16
Pour le retour à Paris, Lamblin ne put louer de couchette et s’installa philosophiquement dans le coin d’un compartiment de seconde. En ce beau crépuscule d’été, les Alpes, noyées de lumière, étaient d’une irréelle transparence. Le paysage plus proche, où les villages se blottissaient parmi des nids d’arbres, montrait dans les vergers les branches ployant sous leur fardeau de fruits mûrissants, et dans les champs les moissons tombées s’accumulant en gerbes couleur de miel.
Comme cette beauté sereine contrastait avec le drame sordide qui se reconstituait dans l’esprit du policier !
« J’en ai à peu près tous les éléments, se disait-il. Ce Raoul d’Armancé a évidemment tenté d’empoisonner son cousin, — oh ! avec prudence ! par doses légères provoquant des malaises que l’on pouvait croire naturels. Pour quelle raison ? L’autre était riche à millions, disait la concierge. Et le comte avait la tête du monsieur qui perd royalement au jeu, qui spécule étourdîment à la Bourse et qui ne s’occupe pas de ses fermiers. Sa veuve est à peu près ruinée. Vidalier arrivait d’Afrique et sans doute n’avait-il pas de famille proche puisqu’il venait chez son cousin… Celui-ci aurait hérité. Mais comment Vidalier, malade, avait-il soupçonné l’abominable complot ? Car il l’avait soupçonné, puisqu’il avait voulu partir en hâte, dans la nuit… »
Lamblin se frappa le front.
« C’est Évelyne qui l’a averti. Elle lui a fait porter du lait, et la cuisinière a parlé d’une lettre… Et puis, seule de toute la famille, elle assistait à son départ… C’est égal, quelle maison ! On était moins en danger chez les Borgia ! Cette lettre… non, c’était le genre de billet au bas duquel on écrit : “Brûlez ces lignes”. Et le chevaleresque Vidalier n’y aura pas manqué. »
Il réfléchissait, mordant sa lèvre, les sourcils contractés.
« La jeune Françoise a servi d’instrument — inconscient, je veux bien le croire. Mais alors quel est ce papier qui la compromet ? Le comte d’Armancé n’était pas un imbécile : il n’aurait pas commis la folie de donner des instructions par écrit sa complice. C’est autre chose. Je finirai bien par le savoir. »
Débarqué à Paris de grand matin, l’inspecteur ne prit même pas le temps de passer chez lui faire un brin de toilette et courut chez Josseaume, qui achevait de s’habiller et le reçut cordialement.
— Vous allez déjeuner avec nous.
— J’ai pris un café, commença Lamblin.
— Allons donc ! après deux nuits en chemin de fer, vous avez droit à quelques gâteries. Ma femme sera enchantée que vous nous teniez compagnie.
En robe de chambre bigarrée, alourdie mais agréable encore, M Josseaume était aussi simple et joviale que son mari. Lamblin s’approcha du matinal repas avec des narines frémissantes. Du chocolat fumant, des toasts beurrés, du miel, de la confiture… d’abricots.
— Vous l’avez faite vous-même ? demanda-t-il sans arrière-pensée.
Josseaume partit d’un gros rire.
— Soyez tranquille, mon vieux, ici on n’aromatise pas les confitures à l’acide prussique !
M Josseaume ne comprit pas pourquoi Lamblin sourit d’un air gêné.
— Allons, venez, dit le commissaire lorsqu’ils se furent bien régalés, venez dans mon bureau, nous allons fumer une bonne pipe pendant que vous me raconterez votre voyage.
Lamblin, les yeux mi-clos, savourait l’excellent tabac anglais de son chef, tout en narrant par le menu sa visite et les effets scéniques auxquels il avait recouru pour inciter aux confidences les deux domestiques. Mais tandis que l’inspecteur, tout au problème qui le tracassait, se préoccupait avant tout de reconstituer le drame de Roche-Marie et la raison du chantage dont Françoise, il en était certain, avait été au moins menacée ; son chef ne perdait pas de vue le but primordial de l’enquête, qui était de découvrir l’assassin de la rue Boccador, dont la victime était l’ancien maître d’hôtel, il n’en avait jamais douté. Et il ne manqua pas de relever, dans le récit de Lamblin, les détails accusateurs qui avaient jeté tant d’émoi dans les âmes dévouées de Léon et de Joséphine.
— Savez-vous que les choses se présentent assez mal pour Vidalier ? Il avait une grosse rancune contre Victor, qui pouvait très bien l’avoir à nouveau menacé, il a débarqué à Paris la veille même du crime, avec une arme identique à celle de l’assassin…
« Il porte une casquette… poursuivit Lamblin.
Josseaume lui jeta un regard songeur.
— Il faut le confronter au plus vite avec votre petit télégraphiste, dit-il soudain. Je vais téléphoner rue Marbeuf. C’est dimanche, mais il est peut-être de service ce matin…
Ils se rendirent quai des Orfèvres. Lucien Vidalier, qu’on avait pu joindre facilement, ne tarderait pas à arriver, Robert Picot, en course au moment du coup de téléphone, serait peut-être un peu plus long. Dans le taxi qui emmenait les deux hommes, Josseaume reprit la conversation :
— Je vois que vous avez abandonné votre singulière théorie d’après laquelle Victor serait le coupable et non la victime…
— Pas du tout !
— Ah ! tiens ! Comment la conciliez-vous avec tout ce que vous avez appris à Chambéry ? Vous étiez d’accord pour organiser cette confrontation avec le jeune télégraphiste…
— Parce que je veux d’abord régler cette question Vidalier qui ne fait qu’embrouiller le problème.
— Vous m’avez démontré vous-même la fragilité des impressions sur lesquelles vous vous basiez…
— Je sais, je sais — Lamblin plissait anxieusement le front. J’ai beaucoup réfléchi. Mes impressions sont fragiles et fortes cependant. La déposition de Solange sonnait faux, et non seulement elle mentait, mais j’ai la conviction qu’elle récitait une leçon qu’on lui avait soufflée. De plus, il y a un fait auquel vous ne donnez pas assez d’importance : c’est la disparition d’Ernest Maravon.
— On l’a vu rentrer après le crime.
— Lui ou Victor.
Josseaume eut un geste agacé.
— Écoutez, mon petit, je connais mon métier. Vous pensez bien que la police des garnis recherche cet Ernest Maravon et que je fais fouiller également la banlieue pour trouver le repaire de Victor. Quand nous aurons un résultat, nous verrons ce qu’il faut en penser. D’ici là, ne partez pas sur une idée préconçue.
« C’est pourtant ce qu’il fait », se dit Lamblin. J’aurais mieux fait de ne rien lui confier. D’autre part, si un jour ma théorie triomphe, il m’en voudrait à mort de ne l’avoir pas prévenu.
Un quart d’heure plus tard, on introduisait M. Vidalier, un peu pâle et les traits crispés, dans le bureau où l’attendaient les deux policiers.
— Vous avez insisté pour me voir, monsieur le commissaire principal, mais je ne puis rien ajouter à mes déclarations d’hier.
— J’ai à vous interroger sur d’autres points, dit Josseaume à voix presque basse. Quel a été l’emploi de votre temps mercredi après-midi ?
Une stupeur profonde, qui peu à peu se muait en indignation, envahit le visage du témoin :
— Est-ce que par hasard vous me soupçonneriez ?
— Excusez-moi, je suis obligé de vous poser cette question.
M. Vidalier fit un visible effort pour dompter une colère naissante et répondit d’une voix nette :
— Mercredi, voyons, c’était…
— Le lendemain de votre arrivée, précisa Lamblin.
— Ah ! J’y suis. Le matin, nous sommes allés voir un spécialiste pour la santé de ma femme. Après déjeuner, fatiguée, elle a voulu s’étendre, les volets clos, et rester seule. Je suis sorti — je ne crains pas la chaleur — pour me rendre à Vincennes, au musée des Colonies, où je voulais voir des collections d’objets malgaches qui m’intéressaient : vous savez que j’ai habité longtemps Madagascar.
— Vous êtes resté là de quelle heure à quelle heure ?
— Heu… de trois heures environ, jusqu’à la fermeture, à cinq heures.
— Vous n’avez rencontré personne qui puisse confirmer cet… alibi ?
Lucien Vidalier devint un peu plus pâle :
— Personne, répondit-il sèchement.
— Et vous n’avez pas reçu récemment de nouvelles menaces de Victor Maravon ?
— Je vous ai fait le récit de toutes les relations que j’ai eues avec Victor Maravon, et que j’aurai jamais, puisqu’il est mort.
Àce moment, l’huissier introduisit Robert Picot. Il entra, intrigué, ému, ses yeux vifs allant de l’un à l’autre des trois hommes.
— Approche-toi, Robert, dit l’inspecteur. Voudriez-vous remettre un instant votre casquette, monsieur, et faire quelques pas ? C’est pour une petite expérience.
M. Vidalier se couvrit et se leva en silence.
— C’est lui ! s’écria Robert, le visage épanoui.
— Qui ça, lui ?
— Le type à la casquette, celui qui suivait l’autre, rue Boccador.
Coupant du geste une protestation indignée de Vidalier, Lamblin prit Robert par les épaules :
— Écoute, mon petit gars, prends garde à ce que tu dis. Tu es ici pour faire une déposition sérieuse et non pas pour jouer au détective. J’ai voulu te mettre à l’épreuve : sache que ce monsieur n’est pour rien dans l’affaire ! Il s’agit d’une tout autre personne. Voulez-vous me confier votre casquette, monsieur ? Attendez-moi un instant.
Il sortit, laissant les deux hommes ahuris et le gamin confus.
— Pourvu que je trouve mon affaire ! se disait Lamblin. Il plongea le regard dans la salle d’attente. Un dimanche matin, il n’y avait pas grand monde. Un vieil ouvrier, une petite boulotte, un homme à barbe grise. Dans les couloirs erraient des silhouettes trop menues ou trop lourdes. Mais quelqu’un montait l’escalier.
— Ah ! voilà ce que je cherche. Et il sourit si aimablement que le nouveau venu s’adressa à lui.
— Savez-vous où je pourrais trouver le commissaire principal Josseaume ?
— Il est occupé, mais vous le verrez tout à l’heure. Suivez-moi. Et parvenu au seuil du bureau il se retourna, prit un ton de confidence :
— Voulez-vous me rendre un petit service, monsieur ? Coiffez-vous de cette casquette pendant quelques secondes. Je voudrais contrôler la sincérité d’un témoin. Vous êtes grand, rasé, juste ce qu’il me faut…
— Cette fois, Robert, Robert, qu’en penses-tu ? demanda l’inspecteur, tandis que le quidam s’avançait, intrigué.
Les regards éperdus de Robert interrogeaient le visage de l’inconnu, se tournaient vers les autres comme pour leur demander conseil…
— Je… je crois, bégaya-t-il enfin, que c’est plutôt celui-ci…
— En voilà assez, coupa Lamblin d’une voix tonnante. Vous pouvez disposer, monsieur. Attendez dans la pièce voisine, on vous rappellera. Je vous remercie.
L’homme rendit la casquette et sortit en haussant les épaules.
— Écervelé ! reprit Lamblin en foudroyant du regard le gamin, rouge comme braise. Je te montre un passant rencontré par hasard dans le couloir et tu le reconnais ! Parce qu’il a une casquette ! À tes premiers mots, j’ai deviné ton étourderie ! Car dans ta déposition — il frappa du plat de la main le dossier étalé devant lui, avec une telle force que les deux hommes et le gavroche sursautèrent — tu as affirmé que c’était le type à la casquette qui marchait le premier et que son suiveur portait un chapeau ! Est-ce que tu crois qu’on plaisante dans cette maison, où une fausse déclaration peut coûter à un innocent sa liberté ? Cette fois, réfléchis avant de parler, s’il te plaît ! Maintiens-tu ta déposition, ou était-ce vraiment l’homme à la casquette qui suivait l’autre ?
Tout contrit, le petit télégraphiste scrutait ses souvenirs. Soudain, il éclata en sanglots.
— J’sais plus… j’sais plus…
— Et voilà de quelle valeur sont les affirmations des témoins. Tu peux t’en aller, Robert. Quand la mémoire te reviendra, tu passeras me voir.
Le gosse sortit l’oreille basse.
— Bien joué, Lamblin, fit Josseaume. Sans vous, ce sacré gamin nous roulait !
Détendu, M. Vidalier souriait à demi. L’inspecteur se hâta de profiter de cette disposition favorable.
— Encore une dernière petite épreuve, monsieur, un simple contrôle. Ayez l’obligeance de poser votre pouce droit ici, puis là… Je m’excuse de vous faire salir votre doigt, mais voici du buvard…
Vidalier n’avait pas songé à protester. Déjà Lamblin s’était emparé de l’empreinte et feuilletait fiévreusement son dossier pour y chercher les précieuses marques de l’ascenseur.
— Là, triompha-t-il, vous voyez qu’elles sont toutes différentes ! L’assassin a une spirale médiane bien enroulée, et il y a chez M. Vidalier un grand repli oblong…
— Cela ne prouve rien, dit froidement Josseaume.
Vidalier étouffa un juron, Lamblin se redressa comme si on l’avait piqué.
— Cela prouve tout juste, poursuivit le commissaire, que M. Vidalier n’a pas touché les boutons des portes palières. Or nous savons que l’assassin a tiré par-dessus la grille du cinquième, et, au quatrième, si la victime avait eu le temps de manœuvrer la serrure, il n’aurait eu qu’à saisir la porte par le cadre pour l’ouvrir : un cadre plein de marques brouillées, qui n’a rien révélé.
— Qui aurait laissé, dans ce cas, les empreintes des boutons ? grommela l’inspecteur.
— Un visiteur quelconque, soit le jour même, soit la veille. C’est peu probable, ce n’est pas impossible. La non-concordance des empreintes ne suffit donc pas à écarter définitivement des soupçons.
— Ce qui veut dire que je suis toujours suspect ? demanda Vidalier.
— Hé ! oui, monsieur. Des charges troublantes pèsent sur vous. Tout d’abord, il y avait entre Victor Maravon et vous de la haine et nous ignorons si vos démêlés n’avaient pas abouti à une crise aiguë. Votre arrivée à Paris la veille du crime, l’absence d’alibi à l’heure où il a été commis, sont déjà des faits graves ; mais, en outre, l’incident de la casquette est loin d’être éclairci et vous possédez un revolver identique à celui de l’assassin.
Le témoin sursauta légèrement, puis il eut l’air de se dire que par définition la police doit fourrer son nez partout.
— Suis-je inculpé ? demanda-t-il avec hauteur.
— Pas encore, mais veuillez vous tenir à la disposition de la Justice.
Il saisit sa compromettante coiffure et s’en alla sans ajouter un mot.
Lamblin rangeait, avec de brusques mouvements qui trahissaient sa colère, les pièces de son dossier.
— Je retourne à mon bureau pour faire un rapport, dit-il d’un ton glacial en quittant la pièce sans regarder son chef.