Chapitre 9
— Un fils ! s’écria François en recevant le nouveau-né, dans ses deux mains étendues.
— Un fils ! répéta Simon Beauquesne, qui entrait en ce moment, le visage animé par la joie.
Céleste, assise dans un coin à l’abri des rideaux du lit, ne disait rien, mais ses yeux brillaient d’un éclat extraordinaire, et allaient de la jeune mère, pâle et souriante, au petit garçon serré si fort dans ses langes qu’il en était devenu plus rouge encore que de raison.
Madame Beauquesne s’approcha avec précaution, reprit l’enfant des mains de son père, et l’emporta comme un chat emporte une souris, dans une pièce éloignée, pour le contempler à son aise. François resta tout stupéfait ; le contentement qu’il éprouvait lui ôtait la moitié de ses facultés ; il ne savait que regarder Geneviève et lui répéter : Ma bonne femme !
— Je voudrais avoir le petit avec moi, dit faiblement la jeune mère.
— Cela ne se peut pas, ma belle amie, dit une matrone avec cette obséquieuse politesse des gens salariés quand ils se trouvent chez les riches. Il vous dérangerait. Laissez-le à madame Beauquesne, elle en aura bien soin, allez !
Geneviève tourna ses yeux suppliants vers son mari, mais celui-ci, circonvenu d’avance, feignit de ne pas comprendre. Depuis huit jours, sa mère lui répétait matin et soir que le voisinage de l’enfant ferait le plus grand tort à la mère. François étant novice en pareille matière, il l’avait cru.
— Tiens, ma Geneviève, dit-il, je suis si heureux que je voudrais avoir les plus beaux trésors du monde pour te les donner ! Qu’est-ce que tu veux, dis ! Demande, et je te promets, foi d’honnête homme, que c’est accordé !
— Je veux, dit lentement Geneviève, que ma mère Céleste reste ici jusqu’au jour où je pourrai me lever, et je veux qu’elle soigne mon petit.
François, inquiet, regarda autour de la chambre : Victoire et l’enfant ne s’y trouvaient pas.
— Allez le chercher, dit-il à la matrone.
Avec un geste sénile, qui tenait de la révérence et de la chorégraphie, la bonne dame se glissa hors de la chambre.
— Cela va peut-être contrarier ma mère, dit-il avec un peu d’embarras, mais puisque tu le veux…
— Cela fera plaisir à la mienne, murmura Geneviève.
La matrone rentra, portant sur ses bras le poupon, qu’elle déposa sur les genoux de Céleste, avec autant de précautions, pour ne pas toucher du doigt la pauvre femme, que si celle-ci eut été attaquée de la peste noire.
François s’attendait à quelque observation, quelque reproche… rien. Victoire rentra l’instant d’après, avec un visage indifférent. Le meunier ne put contenir sa joie de cet heureux dénouement à son acte d’autorité.
— Ma chère femme, dit-il, tu ne m’as rien demandé pour toi, mais je veux te donner quelque chose.
Il ouvrit l’armoire de leur chambre, la grande armoire de chêne sculpté, et, glissant la main derrière une pile de linge, il en retira une bourse de cuir, de moyenne dimension, qui paraissait pleine.
— Tiens, dit-il, voilà nos bénéfices de l’année. Grâce à Dieu, depuis que nous sommes mariés, tout a mieux prospéré que devant ; j’ai retiré nos frais, le reste est à toi.
La bourse tomba sur le lit et rendit le son particulier aux pièces d’or.
Simon et la matrone regardèrent d’un air ébloui. Victoire fronça le sourcil.
— Je vais la ranger, dit-elle en étendant la main vers la bourse. Mais Geneviève la tenait déjà.
— Ma mère Céleste, dit-elle, gardez-moi cela, s’il vous plaît. Je te remercie, Beauquesne, ajouta-t-elle, employant pour la première fois le nom de famille de son mari pour lui parler, ce qui donna quelque chose de solennel à ses paroles ; tu es généreux avec moi, j’accepte, mais tu peux être sûr que tes dons ne seront pas mal employés.
Céleste se leva très confuse, l’enfant sur le bras gauche, et prit de la main droite la bourse qu’elle glissa dans sa poche.
— Il faudrait au moins savoir le compte de ce que tu donnes ! murmura Victoire assez haut pour être entendue.
Céleste rougit et fit un brusque mouvement pour rendre la bourse. François l’arrêta du geste, et dit d’un air épanoui, bien fait pour chasser les mauvaises pensées :
— Ne craignez rien, ma mère, dit-il, il y a ce qu’il y a, et l’argent est entre bonnes mains.
Un grand silence se fit ; Victoire, mortifiée, regardait par la fenêtre ; Simon, pour se retirer, voulut marcher sur la pointe des pieds et ne réussit qu’à faire craquer formidablement le plancher sous son poids augmenté de sa gaucherie.
— J’ai sommeil, dit Geneviève en regardant son mari avec des yeux pleins de prière.
Il la comprit, se pencha sur elle pour l’embrasser au front, et dit :
— Allons, bonnes gens, allons nous réjouir en bas.
— Venez-vous, Céleste ? dit madame Beauquesne avec un geste qui invitait franchement sa rivale à la suivre.
— Maman, restez, s’il vous plaît, fit doucement Geneviève.
— Le petit va vous déranger, ma fille, dit Victoire d’un ton aigre-doux.
— Non, répondit simplement la jeune mère.
— Mais, madame Lernet, n’est-ce pas qu’il faut qu’elle reste tranquille ?… insista la belle-mère, en s’adressant à la sage-femme.
— Laissez-la faire comme il lui plaît, dit François avec autorité. Je ne veux pas qu’on la tourmente, et aujourd’hui moins que jamais.
La porte se referma doucement. Céleste, assise au pied du lit, sur une chaise basse, l’enfant endormi sur les genoux, n’osait remuer, de peur de se réveiller d’un trop beau rêve ; ses yeux parlaient pour elle, et adressaient à la jeune accouchée beaucoup d’éloquents discours que sa bouche aurait été incapable de formuler.
Geneviève, les yeux fermés, savourait intérieurement les joies de ce jour, sa maternité nouvelle et la tendresse redoublée de son mari… Au bout d’un moment elle regarda sa mère.
— Maman, dit-elle, apportez-moi mon fils, que je l’embrasse à mon aise. Ils ne me l’ont pas laissé voir !
— Il ressemble à mon François. Le bon Dieu est bon de me l’avoir donné.
Elle posa le bout de son doigt sur le petit maillot qui reposait tout contre elle et s’endormit d’un sommeil délicieux.
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