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Après le dîner, toute la famille s’installa près de la monumentale cheminée du salon, où brûlait un clair feu de bois. Les jeunes filles, qu’on avait peu entendues pendant le repas, se mirent à bavarder. Bobette s’était perchée, comme un oiseau dont elle avait les mouvements brusques et gracieux, sur le bras arrondi du grand fauteuil de cuir où Raoul d’Armancé venait de s’enfoncer béatement. Le petit Maxime s’installa de l’autre côté et les bras paternels enlacèrent à la fois les deux enfants. Car, en dépit de ses seize ans, Bobette avait l’air d’une gamine. Son joli visage gardait une rondeur puérile et ses cheveux châtains couvraient de courtes boucles serrées, sans souci de la mode, sa petite tête mobile comme celle d’une mésange.
« Un sujet pour Greuze : “L’heureux père”. Et la mère le contemple avec attendrissement », se dit le visiteur.
Lucien se laissait gagner par la douceur de l’ambiance. Un bon dîner, de bons vins, un bon fauteuil auprès d’un bon feu, avec un bon cigare — toute cette bonté l’enveloppait, le comblait d’euphorie. Depuis longtemps, il n’avait connu pareil charme. C’était la paix du foyer, la joie de se sentir entouré d’êtres qui vous veulent du bien, en qui l’on a confiance.
La voix de son cousin le tira de sa rêverie :
― Alors, vieux frère, si j’ai bien compris, tu es rentré en France définitivement ?
— Oui, du moins, je l’espère.
— Et tu as gardé des intérêts là-bas, ou bien as-tu tout bazardé ?
— J’ai tout bazardé comme tu dis. J’ai pu céder l’exploitation que j’avais fondée et développée, dans d’excellentes conditions, à un consortium qui englobe déjà de grosses affaires.
— Mais alors, dis donc, tu nous reviens dans la peau d’un capitaliste ?
— Oh ! n’exagérons rien ! Je ramène une douzaine de millions, mais à notre époque, ce n’est pas ce que l’on appelle une fortune considérable. J’aurais pu rester encore, puisque l’affaire ne cessait de prospérer, devenir une espèce de nabab. Mais le bel avantage, de revenir usé, vieilli, accablé par mes millions et ne pouvant plus me nourrir que de nouilles et d’eau de Vichy. J’ai préféré me rapatrier pendant que je suis encore assez jeune pour mener en France une existence intéressante.
— Comment la conçois-tu « l’existence intéressante ? »
— Eh bien ! un peu comme toi, ma foi ! Je rêve d’acquérir un domaine, de faire de l’élevage. D’avoir un pied-à-terre à Paris où j’irais l’hiver entendre de la musique et voir de beaux spectacles. De m’entourer d’un cercle choisi de gens qui me plairaient et que j’inviterais chez moi, non pas à cause de leur position sociale, mais à cause de leur esprit, de leur talent.
— Oui. Tu risques de collectionner les pique-assiettes…
— Qu’importe, s’ils me plaisent !
— Ah ! très bien. En somme, tu veux jouer les Mécènes.
Le petit Maxime avait écouté, bouche bée, la conversation. Il s’y mêla soudain.
— Alors, vous l’avez rapportée avec vous, toute votre fortune ? Mais ça doit être très lourd ! Est-ce que vous l’avez mise dans des coffres ?
Il y eut un éclat de rire général. Raoul attira sur son épaule la tête du garçonnet et l’embrassa.
— Ce petit bonhomme, expliqua-t-il, est malgré, son jeune âge, un grand lecteur. Il vient de dévorer L’Île au Trésor, Le Scarabée d’or et ne peut se représenter une fortune que sous la forme de coffres débordant de doublons, de bijoux, de saphirs, d’émeraudes…
— Sais-tu, dit Lucien, que ton fils n’a pas absolument tort ? Naturellement, j’ai fait opérer par les banquiers quelques transferts, je me suis muni de lettres de crédit. Mais en plus de cela, j’ai transformé en pierres précieuses la majeure partie de mes disponibilités. Cela ne tient pas beaucoup de place, ne se démonétise pas et c’est partout presque immédiatement réalisable. Je me suis arrêté au Cap en rentrant — tu sais que j’ai eu la fantaisie de boucler le périple — et j’ai acheté quelques-uns des plus beaux diamants trouvés ces dernières années. Joints aux rubis et aux saphirs provenant de mes gisements, cela fait un assez bel écrin. On peut voir ? demanda la comtesse en souriant.
— Hélas ! ma cousine, ces pierres sont cousues dans une peau de daim souple dont je me cuirasse, jugeant peu prudent de les mettre dans mes bagages ou dans ma poche. Mais j’avais pensé à vous et j’ai fait exécuter pour vous un bijou — que vous daignerez accepter, j’espère.
Denise prit avec étonnement le petit écrin — qu’il tira de sa poche celui-là — et se récria de plaisir en voyant son contenu. C’était un pendentif, un joyau que soutenait une mince chaîne de platine et qui représentait un bouton de rose, fait de deux grands rubis allongés, d’une teinte très rare, et de brillants magnifiques.
— C’est tout simplement exquis, fit Raoul. C’est un cadeau royal, mon vieux, et je te remercie pour ma femme.
La comtesse et sa fille, dont les yeux étincelaient, poussaient des exclamations ravies.
Évelyne, moins démonstrative, ne disait rien, et Lucien s’imagina que son sourire était un peu triste. Il se reprocha de n’avoir pas pris garde à elle jusqu’alors. Elle avait de beaux cheveux d’un blond très clair qui retombaient sur sa nuque, des yeux profonds ; une petite bouche bien dessinée.
« Ne fait-elle pas ici un peu figure de Cendrillon, la fille de la première femme ? » songeait Lucien.
Tu sais qu’Évelyne est une excellente musicienne, dit Raoul, comme s’il avait voulu protester contre les pensées de son cousin. Premier prix de piano du Conservatoire de Bordeaux. Tu devrais nous jouer quelque chose, petite.
Sans faire de façons, Évelyne s’approcha du piano, repoussa en arrière ses boucles pâles et demanda en regardant Lucien :
— Que faut-il jouer ?
— Mais… la Fille aux cheveux de lin, naturellement, dit-il en souriant.
Elle lui jeta un vif regard étonné et lui répondit par un sourire charmant qui illumina son visage, et, d’un peu terne et morose qu’elle avait paru jusqu’alors, se montra gaie et spirituelle. Puis elle se mit à jouer.
Il écoutait, les yeux mi-clos. Elle jouait très bien, avec un toucher délicat, velouté, et surtout une poignante sensibilité. Enveloppé de charme, il ne bougeait plus. Soudain, ce fut comme un appel qui lui fit lever les yeux. Ceux de la pianiste étaient fixés sur lui avec une expression — était-ce possible ? — d’angoisse, de terreur même. Il dut laisser voir sa stupeur, car elle se ressaisit, secoua la tête comme pour en chasser une idée odieusement importune et se força à sourire. De leur fauteuil, les autres. n’avaient rien vu de cette scène muette.
— Venez, Denise, vous allez chanter et je vous accompagnerai.
Denise avait une jolie voix et chanta délicieusement Mon cœur soupire, puis des mélodies de Schubert, mais pour Lucien le charme était rompu. Il ne pouvait oublier le regard tragique qu’il avait surpris. Tout à coup, ce bonheur qui l’entourait lui parut factice, cette paix fausse et précaire. Quels étaient les sentiments, les passions véritables de ces gens qu’unissaient seuls des liens fragiles et hasardeux ? Une noire tristesse l’envahit, qu’il dissimula de son mieux en prenant congé de ses hôtes. Mais, lorsqu’il fut dans sa chambre, il se sentit très seul et très las.
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C’était le lendemain que Lucien Vidalier était tombé malade.