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Chapitre 13

Ce qu’il y a de plus douloureux dans une maison que la mort vient de frapper, c’est peut-être le silence.
Quand la catastrophe a été précédée par une longue maladie, les pas ont eu le temps de s’assouplir, les voix de s’abaisser jusqu’au murmure, les murailles elles-mêmes semblent s’être capitonnées pour mieux étouffer le son ; mais quand un coup soudain frappe la demeure de famille en plein cœur de joie et de prospérité, le grand arrêt de la vie qui s’ensuit a quelque chose de saisissant, comme le silence profond qui suit les éclats de la foudre.

Geneviève le sentit, ce recueillement muet qui accompagne la mort du maître ; elle l’avait senti déjà dans la maison soudain si vaste, aux portes grandes ouvertes, dans une attente désolée ; mais cette impression, sans cesse atténuée par les pas des parents, la visite des amis, le bruit de l’enfant qu’on ne pouvait contraindre à se taire, n’était rien auprès de ce qu’elle éprouva en entrant dans le grand moulin vide, muet depuis la mort du maître.

Depuis la veille, elle résistait à l’impulsion qui l’amenait là ; mais aux lueurs de l’aube, se rappelant que vingt-quatre heures auparavant il lui avait parlé dans la cour, pour la dernière fois, elle ne put résister au désir de faire le triste pèlerinage.

La clef, accrochée par Saurin à l’endroit où François la mettait tous les soirs, tentait la main de Geneviève ; elle la prit, et jetant un coup d’œil sur la salle où Jean déjeunait avec sa grand-mère, elle s’en alla lentement à travers la cour, où elle voyait marcher devant elle l’ombre de l’époux défunt qui dormait là-haut d’un sommeil éternel.

Elle mit la clef dans la grande porte, comme François l’avait fait tant de fois ; jamais elle n’était venue à cette heure matinale, et elle eut quelque peine à ouvrir. Elle entra pourtant, et s’arrêta saisie d’une vague terreur.

Le moulin paraissait énorme. Les hautes murailles de pierre brute, tapissées jusqu’aux poutres du toit d’une impalpable poussière de farine, semblaient revêtues de suaires. Les longues toiles d’araignée pendant de la charpente, qui eussent été noires partout ailleurs, étaient d’un gris blanchâtre et blafard. Le jour entrait par les grandes fenêtres et tombait tristement sur les meules immobiles.

Les cinq paires qui avaient travaillé la veille portaient encore tous les signes du travail ; la trémie était à demi pleine, les caisses de farine à demi vides ; mais le regard de la veuve alla droit à la meule brisée, à l’instrument du meurtre.

Le moulin avait tué son maître… c’était injuste, inique ! Le meunier n’avait-il pas toujours été doux et bon aux hommes et aux choses ? Geneviève s’approcha de la meule avec le sentiment d’une colère indicible, d’une révolte inexprimable… Pourquoi cette pierre avait-elle tué son François ?

Soudain le calme surhumain qui l’enveloppait depuis la veille comme un manteau glacé disparut comme un rêve ; elle tomba prosternée sur le sol, au milieu des éclats de la meule brisée, et son âme s’exhala en cris éperdus.

Au dehors, l’eau qui sourd à travers les vannes et suinte dans les rigoles moussues quand le moulin est au repos, tombait sur les palettes immobiles avec un bruit de larmes.

Elle était là depuis longtemps, criant et appelant François d’une voix désespérée, lorsque Saurin inquiet passa la tête par la porte restée entrebâillée.

— Maîtresse, dit-il à voix basse.

Geneviève se trouva debout, le front haut, le regard fixe.

— Qu’y a-t-il ? demanda-t-elle en lissant ses cheveux et son tablier.

— Vous vous faites du mal, pensez au petit Jean-Frappier ; c’est à lui le moulin maintenant. Il va falloir qu’il vive de ce qui a tué son père… pensez à Jean-Frappier, madame Beauquesne.

Cet homme simple, ignorant les belles phrases, il parlait comme il pensait, sans suite, – mais la veuve le comprit.

— C’est bien, Saurin, c’est bien, vous avez raison, dit-elle. Et puis le défunt ne doit pas rester seul.

Elle sortit, après avoir jeté un dernier coup d’œil à la meule brisée. Au moment où elle allait retirer la clef de la porte, Saurin tendit la main pour la prendre ; elle la lui donna, et marcha jusqu’à la maison sans se retourner.

Le garçon meunier entra à son tour dans le moulin, et marcha droit à la meule brisée. Il se croisa les bras et la regarda pendant un instant, avec une fureur contenue.

— Ah ! la traître ! dit-il enfin en lui montrant le poing, ah ! la gueuse qui a tué son maître ! ah ! la coquine !… un si bon maître… ce n’est pas Simon ni la Quesnelle qui vont mener le moulin à cette heure ! Ce sera la Geneviève, elle a plus de tête qu’eux tous… mais à mon idée elle a le cœur bien malade, et en attendant que le petit Jean-Frappier Beauquesne soit devenu meunier…

Il alla chercher le balai dans un coin, et balaya l’aire du moulin avec autant de soin que si c’eût été le pavé de mosaïque d’un palais. Puis il prit un levier, et fit sauter à terre le morceau de la meule qui était resté, et qui se brisa en tombant. Sans se décourager, il recommença à balayer, jusqu’à ce que les moindres parcelles de grès eussent disparu.

— Tant pis, dit-il, je m’en vais écrire au marchand de meules pour qu’il m’en envoie une. Il ne faut plus que madame Geneviève revoie cette place-là vide comme elle est. Jean-Frappier a besoin d’elle. Ce n’est pas la Quesnelle qui la remplacerait, ah, mais non !

Ayant ainsi formulé son opinion sur le compte de Victoire, il s’assura d’un coup d’œil que tout était en ordre, sortit, et emporta la clef qu’il remit à sa place.

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