Chapitre 12
Les heures s’écoulaient, longues et lourdes, sans rien changer à l’état de François ni à la posture de sa femme. Vaincue par la fatigue, elle s’était laissée tomber sur une chaise, et le bras sur la couverture, elle regardait son époux avec l’air désespéré que les peintres donnent aux saintes femmes dans les descentes de croix. De temps en temps elle changeait la compresse qui protégeait la blessure, puis reprenait sa place et restait immobile et silencieuse.
En bas, le gazouillis de Jean annonçait que son gros chagrin s’était calmé ; on l’entendait rire de temps à autre. Simon et Mélie étaient venus sur la pointe du pied voir s’il n’y avait rien de nouveau ; Victoire n’avait garde de se montrer ; tout entière à la joie de posséder son petit-fils sans conteste, elle s’efforçait de se persuader que l’accident n’aurait aucune gravité ; l’arrivée du médecin les tirerait tous de peine.
Il arriva sur le soir comme le soleil se couchait, et sans perdre de temps monta près du blessé. À sa vue, Geneviève s’effaça pour le laisser approcher, avec un geste si simple et si noble, que le médecin la regarda avec étonnement, surpris de la trouver si bien élevée.
L’inspection du blessé le laissa muet, et Geneviève, qui attendait une parole d’espérance, sentit son cœur mourir dans sa poitrine, en voyant qu’il ne parlait pas.
— C’est très mauvais ? dit-elle à voix basse, contraignant ses lèvres desséchées à s’ouvrir pour proférer des sons.
— Je ne peux pas vous le cacher, répondit le docteur, en la regardant avec intérêt.
— Guérira-t-il ? dit la jeune femme ; pas maintenant, mais plus tard, avec des soins…
Elle hésitait, et semblait supplier… Le médecin se sentit ému de ce calme apparent que démentaient cruellement les yeux soudain creusés, pleins d’angoisse.
— Il serait cruel de vous donner de l’espérance, dit-il d’une voix pleine de pitié. Tout est possible cependant, mais il est peu probable que le blessé reprenne connaissance…
— Qu’est-ce qu’il a ? demanda Geneviève de plus en plus pâle, en s’accrochant au dossier d’une chaise.
— Le crâne est brisé, un angle de pierre a atteint le cerveau.
— Alors, il va mourir ? insista-t-elle en baissant la voix.
Le docteur hocha la tête, il n’osait dire oui à cette épouse qui allait être veuve, il fit un pansement, par esprit de devoir, car il connaissait l’inutilité de ses efforts ; debout près de lui, Geneviève lui présentait tous les objets nécessaires. Quand ce fut fini, il se tourna vers elle.
— Ne restez pas seule, lui dit-il avec bonté ; faites venir quelqu’un…
— A-t-il besoin de quelque autre personne ? demanda-t-elle.
— Non, mais vous-même…
— Je resterai seule avec lui, dit-elle sans quitter des yeux son mari.
Le médecin sortit sans bruit, sentant qu’il était inutile d’insister.
Elle resta ainsi quelques instants, puis s’approcha du lit et se mit à parler à voix basse à ce corps où restait encore un peu de vie, mais dont l’intelligence s’était envolée à jamais.
— Je t’ai aimé, mon François, lui dit-elle de sa voix douce et grave, je t’ai toujours aimé, depuis la première fois que je t’ai vu, et je t’aimerai jusqu’à ce que je meure, que tu vives ou que tu t’en ailles aujourd’hui… Je ne t’ai aimé ni pour ta fortune ni pour ton beau visage, c’était pour ta bonté… Tu as été bon pour la pauvre fille d’auberge… et je t’aime, ô mon François, je t’aime ! J’élèverai ton fils, j’en ferai un honnête homme comme toi, je te le promets, tu m’entends, n’est-ce pas ?
Le mourant fit un faible mouvement, tout instinctif, mais elle le prit pour une réponse.
— Tu as reçu ma promesse, tu peux être en paix maintenant.
Elle se pencha sur la main glacée de l’époux adoré, et y posa un baiser respectueux comme ceux que les femmes pieuses déposent sur les pieds d’ivoire du crucifix, le vendredi saint.
Il n’y avait plus rien que d’immatériel dans cette tendresse, nourrie de résignation pendant de longues années d’attente, et de dévouement depuis le mariage ; elle avait aimé François comme un Dieu ; mourant, elle le vénérait comme une croyance.
Elle lui parlait encore, tout bas, lui rappelant mille douces choses du temps de leur amour, quand ils causaient le soir dans les chemins verts, sans s’effleurer seulement la main, et qu’ils se reconduisaient l’un l’autre à plusieurs reprises : ce temps, pur comme une extase sacrée lui semblait avoir de l’analogie avec l’heure présente. Alors elle ne l’avait pas encore, ni n’espérait l’avoir jamais ; maintenant elle allait le perdre… Jamais la chambre nuptiale n’avait entendu d’effusions de tendresse aussi pures et aussi résignées.
François fit un mouvement : ses paupières battirent deux fois, puis retombèrent. La respiration s’arrêta, le nez devint aigu, les joues se plombèrent, et Geneviève sentit son cœur se glacer dans sa poitrine comme si la mort avait mis aussi son doigt sur elle.
Elle se pencha, écouta, écouta encore, mit la main sur ce cœur, plein d’elle jusqu’à la fin…
— Adieu, mon François, dit-elle, et tout à coup, un amour profond reprenant le dessus, elle serra dans ses bras cette dépouille qui se refroidissait rapidement ; elle couvrit les yeux et les joues de baisers redoublés…
Un bruit dans la salle basse la rendit à elle-même ; honteuse de sa faiblesse, elle arrangea les mains du défunt comme on le fait dans le pays, elle lui ferma les yeux d’un doigt léger et compatissant, replia le drap sur lui, puis recula de quelques pas, sans le quitter des yeux.
Beauquesne semblait dormir. Enlevé dans la force de la jeunesse et de la santé, sauf la rigidité des traits, il n’avait rien de ce qui caractérise la mort, et paraissait plus beau que jamais.
— François, dit la veuve, mon François, est-il possible que tu sois mort ?
Le silence régnait dans la chambre ; elle se tordit les mains.
— Que la vie est longue ! dit-elle avec désespoir. Mais il faut vivre pour élever l’enfant, je l’ai promis…
La nuit était noire au dehors ; une bougie auprès du lit jetait des ombres vacillantes dans la grande pièce sombre. Geneviève regarda autour d’elle et frissonna. Tous les souvenirs heureux s’étaient évanouis, il ne restait plus que l’horreur du présent, les amertumes de l’avenir…
— Ah ! dit-elle, j’ai été heureuse, j’ai eu mon lot… Tout cela est fini comme un rêve.
Elle essuya d’un geste lent et mécanique son visage soudain vieilli, et passa la main sur ses yeux sans larmes.
— Il faut pourtant le leur dire, pensait-elle, c’est mon devoir…
Elle baisa encore une fois le cher visage insensible, et se dirigea lentement vers la salle basse.
Le médecin était parti, laissant de vagues et banales paroles à ceux-là qui avaient d’autres soins et d’autres amis que la veuve ; il avait défendu qu’on la troublât dans sa veille, et les deux vieux, heureux peut-être au fond d’être débarrassés de la triste mission, s’attachaient à amuser l’enfant, l’indocile et volontaire petit Jean, qui abusait de son pouvoir sur eux pour leur faire faire cent choses saugrenues.
À la clarté de la lampe, Simon s’évertuait à projeter sur le mur l’ombre d’un lapin à longues oreilles, quand Geneviève entra.
— Beauquesne est mort, dit-elle de sa voix pleine.
Les deux vieux firent un cri, et l’enfant effrayé se précipita dans les bras de sa mère.
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