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Chapitre 18

La première nuit qui suivit son arrivée à Paris, Geneviève Beauquesne fit un rêve.
Elle se vit, toute jeune femme, telle qu’au lendemain de son mariage, elle avait parcouru avec son époux les prés et les taillis de leur propriété ; elle marchait à côté de François, dans la lueur nacrée de l’aube naissante, et son cœur se fondait de joie et de reconnaissance comme il l’avait fait alors. Tout en marchant, ils arrivèrent à une clairière, entourée de grands arbres ; c’était la croix Bonami, vieux carrefour où de tout temps les enfants du pays se réunissaient pour leurs jeux. Une bande joyeuse s’y trouvait rassemblée, et, chose étrange, telle qu’il s’en voit dans les rêves, Geneviève, parvenue à l’âge de femme, y revit les compagnons de son enfance, restés petits. Ils s’approchèrent d’elle lui présentant des guirlandes de feuillage, comme on en fait pour les reposoirs du Saint Sacrement ; elle les accepta en souriant, et François se réjouissait de la voir entourée de fleurs. Parmi ces petits, elle reconnut soudain son propre fils ; le père le prit et le lui mit dans les bras en lui disant : Garde-le bien…

Les ombres du soir environnèrent Geneviève, qui sentit le cœur lui manquer. La forme jeune et robuste de son mari s’effaça peu à peu et devint insaisissable.

Le cœur plein d’une douleur aiguë, elle lui tendit les bras, et voulut le suivre ; mais l’enfant s’accrocha désespérément à son cou, en criant : Maman !

Elle serra instinctivement les bras autour de lui, pour l’empêcher de tomber, et la force de son émotion fut telle qu’elle se réveilla. Jean la tenait par le cou, et l’appelait en criant de toutes ses forces : Maman !

Ce réveil fut une des émotions les plus pénibles que la jeune veuve eût jamais ressenties. L’image de son mari lui était apparue si nette, si vivante, qu’elle éprouva dans toute son horreur ce second sentiment de la perte de l’être adoré, si vif, qu’il stupéfie presque à l’égal du premier coup. Jamais depuis son veuvage elle n’avait rêvé de François que pour le voir passer de loin, d’une façon vague, avec l’impression que c’était bien un rêve. Cette fois, elle l’avait vu, elle lui avait parlé !… Elle resta un instant accablée sous le choc de l’affreuse réalité.

Il y a des êtres qui aiment tendrement, et qui oublient sans effort ; d’autres n’aiment guère, mais se souviennent ; d’autres encore aiment silencieusement, jusqu’au plus profond de leur âme muette, et la séparation leur arrache une partie d’eux-mêmes, la plus intime, la meilleure.

Geneviève était de ceux-là, et ceux-là ne se consolent jamais.

Elle ouvrit les yeux, sourit à son fils, qui avait peur, et dont les lèvres se contractaient, prêtes à laisser échapper des sanglots, puis elle s’assit sur son lit, et regarda autour d’elle. C’était perdre son mari deux fois que d’avoir quitté le moulin Frappier.

Jean n’avait pas grand tort d’avoir peur, car c’était une laide chambre que celle où ils se trouvaient, et pour des yeux accoutumés aux plafonds élevés, aux meubles vénérables du manoir, la transition paraissait brusque.

Jean-Frappier, debout sur le pied du lit, qui touchait à la fenêtre, avait écarté le rideau et regardait les toits noirs avec une secrète horreur, qui se traduisit en une seule parole, plus éloquente qu’un long discours :

— Maman, je veux aller chez nous !

Geneviève soupira.

— Chez nous ! cher innocent, « chez nous » est loin, et nous ne pouvons pas y retourner aujourd’hui. Mais je te trouverai un « chez nous » moins laid que celui-ci.

Elle se hâta de faire sa toilette et celle de son petit garçon.

Ils furent bientôt dans la rue, la rue qui lui parut étroite et obscure, au pavé glissant, rendu gras par un brouillard de novembre. Jean la tenait par la main, ouvrant les yeux d’un air ébahi et maussade, et se demandait évidemment ce qu’on avait fait de la cour du moulin, si vaste et si claire, la grande cour où à cette heure les araignées d’automne devaient étendre le réseau blanc de leurs fines toiles.

Entre autres misères, Jean avait faim, et ne se privait pas de le dire ; Geneviève prit le parti de ne pas l’écouter, et continua à marcher lentement, cherchant des yeux un établissement quelconque où elle pût se procurer de la nourriture.

Enfin elle aperçut à travers une devanture claire des tables de marbre blanc, et sur le comptoir du fond de grandes terrines de lait. Geneviève entra dans la crémerie, et demanda du lait chaud, pour elle et pour son fils.

— Connaissez-vous une manufacture de dentelles ! demanda la jeune femme à la crémière en lui payant sa dépense.

— Une manufacture de dentelles ? On dit qu’il y en a quelque part à Bayeux, et aussi dans le Nord, à Valenciennes… répondit la femme avec étonnement.

— C’est à Paris que je veux dire, reprit Geneviève, un peu honteuse, sentant déjà que sa question était singulière.

— À Paris ? Eh ! ma bonne dame, nous n’avons point de fabrique de ce genre ; ces choses-là viennent de la province. Comment une ouvrière en dentelles trouverait-elle le moyen de vivre ici avec le prix qu’on lui paie sa journée ? Ce n’est pourtant pas faute qu’on les vende assez cher, ces malheureuses dentelles ; mais les marchands de toute espèce ont deux prix, un pour payer, l’autre pour vendre.

Geneviève resta pensive ; Jean avait repris sa main, et, l’estomac satisfait maintenant, cherchait à l’entraîner au dehors.

— Est-ce que vous êtes ouvrière en dentelles ? demanda la crémière avec curiosité.

— Je sais faire la dentelle, répondit la jeune femme en relevant la tête avec une nuance d’orgueil, mais je n’ai encore jamais travaillé pour gagner de l’argent.

— Ah ! fit la crémière avec pitié, c’est dur, quand il faut s’y mettre…

— On s’y mettra tout de même, répondit Geneviève. Au revoir, madame.

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