateur des méfaits acceptait le substitution. Tout cela était bien loin ! Leurs existences d’hommes avaient divergé, la correspondance, active au début, s’était relâchée jusqu’à se réduire à une courte lettre annuelle, voire un simple billet de faire part.
— Alors, raconte ! commença Lucien, lorsqu’ils furent installés dans la voiture qui les ramenait au château. Je ne sais presque rien de ta vie, tu sais. J’ai appris la mort de ta première femme…
— Ah ! oui, dit rêveusement Raoul. Cette pauvre Geneviève est partie bien tôt. Après trois ans de mariage…
— Et puis, dix-huit mois plus tard, un billet de faire part m’annonça que tu te remariais. Et sur ce second mariage aucun détail.
— Eh bien ! mon vieux, tu vas voir qu’il y a dans mon destin de singulières coïncidences. Une première fois, je me suis marié avec une veuve qui avait une petite fille de sept ans, Évelyne ; une deuxième fois, j’épouse une veuve, qui naturellement avait une petite fille !
— De sept ans ?
— Non, Babette en avait huit. Mais à cela près la situation était identique. Que veux-tu, j’étais amoureux fou, elle était vertueuse, il n’y avait pas moyen de l’avoir autrement.
— Et qu’est devenue la première ?
— Quelle première ?
— La première petite fille, tiens !
— Eh bien elle est toujours là ! Tu ne penses pas que j’allais la confier à l’Assistance publique ? D’ailleurs, j’adore les gosses, moi, et je les collectionne, comme tu vois. De mauvaises langues pourraient insinuer que je n’élève que ceux des autres si, par bonheur, ma seconde femme ne m’avait donné un fils. Mais tu le sais, ça, je t’ai sûrement annoncé la naissance de Maxime.
— Les filles doivent être grandes, à présent.
— Hé ! oui. Aujourd’hui Évelyne a vingt ans et Bobette en a seize. Quant à Denise, ma femme, c’est une créature adorable. Elle s’était mariée très jeune, elle a trente-quatre ans à peine et elle éclipse les deux petites. Et toi ? Raconte un peu. Oui, je sais le commencement. Sitôt ton diplôme d’ingénieur des Mines en poche, tu as voulu goûter de la colonie et tu es parti pour Madagascar. Je t’avoue qu’alors tu m’as épaté. Je te connaissais si tranquille, presque casanier, je ne te croyais pas accessible à la tentation de l’aventure. Et de nous deux, c’est moi qui suis devenu le bon papa bourgeois et toi le conquistador !
Ils rirent tous deux. Lucien alors parla de ses débuts difficiles, puis de son achat pour un prix dérisoire de terrains dédaignés, mais que son flair lui révélait riches de possibilités. Son flair et aussi de savantes déductions géologiques ! Bref, il avait mis la main sur de magnifiques gisements de pierres précieuses.
Depuis un moment, l’auto avait pris la route de Temniac, au flanc du coteau verdoyant qui s’élevait, semé de bouquets d’arbres et de maisons rustiques, par lents ressauts jusqu’à la crête. Avant de l’atteindre, la voiture obliqua vers la gauche, où sur une large terrasse rocheuse apparaissait, ombragé de quelques acacias centenaires qui s’inclinaient sous le poids des ans sans rien perdre de leur grâce, un petit château irrégulier, à deux ailes en équerre, qui enserraient entre elles une grosse tour, ne laissant visible qu’un quart de sa rondeur dans le coude intérieur de l’équerre. Un perron en fer à cheval s’y appuyait, menant à la grande porte aux belles boiseries ouvragées.
— Voilà Roche-Marie, dit Raoul, comme l’auto s’engageait dans l’allée qui, s’enroulant gracieusement autour d’une pelouse, aboutissait au perron.
— C’est toi qui as acheté ce joli domaine ?
— Non, il me vient de ma première femme. Mais nous voici arrivés. Allez, hop !
Un quart d’heure plus tard, après les présentations d’usage, Lucien faisait, avant le dîner, une rapide toilette. On était en octobre, il faisait frais, et le voyageur, frileux, avait demandé du feu. La femme de chambre s’affairait auprès de la cheminée. C’était une jeune fille mince, au teint pâle, avec des yeux brûlants de gitane et de superbes cheveux noirs. Léon, le domestique de Lucien, défaisait les valises, rangeait les vêtements, en silence, avec des gestes adroits. Lucien appréciait fort ce serviteur qui gardait, dans sa position subalterne, une grande dignité et dont le regard, grave et droit, inspirait la confiance. Il n’était plus jeune, et Lucien le traitait en parent âgé plutôt qu’en valet.
Le dîner fut excellent. On avait évidemment soigné le menu. Raoul étincelait de verve et Lucien, stimulé par des vins dont le monde n’offre point d’égal, lui donnait gaiement la réplique.
— Ce petit vin, léger, couleur d’escarboucle, semble te plaire, dit Raoul. Salue, mon fils ! C’est du Clos Roche-Marie. Tu as vu ces vignes qui s’étagent à l’entour du domaine ? C’est là que le généreux soleil du Périgord a longuement mûri ce nectar dont tes intelligentes papilles ont su reconnaître les vertus. J’ose prétendre que mes soins y sont aussi pour quelque chose. Tu sais que je m’occupe toujours de chimie. J’ai fait en oenologie quelques découvertes intéressantes. Tu parlais de cristaux tout à l’heure. Eh bien ! dans la fermentation, pour décomposer les combinaisons phosphorées des sucres de raisin, j’ai trouvé un procédé de cristallisation de la fructose en prismes plus beaux que des améthystes, d’un ton pourpre splendide. Vraiment, la nature réussit dans ce genre quelques-uns de ses phénomènes les plus passionnants. Tes pierres n’ont d’éclat que par les facettes qu’elles doivent au travail de l’homme. Mais vois les polyèdres ravissants, d’un intense bleu translucide, que forme spontanément le sulfate de cuivre : Le bichromate de potasse offre un ruissellement de gemmes orangées, celles du nitrate d’uranium sont d’un jaune pâle étincelant. Le nitroprussiate de soude donne de somptueux grenats…
— Nitroprussiate… c’est un poison ?
— Non.
— À propos ! Je me suis laissé dire que les toxiques présentaient les plus beaux cristaux…
— Quelle blague ! L’arsenic est une poudre blanche, amorphe, les dérivés de l’opium, même quand ils cristallisent, sont incolores. Comme tous les alcaloïdes, à ma connaissance. Sauf, bien entendu, lorsque les poisons tirés des végétaux ont été extraits par des méthodes primitives. Ils gardent alors des traces de chlorophylle colorée. C’est le cas pour les glucosides que cède la digitale, pour l’aconitine…
— Je vois que la toxicologie t’intéresse.
— Beaucoup. À très faibles doses, les principes actifs des plantes vénéneuses sont d’admirables remèdes dont plusieurs ont été abandonnés par la médecine moderne — à tort à mon avis. Tiens, la convallamarine, tirée des fleurs du muguet, est un très bon stimulant du cœur. Il est vrai qu’à haute dose, elle l’arrête.
— Est-ce qu’elle a gardé le parfum du muguet ?
— Ah ! non. Si tu veux un poison parfumé, prends le cyanure de potassium, l’acide prussique, quoi ! C’est lui qui donne aux amandes amères, aux noyaux de fruits leur odeur si particulière. Quand je te dis : prends ! c’est une façon de parler : une goutte sur la langue, et tu es fait !
— Nous voilà loin de tes bons vins !
— Ah ! oui. Excuse-moi : la chimie me passionne et je me suis laissé entraîner à te faire tout un cours.
Depuis un instant, Lucien observait le maître d’hôtel. Il l’avait vu d’abord solennel et rigide, absorbé par ses seuls gestes rituels, le masque figé dans une indifférence de Bouddha. On le sentait maintenant tendu, attentif, regardant son maître entre ses paupières mi-closes avec l’œil du joueur d’échecs qui, affectant un suprême détachement, épie ardemment les gestes de son adversaire.
Intrigué, Lucien fit un rapide examen du personnage. Grand, de belle prestance, il avait un style impeccable. Mais c’était un style de valet. Tout à l’heure, se croyant inaperçu, il bâillait largement derrière le paravent qui masquait la porte de service. Sous la correction apprise subsistait la vulgarité native. Sa physionomie ne démentait pas cette impression. La lourde mâchoire avait quelque chose de bestial et la grande bouche mince avait l’inquiétant, l’indéfinissable demi-sourire de certaines têtes khmères. Les yeux ne se découvraient jamais tout à fait ; on les voyait briller comme de l’émail noir dans une fente étroite entre le double ourlet des paupières.
— Voilà un individu qu’on ferait bien de surveiller, songea le visiteur. Il doit être curieux des secrets de ses maîtres. Je suppose que c’est lui qui nettoie le laboratoire. Si vraiment Raoul a fait des trouvailles intéressantes pour le traitement de ses moûts, l’autre me paraît fort capable d’en voler les formules pour les vendre à des concurrents. Il faudra que j’avertisse mon cousin.