18
Elles étaient toutes deux dans la petite chambre de Françoise. Chambre de jeune fille, gaie et banale.
Françoise avait l’air inquiet, méfiant. Pourtant elle s’efforça d’être aimable.
— Installe-toi bien, dit-elle en avançant un petit fauteuil bas.
— Non, dit Évelyne, en jetant son chapeau sur le divan, non. Assieds-toi, Bobette.
Ce n’était pas une invite gracieuse, c’était un ordre, sec comme le « Prends un siège » d’Auguste à Cinna.
Évelyne se pencha vers la petite qui, machinalement, avait obéi !
— Sais-tu que Lucien est soupçonné d’avoir assassiné Victor Maravon ? Que demain, peut-être, il sera arrêté ?
Françoise eut un geste qui semblait dire : « C’est navrant, mais qu’y puis-je ? »
— Il est suspect à cause de certaines coïncidences matérielles qui peuvent très bien s’expliquer. Mais surtout parce qu’il refuse de se justifier au sujet d’un papier que lui avait dérobé Victor. On se figure que j’étais menacée à nouveau et que Lucien a voulu me libérer définitivement. Or ce papier, tu le connais, Bobette ? C’est la confession que Raoul et toi avez été contraints de signer à Roche-Marie, un certain soir… Tais-toi, laisse-moi parler !
Du geste elle repoussa Françoise qui bondissait, hagarde, des larmes roulant sur ses joues.
— Lucien ne veut pas livrer à la Justice le secret de ces ignominies. Car, si elles étaient connues, il y aurait bien des chances pour que ta mère en soit informée. Imagines-tu ce que pourrais être une telle révélation, pour elle qui chérit toujours, sans un soupçon, sans un doute, la mémoire de ce misérable Raoul !
— Écoute-moi, Évelyne ! Cette abominable confession, Lucien nous l’a arrachée, revolver en main ! Il avait la fièvre, il s’est figuré…
— Comment oses-tu me dire cela, à moi ! Mais, petite malheureuse, j’avais tout deviné, et j’ai averti Lucien de ne pas toucher aux aliments qu’on lui servait ! Il était affaibli, certes, mais tout à fait lucide ! Que veniez-vous faire dans sa chambre, la nuit, alors que vous le croyiez malade ? La vérité, allons !
Effondrée, repliée sur elle-même, les coudes aux genoux, Bobette murmura à voix basse :
— Raoul voulait l’endormir… pour lui prendre… ses pierres précieuses… il voulait simuler un cambriolage…
— Et toi, quel était ton rôle ?
— Je… je devais tenir le tampon de chloroforme pendant que Raoul ferait une piqûre…
— Et tu étais complice ! Complice d’un voleur et d’un assassin !
— Non ! essaya de protester la jeune fille.
— D’un assassin, répéta Évelyne. Toi, Bobette, qui avais été élevée si pieusement !
— Je t’en prie, je t’en prie, Évelyne, aie pitié ! sanglotait la petite ; tu ne sais pas combien Raoul était insinuant, cajoleur…
— Ah ! tu crois que je ne connais pas Raoul sous ce jour-là ! Pauvre sotte ! Quand j’avais quinze ans, il m’a droguée, moi, parce que je ne me laissais pas prendre à ses câlineries. Ensuite, j’ai défendu farouchement ma porte et, dès que je l’ai pu, je suis partie pour Bordeaux. Alors que toi, Bobette, tu n’as pas hésité à faire cette chose monstrueuse prendre pour amant le mari de ta mère ! N’essaie pas de nier : je sais.
— Non, non criait désespérément Françoise. Si tu savais comme je me suis repentie ! J’étais si jeune, je ne me rendais pas compte…
Ses sanglots redoublèrent.
— Dis-moi, reprit Évelyne, comment Raoul t’a-t-il décidée à mettre du poison dans les aliments de Lucien ?
Je ne savais pas que c’était du poison. Il voulait provoquer de légers malaises afin d’avoir un prétexte pour venir le soir lui faire une piqûre calmante. Sa situation était désespérée, ses créanciers le harcelaient… Les pierres précieuses que rapportait Lucien le sauveraient. On penserait qu’en voyage il avait imprudemment parlé de ce trésor et qu’un voleur l’avait suivi…
— Et tu as été assez naïve pour gober ce conte ?
— Raoul me faisait croire tout ce qu’il voulait, murmura Françoise. Mais après, quand nous sommes entrés dans la chambre sombre et que Lucien a tout à coup donné la lumière, j’ai vu à Raoul une figure de criminel ! J’ai rompu avec lui ensuite, je te le jure ! Mais toi, Évelyne, comment avais-tu deviné ?
— Pendant la soirée que Lucien a passée à Roche-Marie, après le dîner, quand il a parlé de cette fortune en pierres précieuses, j’ai vu l’expression de Raoul changer. Tandis que j’étais au piano, il observait Lucien comme un fauve à l’affût. J’ai lu le meurtre dans ses yeux. Et le lendemain, quand j’ai appris que Lucien était souffrant, j’ai compris. Le médecin appelé n’avait pu se prononcer. Le malade serait mort dans la nuit, on aurait cru à quelque fièvre coloniale mal définie… Tout le monde ignorait l’existence de ces rubis, de ces diamants qui représentaient la plus grande partie de sa fortune. D’autres cousins, et Raoul aussi pour une part sans doute, auraient hérité du reste… Maintenant, écoute, Bobette, — la voix d’Évelyne devint soudain ferme et pressante, — il faut que tu sauves Lucien, il faut que tu racontes franchement toute l’histoire à… l’inspecteur Lamblin, qui le croit innocent.
Le joli visage marbré par les pleurs prit une expression butée, farouche.
— Je ne vois pas en quoi cela peut disculper Lucien…
— Tu ne comprends rien ! fit Évelyne avec un geste d’impatience. Cet inspecteur est persuadé que Victor est vivant, et qu’il a assassiné son frère. Mais on ne retrouvera Victor que par toi. Il a déjà essayé de te faire chanter, n’est-ce pas ?
Françoise acquiesca de la tête.
— Et tu as marché ?
— Il a bien fallu…
— Alors il recommencera certainement. Car j’ai téléphoné tout à l’heure à ce Lamblin. Il pense que le frère de Victor lui avait volé ses documents et que Victor l’a attiré dans un guet-apens, peut-être en lui écrivant une lettre signée de ton nom, pour les lui reprendre ou lui faire avouer où il les cachait. Mais il se trouve qu’il a tué le frère et n’a récupéré que la confession. Il sait maintenant que tu n’oses pas le dénoncer, il reviendra à la charge !… Alors on le pincera. Dès qu’on aura la preuve que c’était une affaire entre Victor et son frère, et que c’est celui-ci la victime, Lucien sera hors de cause, comprends-tu ?
— Je comprends que c’est moi qui serai perdue, dit Françoise en se redressant, toute frémissante. Philippe apprendra toutes ces horribles choses et, — elle se remit à pleurer — ah ! Évelyne, Philippe est tout pour moi !
— Est-ce que Lucien n’est pas tout pour moi ? Je n’avais plus de mère, j’étais en butte à la haine de Raoul et j’avais peur de lui, car il devait bientôt me rendre ses comptes de tutelle et je suis persuadée qu’il ne restait pas un sou de ma petite fortune. Si je disparaissais, d’après le testament de ma mère, c’est lui qui héritait… Et Lucien est venu, qui m’a aimée, qui m’a sauvée. Il m’a fait partir au plus vite de cette maison maudite… Il m’a délivrée, en offrant à Raoul une grosse somme d’argent pour acheter son consentement de tuteur…
— Il ne peut être condamné, murmura Françoise.
— Mais il passera aux Assises, on parlera de ces lettres ignobles que Raoul glissait sous ma porte pour se venger de ma résistance à ses avances, et dont Victor avait intercepté plusieurs. Tout notre beau bonheur sera gâté, sali. Pourquoi serions-nous encore une fois les victimes de Raoul ?
Ses cheveux partagés s’écartaient de son front comme des ailes dorées, elle avait les yeux allongés, brûlants de passion du Saint Jean de Giotto qui se penche avec tant de douleur vers son Maître mort. Elle s’était assise sur le coin du divan et s’inclinait vers la petite créature faible et coupable qui gémissait au creux du fauteuil.
— Bobette ! souviens-toi combien je t’ai aimée quand tu étais petite ! J’étais une enfant solitaire et je me rappelle ma joie quand on m’a dit que Raoul ramenait une nouvelle femme et qu’elle avait une petite fille ! On t’a dressé un lit dans ma chambre. Je te vois encore arrivant, toute mignonne, mais dépaysée, le cœur gros. Je t’ai dit : « Tu seras ma petite sœur ! » Avec quel élan tu t’es jetée dans mes bras !
Françoise eut un long soupir.
— Bobette ! une fois déjà tu as failli tuer Lucien. Est-ce que tu vas recommencer ? Est-ce à nous, les victimes, de porter les conséquences du crime dont tu étais complice ?
Les longs cils courbes qui, baissés, dessinaient une frange soyeuse sur les joues de Françoise se relevèrent, dévoilant ses yeux bruns, pleins de larmes.
— J’irai, dit-elle à voix basse.
— Ah ! merci, Bobette ! Et tu verras, tu seras récompensée. Ce policier n’est pas une brute ; il saura bien sauvegarder ta réputation. Et tu seras délivrée de Victor, ne le comprends-tu pas ? Ce doit être horrible de vivre toujours sous cette menace ! Allons, viens ! Mais d’abord, remets-toi un peu de poudre…
Évelyne avait gardé son taxi, qui attendait en bas.
— Quai des Orfèvres, dit-elle, au Palais de Justice.
Le chauffeur ouvrit des yeux effarés. Qu’est-ce que ces charmantes créatures pouvaient avoir à faire à la P. J. ?
— Oui, expliqua la jeune femme, on peut passer là sous une voûte pour se rendre à la Sainte-Chapelle.
— Ah ! parfaitement !
Rassuré, épanoui, le brave homme ouvrit la portière en souriant à ses jolies clientes.