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Chapitre 10

— C’est aujourd’hui que vous nous quittez, maman Céleste ? dit François à sa belle-mère d’un ton affable, quand dix jours après Geneviève se trouva installée dans la salle basse, auprès des tisons recouverts de cendre.

— Mais oui, François, dit l’excellente femme, je ne suis que trop restée ici…

— Ce n’est toujours pas moi qui vous l’ai dit, repartit François de belle humeur.

Les yeux de Céleste se dirigèrent instinctivement vers la porte, où ils craignaient de voir paraître la Quesnelle ; mais elle ne dit mot. François, qui ne se doutait de rien, comprit vaguement que sa mère devait avoir attaqué la pauvre femme d’une façon plus sérieuse que par des taquineries superficielles.

— Faut pas vous laisser faire du chagrin, dit-il ; Geneviève est là pour y veiller, n’est-ce pas, femme ?

— Maman fait bien de s’en aller, dit la jeune mère d’un ton calme. J’irai la voir.

Victoire entra fort à propos pour interrompre cette conversation. Céleste retourna chez elle le jour même, et en rentrant dans son humble logis, elle ne put retenir un soupir d’aise. Là, au moins, ses moindres actes ne seraient pas interprétés de travers, et depuis que sa fille était mère, elle n’avait plus rien à craindre pour son avenir.

Le petit garçon fut présenté au baptême sous les noms de Jean-Frappier, ainsi que l’avait conseillé le vieux cousin. François voulut rendre hommage à la mémoire de son bienfaiteur, en conservant son nom dans la famille, et le curé ne fit pas de leçons, bien que Frappier ne soit le nom d’aucun saint du paradis ; car, dit-il, Frappier était un homme de bien et doit être entré dans la béatitude éternelle.

Cette charitable conclusion ne faisait tort à personne et arrangeait tout ; chacun s’en félicita. La seule personne qui eut à souffrir de la naissance de maître Jean fut la pauvre Mélie, et certes ce n’était pas sa faute !

La Quesnelle, s’apercevant que d’instinct sa belle-fille lui préférait Mélie pour lui confier l’enfant quand elle ne pouvait s’en occuper, prit la petite servante en grippe, et la délégua d’office au département des bestiaux ; une grosse fille de ferme, brutale et joviale, se trouva en échange attirée le plus souvent à l’intérieur de la maison, si bien que Geneviève n’eut plus rien à opposer aux envahissements de sa belle-mère dans ses droits maternels.

Par bonheur, les droits de la nourrice, au moins à certaines heures, primaient tous les autres ; on ne pouvait ôter à Geneviève la joie de voir son enfant se gorger de lait sur le sein maternel.

— Vous lui en donnez trop ! fit un jour Victoire, outrée de ne pouvoir intervenir.

— Vous voudriez peut-être le nourrir à ma place ! répliqua Geneviève, les yeux brillants d’une colère longtemps concentrée, qu’elle commençait à ne plus pouvoir contenir.

Victoire reçut le coup en plein visage, et avec sa grâce accoutumée trouva une méchanceté pour réponse.

— Il serait sevré d’aujourd’hui, qu’il ne s’en porterait que mieux. Il est chétif comme un petit moineau !

D’un geste rapide, Geneviève ôta tous les langes qui emmaillotaient l’enfant.

— Regarde, dit-elle à François qui rentrait, ta mère prétend que notre fils est chétif !

Le robuste petit garçon, délivré de toute contrainte, agitait joyeusement ses bras et ses jambes potelées ; sa chair ferme et rose formait des bourrelets rebondis à toutes les articulations. Le père éclata de rire.

— Chétif ? mon fils ! Ma mère veut rire, Geneviève, tu l’entends bien !

— Elle ne rit pas, répliqua la jeune femme frémissante. Elle le dit pour faire mal, peut-être pour me faire tourner mon lait, qu’est-ce que j’en sais ? Écoute, Beauquesne, j’ai beaucoup supporté d’injustices de la part de ta mère parce qu’elle ne s’adressaient qu’à ma mère et à moi ; mais si elle veut se mettre entre mon enfant et moi, ou bien entre toi et moi, je ne le supporterai pas, je te le déclare !

— Et qu’est-ce que vous ferez donc, ma mignonne ? dit doucereusement Victoire avant que son fils eût eu le temps de parler.

— Je dirai à mon mari ce que vous me faites endurer en son absence ! repartit Geneviève, devenant de plus en plus pâle.

François, effrayé, lui prit les mains pour la calmer. Geneviève se dégagea avec un reste de colère, emmaillota l’enfant et se leva.

— François, dit-elle, je t’aime plus que ma vie, et Dieu est témoin que si j’ai subi jusqu’à ce jour les persécutions de ta mère, c’est que je t’aime. Je t’ai épousé parce que je t’aimais, et tu sais bien que ce n’était ni pour ton argent, ni pour ton moulin que je l’ai fait. Mais si tu ne peux pas empêcher cette femme de me tourmenter, je m’en irai d’ici, oui, par le vrai Dieu ! Je m’en irai, et si tu m’aimes, c’est toi qui viendras me rejoindre.

— Ça veut dire que vous voulez que mon fils me mette dehors ! dit la Quesnelle avec cette perfidie cauteleuse qui était son arme favorite.

— Non, certes ! Gardez le moulin, et la fortune, et le reste ; ce que je veux avoir à moi seule, c’est mon mari et mon enfant, et si vous me prenez le mari, moi je garderai l’enfant ! Voilà tout.

— Tu l’entends, François, elle est folle ! s’écria la Quesnelle enragée.

François la prit par le poignet et la serra fortement.

— Va dans notre chambre, Geneviève, j’irai t’y retrouver tout à l’heure, dit-il. Sois sûre qu’avec ma permission personne au monde ne te molestera.

Geneviève sortit, serrant son fils dans ses bras.

— Ma mère, dit le meunier quand ils furent seuls, je connais Geneviève depuis l’enfance. Pour qu’elle ait parlé comme elle vient de le faire, il faut que vous l’ayez bien tourmentée, car elle est douce et patiente…

— Patiente ! une fille qui a peut-être du sang de bandit dans les veines, pour ce qu’on en sait ? répliqua la mégère.

— Pour ce que vous en savez, ma mère, n’insultez pas ma femme ; son sang est dans les veines de mon fils, et j’en suis fier, car il n’est pas de meilleure femme au monde. Je ne veux pas, entendez-vous ? je ne veux pas que Geneviève doit molestée. Elle élève son fils à son idée, elle fait bien.

— Si l’on n’a plus le droit de rien dire ! reprit Victoire en grondant ; jamais on n’a vu les parents céder à leurs enfants.

— Aussi, ma mère, je ne vous demande pas de céder ; si vous ne vous accordez pas avec ma femme, comme elle ne doit pas vivre sans moi, ni moi sans elle, je vous donnerai la Quesnerie pour y habiter avec mon père, et ainsi, nous vivrons en paix chacun chez nous. Je l’ai dit et je m’y tiendrai.

Il sortit d’un pas ferme, sans regarder Victoire qui se laissa tomber sur une chaise. Comment ! son fils la menaçait de la mettre à la porte ? La Quesnerie était une belle ferme, à peu de distance du moulin, mais qu’était cela auprès de l’honneur d’habiter le domaine ? Que deviendrait Victoire si elle ne pouvait plus tarabuster au moins deux fois par jour les garçons du moulin, qui, dans tout autre pays moins patient, l’auraient envoyée au diable vingt fois pour une ? Quitter le moulin Frappier ! Autant valait s’en aller mendier son pain sur les routes !

Juste en ce moment, entra Simon, un panier plein de belles truites à la main, les jambes de son pantalon ruisselant comme des fontaines, car il avait marché dans l’eau pendant plus d’un kilomètre.

— Hein, mon pauvre homme, qu’est-ce que tu dirais, si l’on me chassait du moulin, comme une domestique infidèle ? lui jeta Victoire.

À cette question totalement imprévue, Simon resta bouche béante et faillit laisser tomber son panier ; mais, comme c’était un homme prudent, il le retint et le posa sur un banc.

— Qu’est-ce que tu dis, ma femme ? fit-il, je ne te comprends point.

— Je dis que la Geneviève a ensorcelé notre garçon. Il veut que tout le monde lui cède ici, sans quoi il nous mettra dehors, toi et moi, comme des chiens galeux. Qu’est-ce que tu en dis ?

— Je dis, je dis que si c’est comme ça, eh bien, faudra voir à lui céder, fit le bonhomme en retirant avec précaution ses pieds mouillés de ses sabots.

Victoire se leva furieuse, et d’un tour de main envoya les sabots, l’un dans la cour, l’autre dans la porte de la laiterie, qui gémit sous le choc.

— Et tu dis que tu es un homme ! fit-elle avec mépris. Tu te laisserais mener par cette enjôleuse ?

— Je ne te dis pas ça, Victoire, rétorqua Simon en prenant une autre paire de sabots sous l’armoire. Il ne faut pas se laisser mener, mais il faut encore moins avoir du bruit avec sa famille. Tu fais bien du bruit, ma femme ; sans reproche, tu grognes et tu taquines ; ce n’est pas le moyen de vivre en paix avec les gens. Il vaudrait mieux ne rien dire et faire à sa tête.

Victoire, surprise d’une telle profondeur de vues chez son mari qui se révélait ainsi sous un jour nouveau, prit une paire de bas de laine dans l’armoire, et les donna à Simon, qui commença méticuleusement l’opération délicate de remplacer ses bas mouillés par ceux qu’il venait de recevoir.

— Faire à sa tête ? répéta Victoire ; faire quoi ?

— Eh ! ce qu’on veut ! Tiens, par exemple, tu avais dit vingt fois que tu mettrais Mélie aux étables, avant de l’y mettre ; fallait pas le dire une seule fois, et fallait le faire tout de suite !

— Est-ce que tu crois que la Geneviève n’en aurait pas été aussi furieuse ? demanda Victoire un peu ébranlée par ce plan de bataille savamment combiné.

— Furieuse ? oui, elle l’aurait été, mais pas tant, parce que ça aurait eu l’air d’un hasard. On aurait dit : Il y a un veau qui ne mange pas, et il n’y a que Mélie capable de le soigner ; on l’y aurait envoyée, et elle y serait restée.

— Ah ! fit Victoire songeuse… C’est vrai, pourtant ! Mais qu’est-ce que ça aurait fait ?

— Elle n’aurait pas pu se plaindre, et ce n’est pas une petite affaire. Qu’est-ce qu’il a contre nous, notre garçon ?

Désormais prise d’un respect nouveau pour son mari, qui se révélait plus malin qu’elle ne l’avait jamais cru, Victoire lui raconta la scène tout entière.

— Eh bien, il n’y a pas encore trop de mal, fit le bonhomme en attachant ses jarretières, il n’y a qu’à laisser passer l’orage. Ne souffle mot, et nous n’irons pas à la Quesnerie.

— Mais Geneviève sera la maîtresse ici ! insista Victoire dominée par son idée fixe.

— Elle n’a pas un caractère à ça, répondit judicieusement le beau-père ; si tu ne l’avais pas taquinée, elle n’aurait jamais rien dit ; mais tu n’as pas su te tenir : les femmes, c’est naturellement mauvais !

Victoire n’entendit pas, et ne voulut point entendre. Ne point entendre, quelle force ! et comme toutes les grandes vérités, quelle force méconnue ! C’était du moins l’avis de Simon, qui n’insista pas pour obtenir une réponse.

Au repas du soir, quelques heures plus tard, François trouva sa mère d’humeur fort radoucie, et son père placide comme toujours, mais aimable et guilleret avec Geneviève. Il lui raconta des histoires de pêche, si longues et si filandreuses, que la première à peine finie, comme il entamait l’autre, François tombant de sommeil prit le parti d’aller se coucher.

Avant de monter, cependant, il prit à part Victoire, qui eut peur, pensant qu’il allait lui annoncer ses intentions de les établir ailleurs ; mais elle fut bientôt rassurée.

— Je désire que Mélie revienne dans la maison, dit-il ; ses services conviennent à ma femme. Dorénavant, elle sera attachée à sa personne.

— Une servante à madame ! pensa Victoire. Elle allait le dire, quand elle se sentit tirer par son jupon.

— On le lui dira demain matin, fit la voix de Simon. Bonsoir, fils ; la journée a été rude, mais les trouètes étaient bonnes.

François remonta chez lui, et les vieux époux restés seuls s’entre-regardèrent d’un air narquois.

— Tu as failli dire une bêtise, fit le bonhomme ; il n’était que temps de te tirer par ton cotillon, car tu aurais eu du désagrément avec François.

— Une servante à madame ! dit la Quesnelle, éprouvant le besoin de dire tout haut ce qu’elle avait sur le cœur.

— Eh ! qu’est-ce que ça te fait ? N’est-il pas assez riche pour la payer ? Laisse faire ! le plaisir de vivre au domaine vaut bien les quelques écus par an que ça va lui coûter.

— Je n’ai pas de servante, moi ! grommela Victoire.

— Prends-en une ; c’est ton droit.

— Que veux-tu que j’en fasse ? Est-ce que je saurais me faire servir ? Quand on pense que c’est cette mendiante qui va avoir des domestiques… sans compter l’argent qu’il lui a donné !… Les bénéfices de l’hiver… qu’est-ce qu’il pouvait donc bien y avoir, Simon ?

— Pas bien moins de trois mille francs, répondit le bonhomme, qui avait fait son calcul depuis longtemps.

Victoire leva les bras au ciel.

— Laisse faire ! Tu as vu comme je leur ai raconté des histoires ?

— Ça les a assez ennuyés, interrompit gracieusement la Quesnelle.

— Oui, je le sais bien, mais ça les a empêchés de parler, et c’est ce qu’il faut. Si tu ne dis rien, et notre bru non plus, tu pourras faire presque tout ce que tu voudras. Quand elle n’y pensera plus, ça ira tout seul, car tu sais, femme, elle n’est pas méchante.

— Il ne manquerait plus que cela ! fit rageusement Victoire.

— Enfin elle pourrait l’être ! Mais sois tranquille, je leur raconterai des histoires.

Sur ce, les conspirateurs allèrent se coucher.

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