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Tout à la joie de sa découverte, Lamblin ne s’aperçut pas immédiatement qu’il n’avait pas avancé dans la recherche de la retraite où se tenait Victor. Il s’en rendit compte après et se dit qu’il était comme un chien qui a perdu la piste et doit revenir à l’endroit où celle-ci s’est brouillée. Or il estimait que ce point se situait non pas rue Forest, mais rue Boccador et qu’en maintenant le contact avec la jeune Françoise, il finirait par retrouver les traces du gibier.
Car il pensait ne pas se tromper en affirmant que Victor n’avait plus d’autres armes que celles que lui avait livrées le portefeuille : le maître chanteur, bien renseigné, devait savoir que M d’Armancé se proposait de partir dans quelques jours pour une plage normande.
L’inspecteur en était arrivé à la conclusion que Victor devait téléphoner à sa maîtresse aux heures où Van Laar était absent. Solange, occupée aux soins du ménage, dans la matinée, par exemple, répondait à l’appel du téléphone et, par des mots convenus, faisait comprendre à son complice qu’il pouvait parler. Si, par hasard, c’était une autre personne — à l’un ou l’autre bout du fil — rien de plus facile que de feindre une erreur, ou de prendre note d’un message anodin. Pas moyen d’attraper le gaillard de ce côté-là. C’était Françoise, et non pas Solange, qui devait servir d’appeau.
— Patientez, disait-il à Van Laar qui par moments s’exaspérait. Un de ces jours, il commettra une imprudence, pensant que, de guerre lasse, notre vigilance s’est relâchée. C’est alors que nous le prendrons.
Une chose l’intriguait. Il ne pouvait comprendre quel avait été le but réel de la visite d’Andrézieux — jamais il ne le désignait sous son vrai nom de Maravon, réservant celui-ci à Victor — à la rue Boccador. Aller trouver Françoise pour l’effrayer ? Il aurait pu la rencontrer ailleurs. Voir Meyrignac ? C’eût été une grosse maladresse. La force du maître chanteur réside dans la menace, et non dans l’exécution.
Finalement, il conclut que Victor avait dû — peut-être par l’intermédiaire de l’adroite Solange — tramer quelque machination qui avait amené son frère dans le piège, — Victor avait dû étudier à l’avance la maison, la disposition de l’ascenseur. Le photographe de Périgueux, imitateur malchanceux d’un habile gredin, s’était laissé berner. Il s’était vengé dans la mort en disparaissant avec le secret de sa cachette. Le crime rapportait peu de chose à son auteur.
Un matin, trois semaines environ après la découverte du cadavre, Françoise vint trouver l’inspecteur Lamblin. Elle était bouleversée.
— Victor m’a écrit, dit-elle en tendant la lettre.
Le bandit n’avait pas perdu de temps en formules polies. Soyez demain matin samedi à 9 heures à la Porte Dauphine, à l’angle du boulevard Amiral-Bruix et de l’avenue Foch. Vous tiendrez à là main une enveloppe contenant dix mille francs. Une conduite intérieure noire descendra l’avenue vers cette heure-là. Un homme assis à côté du chauffeur vous tendra une enveloppe contenant les documents qui vous intéressent et vous lui donnerez la vôtre. Si vous essayez de me rouler, ou de vous faire accompagner, malheur à vous. Je ne plaisante pas ».
— Quelle assurance donne aux fripons l’impunité ! s’exclama Lamblin. Elle les pousse aussi à cette imprudence, que nous attendions avec tant d’espoir ! Alors, mademoiselle, vous irez demain vous poster docilement à l’endroit indiqué. L’enveloppe que vous allez tenir ostensiblement ne contiendra, bien entendu, que des coupures de journaux. Drouard et moi, sous les apparences innocentes de deux cyclistes examinant leurs chaînes ou leurs freins, serons arrêtés au bord du trottoir, un peu plus bas. L’auto noire ralentira forcément pour l’échange des enveloppes, ce qui nous donnera le temps de sauter sur nos machines et de la suivre en tirant dans ses pneus.
Il faisait toujours aussi chaud, sinon davantage. Quelques orages avaient apporté une passagère fraîcheur, que le soleil impitoyable avait vite dissipée. En ce matin fatidique, sur la chaussée de l’avenue Foch, les arroseuses municipales avaient épanché des rangées d’averses qui, sous la lumière éclatante, faisaient briller l’asphalte comme de l’acier poli.
Personne ne prenait garde à Françoise, immobile au coin du trottoir, une lettre à la main. Pauvre Françoise, qui, le cœur battant, le visage contracté d’angoisse, expiait les fautes de l’insouciante et coupable Bobette de Roche-Marie.
Àcette heure matinale, il y avait peu de voitures. Des livreurs sur leurs triporteurs, de lourds camions des grands magasins, quelques taxis. Voici une conduite intérieure noire… Elle passe loin du trottoir et ne fait pas mine de s’arrêter. En voici une autre… non, elle est vert sombre. Ah ! ce pourrait bien être celle-là… Elle roule lentement, elle approche… Françoise se met tout au bord. Mais un motocycliste descend l’avenue à toute allure, dépasse la voiture à sa gauche, coupe audacieusement la route devant elle, happe au passage l’enveloppe et tourne dans le boulevard Amiral-Bruix.
Les deux cyclistes ont bondi en selle.
— Poursuivez l’auto, Drouard ! crie Lamblin en filant, combien vainement dans le sillage du bolide ! Ô stupeur ! la moto après avoir, penchée comme une barque sous le vent, décrit une large courbe, revient en sens inverse. Lamblin veut tirer, mais la moto double à droite une voiture de livraison attelée d’un lent et placide cheval, qui lui sert de bouclier. Au mépris de tous les codes, elle appuie à gauche vers l’endroit où Françoise est restée, sidérée, muette d’étonnement, et l’homme, qui vient de jeter rageusement des papiers froissés, tire deux coups de revolver dans sa direction. Des voitures s’arrêtent, des passants accourent vers la jeune fille qui gît inerte, évanouie, pendant que la motocyclette, par une souple manœuvre, a repris sa droite, file à toute vitesse et disparaît dans l’avenue Bugeaud.
Lamblin et Drouard aussi sont accourus. Drouart fort penaud d’avoir arrêté, d’un impérieux coup de sifflet, l’auto d’un illustre académicien qui s’en allait faire son petit tour matinal au Bois, l’inspecteur, furieux et rageant plus que jamais de n’avoir pas prévu le coup. Par bonheur, la blessure de Françoise-Bobette ne semble pas grave. Elle a la cuisse transpercée, mais pas de fracture, c’est du moins le diagnostic a priori d’un médecin opportunément survenu. Lamblin est profondément humilié par le regard que lui a jeté la blessée en reprenant ses sens, tant il exprimait d’étonnement douloureux parce qu’il n’avait pas su la protéger.
L’obligeant médecin voulut bien se charger de faire transporter Françoise dans une clinique de Neuilly, et l’inspecteur envoya Drouard prévenir la comtesse d’Armancé. On lui servirait, bien entendu, la version officielle, celle qui ce soir paraîtrait dans la presse : la jeune fille, passante malchanceuse, avait reçu une balle alors que la police tentait de capturer « un dangereux repris de justice » qui, finalement, s’était échappé. Mais on était sur sa trace et « son arrestation n’était plus qu’une question d’heures ».
Quant à expliquer pourquoi Françoise se trouvait Porte Dauphine alors qu’elle était supposée être à son cours de dessin rue de la Grande-Chaumière, Lamblin en laissait le soin à l’intéressée. La chaleur, l’occasion, l’herbe tendre, elle ne manquerait pas de prétexte à donner à sa peu clairvoyante mère.
L’inspecteur se hâtait vers le poste téléphonique le plus proche tout en remâchant l’amertume de sa défaite :
— Quelle astuce ! se disait-il. Nous avons naïvement cru à l’auto noire. Il y en a des centaines, d’autos noires. Il suffisait à Victor d’en guetter une à l’Étoile, ou dans l’avenue même, qui roule doucement et puisse donner le change pendant qu’il préparait sa foudroyante attaque.
Avant même de rendre compte à son chef de son échec, Lamblin appela Van Laar à son bureau, rue Caumartin.
« Le Victor a encore fait des siennes. Il a blessé M Thélusson et nous a échappé. J’ai besoin de votre aide. Il faut absolument l’empêcher de communiquer avec sa complice. Veuillez donc avoir l’amabilité de téléphoner chez vous pour demander à Solange de venir immédiatement à votre bureau. Vous trouverez bien un achat à faire — des rideaux, du linge pour votre maison de campagne, mieux encore un cadeau de mariage que vous auriez oublié, ce qui expliquerait votre hâte. Un cadeau pour lequel sa compétence vous serait utile. Flattez-la un peu. Mais surtout insistez pour qu’elle vienne tout de suite. Et retenez-la. Allez au Printemps, aux Galeries, à la Grande Maison de Blanc, faites le difficile, l’exigeant… Pour la récompenser, offrez-lui un chapeau, elle mettra une demi-heure à le choisir. Et pendant ce temps, deux monteurs-téléphonistes iront brancher sur votre ligne un poste-écouteur. Votre maison est tout à fait isolée, ce sera facile. »
Dès l’instant qu’il s’agissait de retrouver Victor, Van Laar était disposé à tout. Lamblin s’occupa ensuite de faire envoyer des monteurs qui, sous prétexte de réparation à la ligne, iraient brancher un poste dans la cave du Hollandais. Et enfin, lorsque tout fut réglé, l’inspecteur appela Josseaume qui trépignait d’impatience, ne comprenant pas pourquoi on tardait tant à l’informer du résultat, victoire ou fiasco, d’une expédition qu’il avait lui-même combinée la veille avec Lamblin. Il fut navré, mais, naturellement, ne put adresser aucun blâme à son subordonné.
— Ne vous frappez pas trop, mon petit. Rien de plus difficile que de prendre un maître chanteur sur le fait. Ce n’est plus de la chasse, c’est de la pêche au lancer, pour saisir un poisson qu’une ombre effarouche. Je ne vous demande pas si vous avez noté le numéro de la moto, il y a toutes les chances pour qu’il ait été truqué.
— Je vais venir vous voir en coup de vent, dit l’inspecteur. Il faut agir très vite maintenant, sinon, quand nous arriverons à son nid, l’oiseau se sera envolé.
« Dans mon zèle, j’abuse des comparaisons zoologiques, se dit-il en raccrochant. Voilà le poisson mué en oiseau… »