‹ Le Mort s’est trompé d’étageChapitre 22 sur 24 · 22

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— Eh bien ! dit Josseaume, le numéro était-il truqué ?

— Il l’était. J’ai déjà vérifié, dit Lamblin en se laissant tomber sur une chaise. Mais ce qui ne pouvait pas se camoufler, c’est la machine elle-même, une puissante Studebaker qui fait au moins douze chevaux. Elle est neuve, éblouissante, sûrement pas achetée d’occasion. Je vais aller enquêter chez tous les marchands de la Porte Maillot. Bien mieux : la marque n’a peut-être qu’un dépositaire…

— N’y comptez pas trop, et agissez vite. Mais vous ne pourrez pas mener l’affaire seul. Les inspecteurs Villebesse et Gianoli, qui ont déjà prospecté en vain la banlieue ouest vont recommencer, mais cette fois une enquête de la moto, dont vous allez me laisser un signalement précis : une telle machine ne peut passer inaperçue. Victor a bien employé l’argent de Mme Van Laar, mais sa gloriole de nouveau riche si l’on peut dire — lui a fait commettre une erreur : dans sa situation, il ne faut pas se faire remarquer. Je ne veux pas vous blâmer, Lamblin, mais je regrette que vous m’ayez dissuadé de mettre un homme à nous chez Van Laar, à la place de Victor.

— Excusez-moi, chef, je persiste à croire que j’ai eu raison. Chez Victor, la cupidité l’emporte sur l’intelligence, à preuve ce chantage risqué trois semaines après le crime. Mais il est rusé. Rusé et soupçonneux. Son maître l’avait remplacé par un homme dont il est très satisfait. Un nouveau changement aurait donné l’éveil, et notre gaillard aurait filé. Non, voici ce que j’ai fait.

Il expliqua son plan.

— La dérivation téléphonique sera placée assez loin de l’hôtel, qui, étant isolé, a une canalisation spéciale pour sa ligne. On pense pouvoir faire l’installation, non pas dans la cave, mais dans le garage de la propriété la plus proche. Je vais y envoyer Bertin, tout à fait guéri et désireux de prendre une revanche sur le drôle qui a manqué lui fêler son solide crâne d’Auvergnat. D’ici deux heures, tout sera terminé, avant même peut-être, car j’ai eu la chance de tomber, à la Direction des Téléphones, sur un type intelligent, qui a compris l’urgence du cas. Lorsque Solange rentrera, si elle téléphone, tous ses propos et ceux de Victor tomberont dans une oreille attentive.

— C’est très bien ! Tâchez d’aboutir cette fois. Vous savez que le juge d’instruction s’impatiente. Voilà trois semaines que l’on piétine.

— Je voudrais bien l’y voir, grommela Lamblin. Est-ce qu’il a tiré, des témoins qui ont déposé devant lui, autre chose que ce que j’en avais obtenu moi-même ? Non, n’est-ce pas. Il a tout de même moins de mal que nous. Alors de quoi se plaint-il ?

Lamblin s’arma de patience pour interroger l’un après l’autre les commerçants susceptibles d’avoir vendu la Studebaker. Il se doutait bien qu’il faudrait tâtonner longtemps. Après avoir vainement sollicité des visages négatifs et des yeux qui semblaient, à ses questions, se vider de toute expression, tandis que la tête s’ébranlait de droite à gauche et de gauche à droite, il tomba sur un homme dans les prunelles de qui une étincelle s’alluma tout à coup, comme si l’on avait tourné un bouton.

— Oui, parfaitement, j’ai vendu une Studebaker il y a quinze jours, une moto de course de 20 chevaux, à un individu qui ressemblait beaucoup à cela.

Il désignait la photographie que lui présentait l’inspecteur et qui, prise de profil, était moins sinistre que les autres.

— Je vais vous trouver son nom.

Il assujettit ses lunettes sur son nez et feuilleta son registre, le sourcil froncé, et rengorgeant comiquement le menton, qu’il avait gras.

— Voilà, M. Ernest Andrézieux, 23, rue Forest.

L’inspecteur sourit.

— Il vous a présenté ses papiers, n’est-ce pas ?

— Oui, oui, il était parfaitement en règle.

— C’est bien ce que je pensais. Ah ! dites-moi, ce client, vous l’aviez déjà vu ?

— Non, il m’a été amené par une connaissance, un coureur automobiliste, une espèce de casse-cou, mais très habile, qui a gagné plusieurs courses à Montlhéry. On l’appelle Julot, ou l’Espagnol, je ne sais pas pourquoi, car il est sûrement Français.

— Et vous ne savez pas son nom, son adresse ?

— Ah ! ma foi non. Vous comprenez, c’est une de ces rencontres qu’on fait à l’heure de l’apéritif, quelqu’un s’adresse à un de vos copains, on vous le présente vaguement, on cause. Mais on ne se connaît pas. Je l’ai revu quelquefois, pour des achats d’accessoires. Et puis M. Andrézieux est venu de sa part. Ça m’étonne même qu’il ne m’ait pas demandé une commission.

Par acquit de conscience, Lamblin se fit donner le numéro légal attribué à la moto de M. Andrézieux. Cela servirait… peut-être. Il se sentit soudain désœuvré, alors qu’il y avait tant à faire, que ses deux collègues haletants suaient sang et eau sur les routes brûlantes de la banlieue ouest…

La banlieue ouest ! C’était en somme le seul renseignement qu’on eût obtenu jusqu’ici. Et ce n’était sûrement pas de son plein gré que le méfiant Victor l’avait livré à son frère. Celui-ci avait dû l’épier, patient comme un chat à l’affût, découvrir quelque lettre d’agence, quelque prospectus. Encore n’avait-il pu avoir de précision quant à la localité choisie. Et ce Julot… Il faudrait examiner ça. Mais d’abord, courir à Auteuil, voir ce que devient Bertin, qui ne peut quitter son poste et qui a peut-être surpris des conversations sensationnelles.

Il trouva Bertin frétillant d’impatience. Oui, Victor avait téléphoné, et même il n’était pas de bonne humeur. Il était 1 h. 30.

— Vous allez voir, j’ai pris ça en sténo :

— « Allo ! c’est toi, Sol ? Ah ! ça, qu’est-ce que tu fiches ? Trois fois ce matin j’ai voulu t’appeler, trois fois ça a sonné : occupé. Est-ce que votre appareil était détraqué ?

» — Non. Je ne sais pas ce qui s’est passé ; j’ai dû aller faire des courses pour le patron ce matin, je ne suis rentrée qu’à midi.

» — Ah ! bon. Écoute : j’ai un embêtement. Il faut que Julot me rende service. Je vais filer pour quelque temps. Il faudra qu’il me conduise où tu sais. Qu’il soit avec sa voiture ce soir à 10 heures entre l’Étoile de Flore et le carrefour des Princesses. Tu vois l’endroit ? Nous l’avons repéré un dimanche.

» — Oui, je me souviens.

» — J’avais essayé aussi d’avoir directement Julot, mais il était sorti. Alors, comme je ne peux pas passer l’après-midi au bureau de poste, il vaut mieux que ce soit toi qui le rappelles. Et s’il n’est pas là, laisse un message à son logeur, qu’il demande M Solange, sitôt rentré.

» — Et s’il n’est pas libre ce soir ?

» — Il se rendra libre, bon Dieu ! D’ailleurs, je le connais ; il plaquera tout pour me rendre service. Il n’a pas oublié ce que j’ai fait pour lui. Alors, au revoir, ma petite Sol !

» — Tu laisseras ton adresse à Julot ?

» — Plus exactement, je la lui ferai parvenir. Il faut que je me tienne peinard en ce moment. J’ai fait une gaffe.

» — Laquelle ?

» — Peu importe. Nous avons déjà causé trop longtemps. Une bise, mon loup. »

Lamblin resta rêveur.

— L’Étoile de Flore… où est-ce que c’est ça, bon sang ? À Versailles, peut-être ? Mais vous avez sans doute pris aussi la conversation avec Julot ?

— Bien sûr, même que j’ai rigolé un bon coup ! Vous allez voir.

Le scrupuleux Bertin, qui avait tout traduit en clair, tendit le reste de ses notes à l’inspecteur.

— « Allo. C’est vous, Julot ? Ici, M Solange.

» — Ah ! Bonjour, mademoiselle, ça va ? Et ce vieux Victor ?

» — Je vous téléphone de sa part. Il a essayé de vous avoir, mais vous étiez sorti. Écoutez, c’est sérieux. Il a des ennuis, il faut qu’il se débine et pour ça il a besoin de vous, que vous le conduisiez là où vous savez.

» — Aïe ! alors c’est qu’il n’ose pas prendre le train !

» — Évidemment. Alors il faut que vous soyez ce soir à 10 heures entre L’Étoile de Flore et le Carrefour des Princesses, vous voyez l’endroit ?

» — Je connais, je connais. Pour sûr, que j’y serai. Victor, c’est un frère. Il vous a raconté ce qu’il a fait pour moi autrefois ?

» — Non, jamais.

» — Écoutez, ça vaut le coup. Voilà pas mal d’années de ça. Victor et moi, on se connaissait du régiment, on était resté copains. J’avais moi aussi des embêtements avec la police. Victor était à ce moment larbin chez un ministre qui habitait un petit hôtel près de la Muette. Je lui téléphone un soir “Viens, qu’il me dit, mon patron n’est pas là”. Le ministre, qui était garçon, avait filé incognito pour une petite fugue. Les domestiques en avaient profité pour aller au cinéma, Victor était resté à m’attendre. Je lui dis : “Les flics sont à mes trousses”. Vous ne savez pas ce qu’il invente ? Il me fait coucher dans le lit de son patron ! Arrivent les flics. Il les laisse visiter la maison. Mais : “Ici, c’est la chambre de M. le Ministre. Il est un peu souffrant, il est déjà couché”. Et tranquillement il entr’ouvre la porte. J’avais pas de lumière, bien sûr. Je me retourne, furieux : “Ah çà ! qui est-ce qui se permet ? — Faites excuse, monsieur le Ministre !…” Ils se sont retirés sur la pointe des pieds. Ha ! Ha ! Ha ! Ha !

» — Hi ! Hi ! Hi ! Hi !

» (J’ai eu envie de faire : Ho ! Ho ! Ho ! Ho ! dit Bertin qui suivait la lecture. Mais j’ai eu peur qu’ils m’entendent).

» — Le lendemain j’ai filé et suis passé en Espagne où j’ai fait peau neuve. Vous voyez que je dois une sacrée chandelle à Victor. »

L’inspecteur parcourut d’un œil distrait les salamalecs amicaux par lesquels s’achevait la conversation.

— Voilà un gaillard dont je serai heureux de faire la connaissance. Vous voyez, Bertin, comme on a tort de présenter sa biographie au téléphone.

Je comprends maintenant pourquoi on l’appelle « l’Espagnol ».

Avant de s’en retourner quai des Orfèvres, Lamblin, « policier pour femmes du monde », comme disait Josseaume, tint à remercier la voisine de Van Laar qui avait aimablement prêté son garage pour y tendre ce subtil traquenard. Il trouva une vieille dame charmante qui s’ennuyait un peu en l’absence de ses petits-enfants.

— Ils sont à La Baule pour l’été. Mais moi je ne veux pas quitter Paris. Je suis un peu impotente et les ombrages du Bois me suffisent.

L’idée d’être mêlée à une intrigue policière l’amusait fort et Lamblin mit le comble à sa joie en lui racontant les conversations surprises par Bertin. Mais la porte de la maison s’ouvrait bien en vue de l’hôtel Van Laar et, en sortant, l’inspecteur aperçut à une fenêtre Solange, qui sursauta en le reconnaissant et le regarda d’un air soupçonneux et inquiet.

« Elle va tout deviner, se dit-il. Et elle a peut-être un moyen d’alerter Victor que nous ne connaissons pas. D’ailleurs, maintenant nous n’avons plus besoin d’elle ici. »

C’était l’homme des décisions rapides, il n’hésita pas et alla sonner à la porte de Van Laar. Comme il le prévoyait, Solange vint lui ouvrir, plus pâle encore que d’habitude.

— Mademoiselle, j’ai des explications à vous demander. Ayez l’obligeance de m’accompagner.

Elle recula, terrifiée.

— Vous m’arrêtez ? Vous n’en avez pas le droit ! Je n’ai rien fait ! Et d’ailleurs vous n’avez pas de mandat ?

— Je ne vous arrête pas. Je vous prie de me suivre pour fournir des explications que la Justice est en droit d’exiger de vous. Si elles ne sont pas satisfaisantes et que nous soyons obligés de vous garder, toutes les formalités seront remplies là-bas, soyez tranquille.

Elle ne bougeait pas et fixait sur lui ses immenses yeux noirs pleins de colère, de crainte aussi. On sentait que, dans son esprit, elle cherchait éperdûment une possibilité de fuite.

— Voyons, mademoiselle, soyez raisonnable. Je serais au regret de vous passer les menottes.

Il n’avait pas de menottes sur lui, et cette menace était en contradiction flag ante avec ce qu’il venait de dire, mais son effet fut tel que Solange perdit tout sang-froid et tout jugement.

— Oh ! non ! ayez pitié de moi ! Je vous accompagnerai.

— Très bien. Mais, comme il se peut que vous restiez absente quelque temps, vous ferez bien d’emporter des effets. Je vais monter avec vous, ajouta-t-il doucement.

Elle était matée et ne protesta pas. En ravalant ses larmes, qui cette fois venaient sans peine, elle prépara une petite valise et suivit docilement l’inspecteur. Celui-ci s’arrêta en passant à la porte du garage où se morfondait Bertin :

— Vous pouvez disposer, mon vieux. Il n’y aura plus de conversations intéressantes : j’emmène Mademoiselle.

Il la conduisit directement au juge d’instruction auquel il remit les notes prises par Bertin.

— Et ce soir, conclut-il, après avoir rapporté brièvement ses démarches, je compte bien attraper notre homme. Je vais combiner l’expédition avec M. Josseaume. Mais il me faut d’abord découvrir où se trouve l’Étoile de Flore, car je suppose qu’il est inutile de le demander à mademoiselle.

Solange, sombre et renfrognée, ne disait mot.

— Ne vous donnez pas la peine de chercher dit le juge : c’est dans la forêt de Marly. Je la connais admirablement, je suis né à Fourqueux et tous les jours de congé de mon enfance se sont passés en vagabondages dans les bois. Alors, mon cher Lamblin, bonne chance !

— Cherche, mon bon chien, cherche ! grommela Lamblin en sortant.

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