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Chapitre 11

Un autre hiver passa sur le moulin. Le petit Jean, frais et vigoureux, se tenait debout à cinq mois et marchait seul à huit. Jamais on n’avait vu de plus bel enfant, au dire de toute la commune. Ceux mêmes qui avaient commencé par faire froide mine à Geneviève lors de son mariage, qui avait dérouté tant d’ambitions féminines, ceux-là mêmes s’étaient laissé toucher par la beauté de l’enfant et la dignité de la jeune mère.

On sentait si bien que cette femme ne vivait que pour son mari et pour son fils, on était si complètement forcé de reconnaître qu’aucune pensée cupide n’avait présidé à son mariage, qu’une fois le fait accompli, on s’y était résigné.

Le vieux cousin Frappier, qui venait parfois au moulin, se montrait particulièrement bienveillant avec Geneviève. Il regardait le petit garçon pendant de longs instants, s’extasiant sur sa ressemblance avec les Frappier.

— Ce garçonnet sera riche, dit-il un jour en se levant pour partir.

Geneviève le regarda interdite.

— Son père a du bien, dit-elle en hésitant.

— Oui ; allons, tant mieux, fit le vieillard avec un sourire énigmatique.

Geneviève ne comprit pas et ne chercha pas à comprendre. Dix années devaient s’écouler avant qu’elle se rappelât ce court entretien.

Les premiers jours du printemps apportèrent un grand chagrin à la jeune femme. Un matin, s’étonnant de n’avoir pas vu Céleste depuis la veille, des voisines entrèrent dans la maisonnette ; elle était assise sur sa petite chaise, son coussin à dentelles sur les genoux (car, encouragée par sa fille, elle avait repris son ancien métier, moins dur que celui de journalière) ; elle semblait dormir… elle était morte, sans souffrance et sans secousse, de la maladie de cœur qui la menaçait depuis de longues années.

Le coup fut très dur pour Geneviève : on craignit un instant de lui voir perdre son lait, et, à vrai dire, ce malheur eût réjoui fort Victoire, qui, grâce au sevrage, se fût emparée de son petit-fils ; mais les soins et la tendresse de François adoucirent le chagrin de la jeune femme. D’ailleurs, dans l’amour qu’elle avait pour sa mère entrait beaucoup de ce détachement, de cette abnégation des gens qui s’aiment sans pouvoir vivre ensemble et dont l’affection n’est pas égoïste. Ceux-là ont déjà renoncé à une grande partie des joies de la famille et de l’amitié : la séparation finale les afflige peut-être plus profondément que d’autres, mais d’une manière moins extérieure et plus résignée.

Pour Victoire, cette mort fut une petite fête de famille, à laquelle Simon refusa de participer.

— Elle ne m’avait jamais fait de mal, cette fille, dit-il pour toute oraison funèbre. Je ne sais pas ce que tu as à te réjouir comme ça de la voir porter en terre.

— Quand elle n’aurait fait que de mettre Geneviève au monde ! grogna la Quesnelle.

— Ah ! dame, il y avait ça, en effet, répliqua Simon en haussant les épaules ; mais une autre belle-mère aurait été plus gênante, à ce que je crois.

— On aurait pu trouver une bru qui n’aurait pas eu de mère du tout, fit madame Beauquesne, toujours ingénieuse.

Simon ne rit pas, il ne riait guère ; mais il se confirma de plus en plus dans son opinion que les femmes sont généralement mauvaises.

Un malheur n’arrive jamais seul, dit le proverbe : en effet, une série de malchances s’abattit sur le moulin, après la mort de Céleste. Une forte partie de grain se trouva avariée, une crue subite du ruisseau enleva une vanne, qui fut longue et coûteuse à réparer, et François eut fort à faire pour se comporter dignement vis-à-vis de tant d’ennuis divers.

Ce qui le consolait de tout, c’est la joie qu’il éprouvait à voir la paix rétablie dans son intérieur. Sans doute, Victoire lançait de temps à autre à Geneviève quelques brocards, pour ne point laisser rouiller sa langue ; mais la jeune femme paraissait heureuse et tranquille ; madame Beauquesne ne grognait point au-delà des limites permises ; et Simon, plus grand pêcheur que jamais, ayant imaginé d’acclimater des écrevisses dans le ruisseau, n’avait plus d’autre souci que d’empêcher ses pupilles de retourner à leur premier domicile ainsi qu’il arrive quelquefois.

Et puis, la grande joie du moulin, c’était l’enfant.

L’enfant venait à merveille ; il marchait seul, jasait comme un oiseau dans un langage mystérieux que lui seul et sa mère pouvaient comprendre, et se racontait des histoires à lui-même, tout en trébuchant dans la grande cour. Les garçons meuniers devenaient doux et tendres devant ce petit être déjà volontaire, qui suivait son idée avec l’entêtement particulier aux enfants et aux animaux, aussi peu en état les uns que les autres de comprendre les nombreux pourquoi qui sous le ciel s’opposent à la réalisation de nos désirs.

Jean-Frappier Beauquesne venait d’avoir trois ans et ne connaissait plus aucune contrainte ; chaussé de mignons sabots bien bourrés de chaussons de laine, culotté de gros drap, coiffé d’un bonnet de laine bleue, il allait et venait dans le moulin, donnant d’effroyables peurs à son père quand il s’approchait des meules, courait dans la cour, allongeant aux chevaux paisibles de grands coups sur les jarrets avec un fouet, toujours confisqué par Geneviève, toujours remplacé par les garçons meuniers qui aimaient à le voir « brave ».

Ce jeune conquérant effarouchait les poules, courait sus aux dindons, se faisait pincer par les écrevisses et tirait sur les jupes de Mélie, qu’il aimait de tout son cœur et tourmentait de toutes les façons. Sa grand-mère l’adorait, mais il avait une manière de cligner des yeux, quand elle lui faisait des reproches, qui indignait la bonne dame, tant la physionomie du petit scélérat devenait finaude et moqueuse. Pour son grand-père, il n’est point besoin de mentionner le peu de cas que faisait de lui l’héritier du moulin ; il lui faisait faire ses commissions, l’envoyait ramasser des bûchettes ou chercher ses joujoux, et de fait, Simon n’avait point sur la terre d’emploi plus indispensable.

Un matin de novembre, le jour s’était levé dans ce ciel gris-de-lin qui promet les belles journées et les froides nuits. François traversa la cour blanche de rosée sur les toiles, tissées à l’aube comme un fin réseau, par les araignées diligentes.

— Papa ! cria l’enfant en courant après lui, papa, tu t’en vas sans m’embrasser !

François se retourna et souleva le petit garçon jusqu’à la hauteur de ses yeux.

— Tu es mon Jean, et je t’aime, dit-il en le regardant avec passion.

Les menottes du petit serraient fortement le visage hâlé du père, et ses lèvres roses se pressèrent contre sa joue. Il baisa son fils sur ses cheveux bouclés avec une tendresse presque violente, puis instinctivement leva les yeux vers une fenêtre bien connue.

Geneviève venait de l’ouvrir et se tenait légèrement penchée, regardant avec un sourire confiant le cher groupe qui concentrait toutes ses joies. François lui adressa un geste et un sourire, puis il la montra à l’enfant.

— Envoie un baiser à maman, dit-il.

Jean appuya sa main potelée sur sa bouche et déploya son petit bras avec une vigueur étonnante.

— Va rejoindre ta mère, dit l’heureux père en déposant le petit garçon à terre.

Jean s’enfuit, faisant claquer ses sabots sur les dalles qui pavaient le devant de la maison.

François s’en alla lentement au moulin, suivi par le regard de Geneviève.

Quand il entra, son premier mot fut un reproche, ce qu’il n’aimait guère.

— Pourquoi tous ces sacs en désordre ? dit-il ; est-ce que les chats sont venus ici cette nuit, Saurin ?

Le premier garçon meunier lui répondit avec un certain embarras.

— C’est Digard qui s’est amusé trop longtemps à l’auberge hier, et il n’est pas bien sûr de son pied ce matin…

— Je n’aime pas qu’on boive, dit François d’un air sévère. Passe les jours de fête, mais en semaine nous n’avons pas besoin de ça. Où est-il ?

— Je l’ai envoyé dormir, Beauquesne ; car il ne saurait faire d’ouvrage qui vaille aujourd’hui.

Le meunier secoua la tête d’un air mécontent. Autour de lui, les autres s’acharnèrent à la besogne afin de conjurer un orage qu’ils sentaient venir.

François allait et venait, inspectant la mouture, goûtant la farine tiède, qui tombait dans les caisses ; tout à coup, il fit un geste irrité.

— Voilà une paire de meules qui tourne à vide, dit-il. Faut-il que vous soyiez…

Il ne finit pas sa phrase et courut aux sacs de grains. Pas un n’était ouvert ; il tira son couteau, pour couper la ficelle…

— Lami, va fermer la vanne, cria-t-il au troisième garçon qui paraissait sur le seuil, va vite.

Le garçon partit à toutes jambes, pendant que François, d’une main qui tremblait un peu, coupait la corde du sac.

Saurin, inquiet, paralysé par l’émotion, ne pensait pas à apporter un récipient pour recueillir le grain.

— Une corbeille ! gronda François.

Les meules tournaient avec une rapidité surprenante, dégageant de petites étincelles, avec des saccades et des heurts bizarres.

— N’approchez pas de la meule, Beauquesne, fit Saurin, on dirait qu’elle va éclater.

— Eh ! parbleu, elle éclatera si on ne lui donne pas de grain à moudre ! dit François avec humeur.

Et cet autre imbécile qui n’en finit pas de fermer la vanne !…

Les meules tournaient toujours. Le meunier posa sur sa tête la lourde corbeille pleine de grain et mit le pied à l’échelle qui conduisait à la trémie.

Un bruit strident retentit, un cri, une pluie d’éclats de grès tomba dans la haute salle, et Beauquesne tomba foudroyé de son haut sur la corbeille de blé qui s’éparpilla sous lui.

La meule de dessous fit encore quelques tours d’un mouvement ralenti, puis s’arrêta ; la vanne était fermée.

— Beauquesne ! cria Saurin en se précipitant sur son maître.

François ne remua point ; un filet de sang rouge coulait sur sa joue, partant de dessous les cheveux.

— François Beauquesne ! cria le garçon meunier en le secouant.

Il ne répondit pas ; son bras retomba inerte.

— Ah ! mon Dieu ! Il est mort ! fit le pauvre diable en se laissant tomber à genoux.

Lami apparut, hors d’haleine.

— Qu’est-ce qu’il y a ? dit-il, en s’arrêtant pétrifié.

— La meule a éclaté ! Grand misérable que tu es, tu ne pouvais pas courir ! Le maître a la tête fendue ! Il est peut-être mort !

— Je vas le dire à la Quesnelle, fit le paysan qui courut à toutes jambes vers la maison.

Les autres meules continuaient à tourner. Pour éviter d’autres malheurs, Saurin courut fermer toutes les vannes ; les roues s’arrêtèrent, et un grand silence régna dans le moulin, interrompu seulement par le bruit des gouttes d’eau qui tombaient au dehors, des palettes encore ruisselantes.

— Qu’est-ce qu’ils font, qu’ils ne viennent pas ? gémit Saurin éperdu. Le maître va périr là sans secours…

Geneviève parut sur le seuil, si pâle, les traits si péniblement contractés, qu’elle semblait plus mince et plus grande que de coutume.

— Beauquesne, dit-elle d’une voix ferme, Beauquesne, tu n’es pas mort, dis ?

Elle s’approcha de lui, essuya le sang qui coulait, chercha le cœur en passant la main sous la chemise de rude toile.

— Il vit, dit-elle, portons-le jusque chez lui.

Elle souleva la tête qui se laissait aller, inerte, et la posa sur son genou, puis d’un effort viril elle leva les épaules, en prenant le corps sous les bras.

— Pas vous, maîtresse, fit le meunier épouvanté de son calme.

— C’est à moi de le porter, de le soigner, et s’il est mort, de l’ensevelir, dit l’épouse. Prenez-lui les pieds, et allez doucement, pour ne pas lui faire de mal.

Ils sortirent du moulin, tout à l’heure si bruyant, maintenant silencieux comme une tombe ; en passant le seuil, Saurin trébucha sur une pierre.

— C’est un morceau de la meule, dit-il à voix basse.

Geneviève tressaillit, mais sans laisser aller son lourd fardeau.

À mi-chemin du logis, ils rencontrèrent Victoire et Simon, celui-ci hébété par la catastrophe, celle-là tout en larmes, les bras levés au ciel, avec des interjections sans fin.

— Il entend peut-être, dit Geneviève, ne répétez donc pas tant qu’il est mort.

Elle monta l’escalier à reculons, sans paraître s’apercevoir du poids de son fardeau, et ils déposèrent le blessé sur son lit, ce lit nuptial où Jean avait reçu la naissance.

— Si l’on faisait venir le médecin ? hasarda timidement Saurin.

— Lami y est parti, dit Geneviève.

Elle baignait déjà le front de son mari d’eau fraîche ; et le déshabillait avec tant de douceur qu’on eût dit un enfant nouveau-né. Victoire sanglotait sur une chaise.

— Voyons, ma mère ! dit la jeune femme avec une nuance de dédain. Vos larmes n’y feront pas de bien, et elles peuvent faire du mal. Laissez-le tranquille, ce pauvre cher homme !

— On voit bien que vous ne l’aimez pas ! cria la Quesnelle en montrant sa figure sillonnée de pleurs ; si vous l’aimiez, ça vous ferait quelque chose de le voir comme ça.

Elle rejeta son tablier sur sa tête et recommença à gémir.

Geneviève se détourna avec un sourire amer. Non, elle n’aimait pas François, puisqu’elle se tenait auprès de lui, sans cris et sans larmes.

Le petit garçon se montra sur la porte ; oublié dans la salle basse, au premier moment de stupeur, il avait grimpé l’escalier de granit, s’aidant de ses pieds et de ses mains, et venant voir pourquoi son père, au lieu de marcher lui-même, comme à l’ordinaire, se faisait porter comme un enfant.

— Il est donc malade ? dit la voix claire de Jean au milieu du silence.

Geneviève le saisit frénétiquement dans ses bras et le pencha sur la face pâle du blessé.

— Embrasse ton père, il le sentira peut-être.

Jean posa timidement un gros baiser sur la joue qu’il tenait à poignée une demi-heure auparavant, puis regarda avec inquiétude les visages bouleversés qui l’entouraient, et subitement, sans préparation aucune, il se mit à pleurer avec de grands cris, comme font les enfants quand ils tombent.

— Emportez-le, dit Geneviève sans quitter des yeux son mari.

Victoire n’attendit pas une seconde ; elle sauta sur l’enfant, et l’emporta dans les profondeurs les plus reculées de la vieille maison, où elle savait trouver de quoi le distraire.

Geneviève ne parut pas s’en apercevoir.

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