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Chapitre 16

L’automne vint, ramenant le bout de l’an de François Beauquesne. Ce jour, Geneviève se rendit à l’église, couverte de la mante à capuchon rabattue sur son visage, qui donne tant de noblesse aux femmes de son pays, quand elles portent le grand deuil. Le service funéraire eut lieu suivant les rites, mais Geneviève n’invita personne au logis.

Cette infraction aux usages fut d’autant plus remarquée, que Lumeau, de passage dans le village, – nul ne savait pourquoi, car il n’avait pas acheté de moutons depuis plus de six mois, – suivit au moulin la famille Beauquesne, et resta si longtemps, que Simon l’invita à dîner.

Geneviève ne parut point à ce repas ; enfermée dans la chambre nuptiale, elle avait posé sa tête sur la courtepointe de son lit, et elle pleurait, heureuse de pleurer, car elle craignait par-dessus tout les grandes crises muettes de sa douleur, qui duraient des jours entiers et la laissaient brisée.

En montant, elle avait remis son petit garçon aux soins de Saurin, qui ne devait pas le quitter. Le moulin chômait ce jour-là, et de peur que la veuve ne fût tentée d’aller revoir l’endroit où elle avait trouvé le corps de son mari, le brave garçon en tenait la clef soigneusement cachée au fond de sa poche.

Après le repas, qui fut court, car les deux vieux, fort ennuyés de l’absence de leur bru, avaient bâte de se débarrasser de leur hôte qu’au fond ils méprisaient cordialement, Saurin proposa à Jean, pour le distraire, d’aller voir battre du grain à la batteuse mécanique, nouvellement achetée par un gros propriétaire des environs. Le petit, enchanté, courut en demander l’autorisation à sa mère ; car Saurin ne se fut pas permis de l’emmener sans le consentement de Geneviève, et les deux camarades partirent sans que les vieux eussent fait d’objection.

La grange où se trouvait la batteuse n’était pas très éloignée ; le chemin était beau, Jean se lassa bientôt de questionner son grand ami, et se mit à courir en avant pour l’attendre aux détours du chemin, ou bien aux carrefours, car il ne connaissait pas la route.

Un paysan, puis deux, rejoignirent Saurin, et naturellement la conversation tomba sur la cérémonie du matin, qui avait été accomplie avec toutes les pompes du culte en usage dans la paroisse.

— Tout de même, dit l’un, après avoir approuvé chaleureusement ce qui avait été fait par les soins de la famille pour honorer la mémoire de François Beauquesne, tout de même, c’est drôle que Geneviève ne puisse pas s’entendre avec les parents du défunt. Il me semble que ce sont de braves gens qui ont été bons pour elle.

Saurin dressa l’oreille.

— Qui est-ce qui vous a dit ça ? fit-il avec sa prudence normande.

— Mais, c’est tout le monde ! Chacun sait qu’elle leur fait des misères sans fin, jusqu’à être jalouse du petiot.

— Pour ça, fit gravement le garçon meunier, il y a du vrai. Madame François Beauquesne n’aime pas qu’on détourne son petit de l’aimer, ni qu’on lui raconte des menteries tout le jour ; mais je ne vois pas qu’en cela elle ait si grand tort.

— Oh ! vous, chacun sait que vous parlez pour elle, reprit le paysan vexé.

Le second promeneur se mit de la partie.

— Saurin n’a pas de raison pour mal parler de la maîtresse du moulin, dit-il, on n’a que faire de médire de celui qui vous nourrit ; mais ce que je trouve drôle, moi, c’est autre chose. C’est ce grand bête de Lumeau qui vient à la maison du moulin depuis plus de six mois ; m’est avis que si la Geneviève n’avait pas envie de rester veuve, elle pourrait mieux choisir qu’un coureur de moutons décrié de tout le monde.

Geneviève se remarier ! Saurin croyait rêver ! Il ouvrit ses oreilles toutes grandes.

— On peut fort bien avoir envie de rester veuve, dit-il, sans pour cela vivre en nonne ; il en vient d’autres au logis que Lumeau ; pourquoi ne parler que de celui-là ?

Ils étaient arrivés à la grange où l’on battait le blé ; une demi-douzaine d’habitants du pays, petits propriétaires et journaliers, examinaient curieusement la batteuse, qui travaillait avec régularité, produisant si vite que les deux hommes attachés à sa conduite suffisaient à peine à l’entretenir de blé.

Pendant que Jean regardait de tous ses yeux, Saurin, préoccupé en apparence par les mouvements de la machine, écoutait ce qui se disait dans les groupes. On y parlait à voix basse, car si le Normand n’est pas ennemi de la médisance, il ne l’aime qu’à la dérobée, à cause des conséquences.

Il put se convaincre bientôt que les visites de Lumeau avaient produit un effet désastreux pour la renommée de Geneviève ; tout ce qu’on avait dit d’elle lors de son mariage, habilement remué et renouvelé par la Quesnelle, revenait dans les mémoires, grossi de l’horreur qu’inspire dans ces contrées une veuve qui se laisse courtiser avant deux années de deuil révolues.

— On voit bien qu’elle n’avait épousé Beauquesne que par intérêt, disait l’un.

— Faut-il qu’elle ait une mauvaise nature pour penser à rompre son deuil, après tout ce que le défunt avait fait pour elle ! disait l’autre.

— Ce qu’il y a de plus vilain, c’est d’avoir invité le marchand de moutons à la cérémonie d’aujourd’hui, ajouta un troisième.

— Mais ce n’est pas tout, elle l’a emmené dîner chez elle, renchérit un quatrième qui parla haut imprudemment.

Saurin fit un mouvement si brusque que le bavard se retourna, et ne pouvant tenir sa langue :

— N’est-ce pas, Saurin, que Lumeau a dîné chez vous aujourd’hui ?

— C’est vrai, répondit le garçon meunier, mais ce n’est pas madame veuve Beauquesne qui l’a invité, car elle ne peut le souffrir. C’est madame Victoire, et du diable si je sais pourquoi ! à moins que ce ne soit pour une mauvaiseté.

Il se fit un silence, et Saurin, prenant la main de Jean, lui dit :

— Allons-nous-en d’ici, mon garçon, les gens y parlent sans savoir ce qu’ils disent.

Cette sortie attira au brave homme quelques regards malveillants. Dans un pays à sang plus chaud, les regards se fussent traduits par des gourmades, mais dans le Cotentin, on n’aime pas à brusquer les dénouements.

Saurin s’en revint tout pensif vers le moulin : Jean-Frappier jasait de son mieux, et Saurin répondait à peu près, car il avait l’esprit préoccupé d’autre chose. Au détour d’un chemin, il prit par les clos, afin de n’y rencontrer personne, et profitant d’une belle haie en talus, bien gazonnée et propre à faire un siège, il s’assit, et prit l’enfant sur ses genoux.

— Elle t’aime bien, n’est-ce pas, ta maman Victoire ? dit-il en tirant de sa poche un couteau pour faire une musique au petit garçon.

— Oh oui ! elle me donne tout ce que je veux, et quand maman Geneviève ne veut pas que j’en aie, elle m’emmène et m’en donne tout de même ; elle est bonne.

— Et ta maman Geneviève, est-ce qu’elle t’aime aussi ?

Jean réfléchit un moment : la question ne s’était pas encore présentée à son esprit.

— Je ne sais pas, dit-il en hésitant.

— Mais, sans doute, Victoire te dit que ta maman est bonne et douce ?

— Non ! Elle me dit qu’elle est méchante, et qu’elle ne m’aime pas ; mais ça n’est pas vrai : c’est une menteuse, grand-mère.

— Pas mal raisonné, pensa Saurin, en coupant le bout de la branche qui lui servait à confectionner son instrument. Eh bien ! mon garçonnet, faut pas croire ce que dit ta grand-mère, quand elle te dit du mal de ta mère. Ta mère est un ange du bon Dieu ! un ange ! et il n’y a jamais eu personne qui la vaille, si ce n’est ton défunt père, qui est aujourd’hui en paradis.

Les larmes avaient monté aux yeux de Saurin. Du revers de sa manche, il les essuya avec force et remit au petit l’instrument désormais parfait.

— Si l’on te dit quelque chose de ta mère, tu viendras à moi, et je ne te dis que ça…

Il brandit le poing dans la direction du village et rentra au logis avec Jean qui soufflait dans sa musique de façon à assourdir toute la population du hameau.

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