20
Beau joueur, Josseaume s’inclina devant la preuve incontestable qu’on lui produisait et félicita vivement son collaborateur de sa clairvoyance. Il fit à Lucien Vidalier de si franches excuses que la juste rancune de celui-ci s’apaisa. La joie immense de sa femme, consciente d’avoir contribué à le laver de tout soupçon, le portait, du reste, à l’indulgence. Il ne restait plus qu’à découvrir la retraite du coupable.
Hélas ! les jours s’écoulèrent et Victor ne manifestait pas son existence !
On passa au peigne fin la banlieue ouest, mais les ventes de propriétés étaient si fréquentes, un pavillon avait si bien pu être acquis par une personne interposée que c’était la classique recherche de l’épingle dans un tas de foin.
Solange fut cuisinée, tournée et retournée sur le gril, tant et si bien qu’elle pleura pour de bon et finit par piquer une crise de nerfs, tout en jurant que son cher Victor était bien mort et que c’étaient bien ses lamentables restes qu’elle avait identifiés à l’Institut médico-légal. Instruit des faits, Van Laar en courroux voulait mettre sa femme de chambre à la porte. On le pria de n’en rien faire : il convenait de la garder comme appeau, et dans l’espoir que par elle on pourrait retrouver la piste du criminel envolé.
Mais la fille était roublarde et le criminel prudent : la surveillance la plus astucieuse ne put découvrir entre eux aucune rencontre ou correspondance. Les jours s’ajoutaient aux jours, et Lamblin, sombre et taciturne, n’osait plus affronter l’ironique sympathie de son chef.
Van Laar lui téléphonait tous les jours. Il avait été très affecté d’apprendre la survivance de Victor et ne dissimulait pas son désir de le retrouver pour le châtier. Il avait pris Lamblin en amitié et venait parfois le chercher dans la puissante Hispano qu’il conduisait lui-même, pour tenter encore, sur de vagues indices, l’exploration de la décevante banlieue ouest et déjeuner ou dîner ensemble dans quelque bonne auberge.
Un matin que Lamblin, pour la centième fois, passait lentement en revue toutes les pièces du dossier, dans l’espoir de découvrir un détail, jusqu’alors inaperçu, qui le mettrait sur la voie, il tomba en arrêt devant la lettre du concierge de la rue Forest. Une phrase lui parut soudain se détacher en grosses lettres : « Le lait que nous faisons bouillir pour lui tous les jours »… Il réfléchit un moment avec des yeux fixes qui s’élargissaient peu à peu. Le nouet de cendres…
Il y avait longtemps que le pauvre homme n’avait eu l’occasion de se frapper le front pour en laisser jaillir une idée de génie : il le fit cette fois d’un geste triomphal. Puis bondissant, tel Archimède — encore que vêtu — il courut à la porte :
— Est-ce que Drouard est là ? Appelez-le-moi ! Vite !
Deux minutes plus tard, l’homme arrivait, tout effaré.
— Dites-moi, Drouard, quand nous sommes allés perquisitionner rue Forest, avez-vous vu un réchaud à gaz dans la cuisine ?
— Euh… voyons… Non, il n’y en avait pas !
— Et pas traces de provisions, n’est-ce pas ? À part un reste de sucre et un flacon d’extrait de café. Donc Andrézieux ne mangeait pas chez lui. Venez vite, nous allons filer là-bas.
Mais la sonnerie du téléphone retentissait. Lamblin décrocha, avec impatience.
— Allo ! oui, ici l’inspecteur Lamblin.
Drouard entendait dans l’écouteur résonner une voix. Il ne percevait, lui, que de sèches vibrations d’ébonite, mais, sous l’effet de ces « clac-clac » répétés, la physionomie de Lamblin exprima la stupeur, puis la colère :
— Clac, clac, clac, clac, clac, clac !…
— Comment ! Mais ce n’est pas possible !
— Clac, clac, clac, clac, clac !…
Lamblin coupa les « clac » en raccrochant avec fureur. Puis il lâcha une bordée de jurons, d’une tenue littéraire nettement inférieure aux « Imprécations de Camille », mais qui les dépassaient de beaucoup en dynamisme.
— Tonnerre des îles ! exhala-t-il enfin, comme une ultime et bénigne bouffée de vapeur après l’explosion. Il se tourna vers le patient Drouard :
— On a cambriolé cette nuit l’appartement de la rue Forest. Si le Victor a trouvé avant moi ce qu’il cherche, je n’ai plus qu’à me pendre !
Il ne dit pas un mot pendant le trajet et sauta sur le trottoir, avant même que la voiture eût stoppé. Le concierge sortit en se lamentant :
— Quelle affaire ! Que va dire M. Patru, quand il reviendra ! Le matelas, l’édredon, on a tout éventré !
— Comment l’homme est-il entré ?
— Hier soir, vers 11 h. 30, on a sonné. J’ai tiré le cordon et quelqu’un est entré qui a crié « Martin » en passant devant la loge. Il y a des locataires de ce nom, je ne me suis pas inquiété. Il avait bien choisi son moment : assez tard pour qu’on ne circule pas, trop tôt pour la sortie des cinémas. Et pour ouvrir la porte de l’immeuble en sortant, il n’y a qu’à presser un bouton.
— Et l’on ne s’est pas étonné de voir de la lumière dans ce logement ?
— Personne ne s’en est aperçu.
— Dites-moi, est-ce que l’ancien locataire avait un réchaud à gaz ?
— Non, un réchaud électrique qu’il a emporté avec lui. Le gaz était coupé.
— Ah ! c’est bien ce qu’il me semblait !
Ahuri, le concierge regarda monter les deux hommes, puis rentra en secouant la tête.
En pénétrant dans le logement saccagé, où l’ouverture de la porte souleva un tourbillon de plumes, Drouard poussa une exclamation, mais, insoucieux du désordre, Lamblin se précipita vers la cuisine. Il monta sur une chaise pour atteindre un rayon poussiéreux au bout duquel somnolait un compteur à gaz. Il émergeait d’un tas de vieilles bouteilles et de boîtes rouillées. L’inspecteur eut un rugissement de joie en voyant qu’on n’y avait pas touché. Écartant l’encombrant fatras, il dégagea la grosse masse ronde d’un compteur vénérable. Il imagina soudain Victor, larbin en rupture de tablier, se prélassant au lit le matin, et son frère lui apportant son petit déjeuner plutôt que de le laisser s’apercevoir du subterfuge.
— Un compteur, c’est plein d’eau, n’est-ce pas, Drouard ? On ne peut rien y cacher. Mais dans celui-ci…
Il glissa sa main derrière.
— Vous ne pourrez pas l’ouvrir, fit observer l’agent.
— Oh ! que si, car il a déjà été ouvert. Mais le nouet de cendres a servi à le saupoudrer de cette belle couche grise, qui suggère si bien un long abandon ! Ah ! tenez !
Il écarta la plaque de tôle qu’il avait adroitement détachée et, plongeant la main dans l’ouverture, ramena au bout d’un instant un petit paquet. C’est avec des doigts qui tremblaient d’émotion qu’il défit la ficelle. Des négatifs, quelques épreuves tirées, des agrandissements réussis avec une habileté diabolique… Il y avait aussi, révélatrices de scandale et de honte, des lettres signées parfois de noms connus, que Victor s’était procurées par Solange sans doute. Mais la confession volée à Roche-Marie ne s’y trouvait pas. Lamblin examina les négatifs et tressaillit soudain en lisant le texte brutal :
« Je soussigné, comte Raoul d’Armancé, reconnais avoir tenté d’assassiner, en l’empoisonnant, mon cousin Lucien Vidalier, avec la complicité de ma belle-fille et maîtresse, Françoise Thélusson. »
Il y avait les deux signatures, la date.
— Effrayant, murmura Lamblin. Et si l’original n’est pas là, c’est que le mort l’avait dans son portefeuille. Ainsi Victor a encore une arme. Il ne résistera pas à la tentation de s’en servir. Et ce jour-là… Ce jour-là, je l’attraperai, ou j’y laisserai ma peau. Et c’est moins pour le meurtre de son frère que je le recherche que pour son sale métier. Ah ! je voudrais bien avoir le droit de brûler tout ça. Mais, après tout, quelle tombe vaudrait celle de nos archives ! La poussière des sommiers les couvrira pour l’éternité.
— Oh ! non, protesta Drouard qui avait l’esprit littéral. Je vous assure qu’on les passe à l’aspirateur toutes les semaines.