‹ Le Mort s’est trompé d’étageChapitre 15 sur 24 · 15

15

Une maison longue et basse, drapée de vigne sous un grand toit brun, des bouquets d’arbres de part et d’autre d’une pelouse semée de corbeilles de fleurs, tel apparaissait Boscobel, empreint de dignité campagnarde et paisible. Les portes-fenêtres du rez-de-chaussée étaient ouvertes, des fauteuils et des chaises étaient éparpillés sur le gravier et de la pièce vide, où l’on voyait passer et repasser régulièrement une ombre sur le parquet luisant, s’échappait une bonne odeur de cire.

— Quels domestiques modèles ! Ils profitent de l’absence des maîtres pour bien nettoyer le salon ! Voyons ce qui se passe à la cuisine.

L’inspecteur Lamblin contourna la maison sans avoir été aperçu et s’approcha d’un perron de quelques, marches sur lequel béait une porte. Ici, un tout autre arome vint chatouiller ses narines. Ô dieux ! quelle senteur sauve ! de la confiture d’abricots ! Soudain il se rappela la mort du comte d’Armancé, et le doux et traître parfum lui parut moins exquis.

Il avait bien réfléchi à la façon d’aborder Joséphine sans l’effaroucher. Elle était avant tout dévouée à Évelyne ; elle devait donc haïr Victor et tous ceux qui auraient pu causer de la peine à sa jeune maîtresse. Le comte d’Armancé était du nombre, Lamblin l’aurait juré. Cette « odieuse machination » à laquelle M. Vidalier avait fait allusion et dont Victor avait la preuve n’avait pu se tramer que chez les Armancé. D’emblée il fallait en écarter la comtesse, naïve et simple, et l’on pouvait même prédire à coup sûr qu’elle n’en avait rien soupçonné. Il devait s’agir d’une aventure amoureuse, il ne pouvait s’agir que de cela. Il suffisait de voir le portrait du comte, que l’inspecteur avait examiné furtivement boulevard Saint-Michel, pour deviner le caractère jouisseur et léger du défunt. C’était une bonne peinture, signée d’un nom connu, sous lequel la piété de la veuve avait placé des fleurs. Avec sa tête rejetée en arrière, son bel œil noir luisant et vide, son nez aquilin qui humait le vent, son sourire insouciant et railleur, Raoul d’Armancé présentait un type parfait de roué cynique et charmeur.

— Excusez-moi, madame, dit cérémonieusement Lamblin à la cuisinière avenante et grasse qui s’était retournée en voyant une ombre obscurcir sa porte, je voudrais vous demander quelques instants d’entretien.

— Si c’est pour un aspirateur, commença-t-elle…

— Oh non, c’est pour tout autre chose. Je suis…

Il lui montra sa carte.

Les clairs yeux bleus de l’accorte dame s’ouvrirent avec stupéfaction.

— Un monsieur de la police ! Mais pourquoi…

— Avez-vous appris, madame, l’assassinat de Victor Maravon ?

Elle se laissa tomber sur une chaise.

— Victor ! Assassiné ! C’est pas possible ! Et par qui ?

— Voilà ce que je suis chargé de découvrir. Comme vous avez été longtemps dans la famille d’Armancé, j’ai pensé que vous pourriez me fournir certains détails sur ce Victor, qui, du reste, était une canaille, vous le savez certainement aussi bien, et peut-être mieux que moi !

Flattée, Joséphine jeta un coup d’œil à la bassine brillante comme de l’or, où la confiture mijotait à petits bouillons, puis elle se pencha, prête aux confidences.

— M. Vidalier est venu hier nous apporter son témoignage, continua Lamblin. Il nous a raconté comment, le printemps dernier, il avait flanqué une solide raclée à Victor, qui essayait de soutirer de l’argent à votre maîtresse en la menaçant d’un scandale. Vous devez être au courant de cette histoire.

Le visage tendu, la cuisinière ne dit ni oui ni non. Sentant la réticence, l’inspecteur changea de terrain.

— On dit souvent : Tel maître, tel valet », reprit-il. Le comte d’Armancé ne valait guère mieux, je le crains, que son maître d’hôtel.

Àce moment, la porte de la cuisine s’ouvrit et un homme en manches de chemise, aux cheveux grisonnants, apparut sur le seuil et sursauta en voyant un étranger.

— Viens un peu, Léon, dit Joséphine. Figure-toi que Victor a été assassiné et que Monsieur est venu de Paris pour nous interroger à son sujet.

Le nouveau venu regarda le policier sans trop de bienveillance.

— Je disais, enchaîna désespérément Lamblin, que le comte d’Armancé devait avoir sur la conscience de vilaines actions dont Victor avait les preuves, des lettres volées, probablement.

— C’est bien possible, murmura Léon.

— Je crois que c’est pour reprendre à Victor un papier compromettant pour la famille d’Armancé qu’on l’a assassiné.

Les deux domestiques gardaient le silence.

« Les voilà qui se ferment comme des huîtres, songea Lamblin. Comment les mettre en confiance ? »

— Il est indispensable que je sache quel drame s’est passé au château de Roche-Marie, poursuivit-il. Ainsi je pourrai reconstituer les agissements de Victor et…

— Vous avez vu M. Vidalier ? interrompit Léon.

— Oui, et par excès de délicatesse, je crois, il n’a rien voulu nous apprendre qui pût salir la mémoire de son cousin.

— Eh bien si Monsieur n’a pas voulu parler, nous n’avons rien à dire non plus.

Alors Lamblin résolut de frapper un grand coup. Il prit la serviette de cuir qu’il avait posée sur une chaise, en tira les photographies.

— Vous reconnaissez cet homme, n’est-ce pas ?

Joséphine poussa une exclamation d’horreur. Son mari, avec une moue d’attention, scrutait les traits défigurés.

— C’est Victor, dit-il en fin. Mais le ton était légèrement dubitatif.

— Est-ce lui, ou n’est-ce pas lui ? Voyons, madame ! Je sais que ce n’est pas beau à voir, un homme assassiné. Faites un petit effort.

— C’est bien lui, dit-elle enfin, d’une voix qui tremblait. La mort le change, mais c’est lui.

— Oui, c’est lui, affirma soudain Léon. On est d’abord un peu saisi, n’est-ce pas, mais maintenant que je le regarde plus froidement, je le retrouve. Ce sont bien ses yeux, sa bouche !…

— Alors vous croyez que c’est lui, vous en êtes sûrs ?

— Mais… oui…

— Eh bien ! moi, je ne le crois pas !

Stupeur ! Le couple fixait sur lui des prunelles effarées.

— Oh ! je dois avouer que je suis seul de mon avis Les témoins, tout comme vous, ont formellement reconnu. Victor Ses derniers patrons, M d’Armancé, Solange, la concierge de la rue Saint-Guillaume. Moi je crois que Victor est toujours vivant et que c’est lui qui a tué son frère, son complice, à qui il faisait (ou avait fait) développer les clichés qu’il tirait des documents volés. Car cette crapule — je parle de Victor, mais l’autre ne valait guère mieux — prenait cette précaution pour garder toujours des créances sur les malheureux qu’il pressurait.

Il prit un temps. Ses auditeurs semblaient pétrifiés.

— Or écoutez-moi bien. Cet homme — Victor ou son frère — a été tué dans l’ascenseur d’une maison où se trouvait justement, chez son fiancé, M Françoise Thélusson !

— M Bobette ! s’exclama Joséphine.

— Parfaitement. Je l’ai interrogée. Mais elle a peur. Elle ne veut rien dire, et je n’arrive pas à savoir quel secret Victor avait surpris, qui lui donnait barre sur elle.

— Alors on croit que c’est elle qui a tué ? fit Joséphine éperdue.

— Oh ! non, car l’assassin était un homme, on l’a vu suivre la victime en se dissimulant et entrer derrière elle dans l’immeuble où un coup de revolver a retenti quelques instants plus tard. Cet homme, le meurtrier, était grand et portait une casquette grise, tenez, dans le genre de celle de M. Vidalier qui justement était arrivé à Paris la veille, par une singulière coïncidence, ajouta Lamblin sur un ton très doux.

« Je mens comme un arracheur de dents, se dit-il, mais je ne vois pas d’autre moyen de leur délier la langue. »

Léon était devenu blême. Il essaya de parler, mais l’inspecteur, impitoyable, l’interrogeait :

— Votre maître avait-il emporté son revolver ?

— N… non… je ne crois pas…

— Bon, ça veut dire oui. Revolver d’ordonnance, n’est-ce pas ? Calibre 7, 65. C’est celui de l’arme du crime.

— Vous ne voulez pas dire, fit Léon d’une voix étranglée par l’émotion, que l’on va arrêter Monsieur ? D’après ce que vous nous expliquez, ce serait, Victor l’assassin !

— Eh ! comment voulez-vous que je le prouve ? C’est ma théorie, ce n’est pas celle du juge d’instruction. Je ne peux pas défendre mon hypothèse : tout le monde se refuse à parler !

« Puissent les coups de massue que je leur ai assenés les avoir suffisamment engourdis pour qu’ils ne sentent pas la faiblesse de mon raisonnement. »

Et, tout en prenant un air de vertueuse indignation, le policier tremblait d’inquiétude. Il avait tort sa manœuvre avait réussi. Ces deux êtres simples étaient bouleversés et n’ergotaient plus.

— Nous vous dirons tout ce que nous savons, monsieur. Commence, Fifine.

Elle poussa un grand soupir, puis se décida.

— Vous aviez raison, monsieur, de penser que le comte d’Armancé était un mauvais homme. Il a fait du mal à ma petite Évelyne, j’en suis sûre. Elle était trop fière pour se plaindre. Mais j’ai surpris parfois des mots, et des regards, entre eux, qui donnaient à penser. Il lui en voulait, il a dû lui écrire de vilaines choses que ce Victor a surprises sans doute ; il était toujours à l’affût. C’est pour cela qu’il a voulu, le printemps dernier, la faire chanter, comme on dit.

» Mais j’en reviens à Roche-Marie, où je me tourmentais parce que ma petite était malheureuse. Elle a voulu aller étudier le piano au Conservatoire de Bordeaux, et j’en ai été contente, car, voyez-vous, “ça me fichait l’ennui parmi” de la voir toujours triste. — Lamblin sourit à ce “parmi” bien savoyard. ― Elle est revenue au château il y a près de deux ans, avec un premier prix, monsieur, mais pas plus gaie. On aurait dit qu’elle avait peur. Et puis M. Vidalier est arrivé à Roche-Marie, mais voilà que, dès le lendemain, il est tombé malade. Je ne sais pas très bien ce qui s’est passé. Dans l’après-midi, Évelyne vient à la cuisine, l’air inquiet, met de côté la compote et le bouillon de légumes que j’avais préparés et rangés dans l’office et dit que le malade ne doit prendre que du lait. « Fais-le chauffer toi-même, ma Fifine. »

— Un instant, coupa l’inspecteur. Quelqu’un d’autre que vous s’occupait donc parfois des aliments ?

— Eh ! M Bobette est très ménagère, elle aimait bien venir préparer les plateaux.

— Je vois. Et après ?

— Après ? Eh bien ! Léon est descendu, il venait chercher les médicaments que le chauffeur avait rapportés de Sarlat. Évelyne lui a remis le lait et une lettre pour Monsieur. Le reste, Léon vous le racontera, je ne sais rien de plus.

Léon, qui avait écouté en silence, prit docilement la suite.

— Monsieur était très malade. Des vertiges, des vomissements affreux, qui du reste l’ont soulagé.

— Ses premiers repas, qui les lui avait servis ?

— Moi. Mais c’est M Bobette qui avait préparé les plateaux. Quand il s’est senti mieux, il m’a dit : « Léon, il me faut partir d’ici. Je commence peut-être une mauvaise fièvre des colonies, je causerais beaucoup de dérangement à mes cousins ». Et il a voulu absolument que j’aille à Périgueux, le soir même, prévenir un de ses amis, le D Larache, afin qu’il trouve une voiture d’ambulance et vienne le chercher immédiatement, pendant la nuit, pour le conduire dans une clinique. Ça m’ennuyait beaucoup de laisser Monsieur seul, mais il a insisté, disant qu’il ne risquait rien, qu’on veillerait sur lui. Après le dîner, Fifine lui a monté encore une tasse de lait chaud et, quand je suis revenu avec la voiture d’ambulance et le médecin, je l’ai trouvé sur le seuil de la maison, appuyé au bras de Victor…

— De Victor ? Tiens, quelle heure était-il donc ?

— Une heure du matin. Vous vous demandez comme moi ce qu’il faisait là ? Il affirma qu’il m’avait entendu parler de mon retour et qu’il était venu pour aider Monsieur. De fait, en descendant, Monsieur s’était trouvé mal et il remercia beaucoup Victor de ses soins. Le lendemain, mon maître se sentit mieux. Mais je le vis fouiller ses papiers, son portefeuille, il paraissait bouleversé. « Cette canaille murmurait-il, il me l’aura volé ! » Je n’osai pas demander quoi, Monsieur n’avait pas l’air commode. J’oubliais de dire que M Évelyne avait aussi aidé au départ de Monsieur, mais elle était allée attacher le chien, c’est pourquoi Monsieur s’était trouvé seul avec Victor.

— Est-ce que cette maladie vous a semblé naturelle ? demanda Lamblin.

Léon haussa les épaules :

— Bien sûr que non, mais que pouvais-je faire ? Monsieur ne voulait pas de scandale, c’était évident.

— Votre récit est terriblement accusateur pour cette jeune Françoise, dit Lamblin en se tournant vers Joséphine.

— Ne croyez pas que ce soit elle la vraie coupable, dit-elle vivement. Elle avait seize ans ! Une gosse qui avait fait ce qu’on lui avait dit de faire et n’y a rien compris. C’est un autre qui voulait le crime. Un dont je n’ai pas à dire le nom parce que vous le devinez bien.

Elle serra les lèvres. Son mari l’avait écoutée avec impatience.

— Alors, vous croyez pouvoir disculper Monsieur ? interrogea anxieusement le vieux serviteur. Je ne vois pas bien en quoi ce que nous vous avons confié peut y contribuer…

« Aïe ! l’anesthésié commence à reprendre ses sens, se dit Lamblin. Filons avant qu’il soit tout à fait lucide ! »

Et, à haute voix, tout en ramassant sa serviette :

— Je crois, au contraire, que cela va m’aider beaucoup à découvrir la vérité. Je vais interroger sérieusement M Bobette. Merci de m’avoir tout raconté. Au revoir !

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