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Chapitre 14

Quand la dépouille de François fut couchée dans le petit cimetière de Haville, dans l’enclos réservé aux Frappier, car on hérite de tout, en ce monde, même des sépultures, Victoire Beauquesne se trouva en proie à de grandes perplexités. François avait-il fait un testament, ou bien laissait-il en mourant les choses dans le même état que lors de son contrat de mariage ? Cette question la préoccupait à tel point qu’elle ne put y tenir, et s’en alla trouver le notaire.

Celui-ci n’avait connaissance d’aucun testament. Peut-être Geneviève en savait-elle plus.

La pensée d’interroger Geneviève fit froncer le sourcil à madame Beauquesne. Sa bru, en général, peu causeuse, était devenue tout à fait muette, depuis le malheur qui avait frappé le moulin.

— Et s’il n’y a pas de testament ? dit Victoire après un moment de silence.

— Alors, rien n’est plus simple, le fils de François Beauquesne hérite purement et simplement des biens de son père. Sa mère est tutrice naturelle ; mais qu’importe ? Le moulin est assez riche pour vous nourrir tous, et il y a de la place pour tout le monde.

— C’est cette femme qui aura la liberté d’élever l’enfant ? fit la Quesnelle d’un ton aigre.

— Dame ! c’est sa mère, répliqua le notaire assez vertement.

— Il n’y aurait pas moyen de l’en empêcher ? continua Victoire, suivant sa pensée.

— Et pourquoi l’en empêcher ? Il me semble que c’est une brave et digne femme ; votre fils avait bien rencontré, quoiqu’elle fût sans fortune, car une honnête femme et une bonne épouse, voyez-vous, madame Beauquesne, cela vaut tout l’or du monde.

Victoire ne réclama point la suite de cette leçon ; elle tourna sèchement le dos au notaire avec une révérence des moins cérémonieuses, et elle reprit le chemin du moulin, plongée dans ses méditations.

À présent que son fils était mort, elle pouvait se donner la satisfaction de l’avouer hautement, madame Beauquesne la mère détestait sa bru. Maintenant que rien ne la contraignait plus à des dehors bienveillants, Victoire éprouvait un soulagement énorme à penser qu’elle courrait remettre à sa place cette étrangère qui n’était entrée dans la famille que pour enlever aux parents de François l’affection qu’il leur devait avant tout.

Non qu’elle n’eût pas aimé son fils et qu’elle ne le pleurât sincèrement ; mais, dans certaines âmes cupides, les blessures du cœur se cicatrisent assez vite, quand la fortune survit aux êtres aimés. Le moulin restait avec tous ses avantages ; il ne s’agissait plus que d’éliminer le plus vite possible la mère de Jean-Frappier, afin de conserver l’héritage et l’héritier sans partage.

Deux ou trois jours après la visite au notaire, n’y pouvant plus tenir, Victoire aborda la question du testament, prudemment, et devant témoins, afin que la réponse ne fut pas perdue. À la fin du repas de midi, comme les garçons se préparaient à quitter la table, madame Beauquesne dit à sa bru, d’une voix douce :

— Vous ne nous avez pas montré le testament que mon fils a fait en votre faveur.

Geneviève tressaillit comme sous un coup de fouet ; son beau visage prit une expression farouche, et elle dédaigna de répondre.

— Il serait utile de le faire voir, continua Victoire, car les affaires le plus vite réglées sont les meilleures.

Geneviève se leva.

— Si c’est là ce que vous voulez, madame Beauquesne, dit-elle d’une voix basse, il n’est besoin de mentir ni de biaiser. Mon défunt mari n’a point fait de testament. Je reste sa veuve avec ce qu’il m’a reconnu par contrat de mariage, mais je suis bonne pour élever son fils, si c’est là ce que vous cherchez. Tant que je vivrai, Jean trouvera sa mère auprès de lui, et tout ce qui est ici lui appartient.

— Vous en êtes bien fière ! riposta la Quesnelle avec aigreur.

— Il y a de quoi ! dit tranquillement Geneviève en sortant derrière les garçons meuniers.

Saurin tenait Jean dans ses bras, et lui racontait des histoires ; quand il fut dans la cour, il mit l’enfant à terre et se retourna vers la jeune femme :

— Vous aurez du fil à retordre, maîtresse, lui dit-il à voix basse, sans la regarder, comme s’il continuait à parler avec le petit garçon. Mais nous sommes là ; je ne peux pas grand-chose pour vous ; cependant, s’il vous faut un témoignage…

— Merci, Saurin, répondit Geneviève touchée, car un témoignage est la chose qui s’offre le moins en Normandie, où la peur d’être cité en justice égale, si elle ne la dépasse, celle du choléra lui-même.

Saurin se dirigea vers le moulin comme à l’ordinaire, et Geneviève alla au jardin avec le petit garçon, qui la tenait par la main en se faisant tirer, comme tous les enfants gâtés.

Le jardin était triste ; une averse tombée le matin même avait attiré au dehors des quantités de limaces et de colimaçons qui traînaient leurs formes noires et rampantes sur la terre humide des allées ; les ruches en deuil portaient le morceau de crêpe qu’on leur attache quand le maître meurt ; ce chiffon noir flottait lugubrement dans une bise aigre et mordante.

Geneviève frissonna et voulut rentrer, mais Jean la tira plus fort par la main, en disant : – Allons au clos.

La barrière était tout près ; de ses doigts déjà savants, le petit garçon retira le crochet qui la retenait ; elle s’ouvrit toute grande, entraînée par son poids, et Jean, lâchant la main de sa mère, courut au milieu des vaches assemblées au milieu de l’herbage.

— Maman, cria-t-il, fais-moi monter à cheval sur la vache.

Geneviève courut après lui, dans l’herbe humide d’un vert éclatant, et le rattrapa par son pantalon.

— Je veux monter sur la vache, cria maître Jean-Frappier Beauquesne en se démenant comme un diable dans un bénitier.

Le taureau qui paissait à l’écart releva la tête avec un renâclement de mauvais augure. Geneviève saisit l’enfant, lui maîtrisa les bras en le serrant fortement contre sa poitrine, et, sans souci des coups de pied qu’il lui décochait sans interruption, elle courut jusque dans le jardin, le jeta sur un tas de feuilles sèches, et referma la barrière au moment où le taureau arrivait au galop sur eux.

Arrêté par la barrière, l’animal stupide resta un instant étonné, mugissant sourdement ; puis sa colère s’étant calmée, il retourna lentement vers ses compagnes, non sans jeter de temps à autre des regards irrités sur ceux qui étaient venus le braver dans son domaine.

— Méchante maman, dit le petit garçon en pleurant, méchante qui ne veut pas me faire aller à cheval sur la vache.

— Tu vois bien que les vaches sont en colère, dit Geneviève avec douceur. Elle était hors d’haleine, et s’appuya contre le mur de terre pour respirer.

— Méchante maman, méchante ! fit le petit, s’enhardissant devant cette douceur qui lui parut de la faiblesse. Il leva son petit poing fermé, et l’abattit au hasard dans les jupes de sa mère.

— Jean ! fit Geneviève stupéfaite ; tu bats ta mère !

— Oui, maman est mauvaise, elle ne veut jamais faire ce que je veux. J’aime mieux maman Victoire ! dit Jean, tout à fait hors de lui. Il répétait inconsciemment ce qu’il entendait dire tout le jour.

Geneviève avait pâli subitement ; la pensée qu’on pouvait détourner son fils d’elle ne lui était pas encore venue. Elle avait pensé qu’on le gâterait, qu’on le rendrait volontaire et capricieux, mais qu’on pût lui enseigner à blâmer sa mère… Elle reconnut la main qui avait préparé le coup.

— Jean, dit-elle, prise d’une telle douleur qu’elle crut n’avoir jamais souffert jusqu’à ce jour, Jean, embrasse maman et demande-lui pardon.

— Non, cria le petit en se débattant, car il apercevait Victoire à l’autre bout du jardin, pas pardon ! Maman est méchante !

Et il frappa Geneviève au visage.

— Mon fils, dit celle-ci soudain pénétrée du sentiment d’un grand devoir, tu viens d’offenser ta mère, tu vas être puni.

La sévérité de cette voix, la rigueur de ce visage, pour lui si doux d’ordinaire, frappèrent l’indocile petit garçon. Il resta immobile, sans crier ni pleurer, sentant qu’il allait se passer quelque chose de grave.

Le renversant sur son genou, Geneviève lui administra trois claques solides au bas des reins, puis elle le remit sur ses pieds.

— Le fils qui frappe sa mère, le fils qui parle mal à sa mère, est un mauvais fils, qui sera puni.

La mère et l’enfant restèrent aussi tremblants l’un que l’autre, après cette exécution, la première, faite avec tant de solennité.

Victoire arrivait à grandes enjambées.

— Maman ! s’écria tout à coup maître Jean, vaincu peut-être par l’affection qu’il portait à sa mère, peut-être par le sentiment de son impuissance… Il se précipita la tête en avant dans les jupes maternelles, et Geneviève, se baissant, referma sur lui ses bras pleins de caresses.

— Si ce n’est pas une honte de frapper ainsi un pauvre enfant ! s’écria Victoire qui les avait enfin rejoints. S’il y a du bon sens ! Ah ! Geneviève, tenez, vous êtes une mauvaise mère !

La jeune femme tressaillit de la tête aux pieds.

— Si vous étiez seulement une aussi bonne mère que moi, dit-elle avec dédain, vous ne diriez pas cela devant mon fils, afin qu’il le croie et le répète. Je n’ai jamais dit devant lui ce que vous êtes pour moi, car, si petit qu’il est, je crains qu’il ne s’en souvienne. Je croirais manquer à la mémoire de son père si je blâmais sa grand-mère en sa présence… mais vous n’avez pas des sentiments si délicats…

— La première délicatesse est de ne pas se faufiler dans les maisons honnêtes, pour détourner les fils de leurs parents, fit Victoire, blême de rage.

— Ah ! oui ! toujours mon mariage, n’est-ce pas ? Tenez, Victoire, vous me faites pitié ! dit Geneviève en prenant son fils à son bras. Ce qui est fait est fait, vous n’y changerez rien, ni moi non plus. Mais, si vous apprenez à mon fils à se mal conduire envers moi, cela ne se passera pas comme cela… Je vous conseille d’y renoncer tout de suite.

Elle s’en alla au moulin, Jean toujours suspendu à son cou, qui la serrait bien fort.

Victoire resta aussi stupéfaite qu’indignée. Geneviève lui parler ainsi !… Qui s’en serait douté ? Mais alors, c’était une ennemie sérieuse, avec laquelle il fallait compter ?…

La Quesnelle rentra au logis en méditant des plans de vengeance, tous variés, et tous impraticables.

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