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Chapitre 19

Après avoir marché au hasard pendant une heure environ, Geneviève s’arrêta pensive devant un magasin à l’aspect sévère, dont les boiseries peintes en noir, avec des filets d’or, avaient l’air d’une riche bibliothèque. À l’intérieur, on ne voyait rien que des panneaux d’ébène, rehaussés d’or, qui occupaient toute la hauteur de la vaste pièce ; mais dans la montre, sur un lit moelleux de satin rose, de chaque côté de la porte s’étalaient de merveilleuses dentelles, rangées avec un art savant, les blanches à gauche, les noires à droite, afin que l’effet des unes ne nuisit pas à celui des autres.

Après une longue hésitation, Geneviève tourna le bouton de la porte et entra. Un grand jeune homme, aussi sérieux qu’un diplomate, s’avança vers elle d’un air glacial.

— Que désirez-vous, madame ? lui dit-il. Un seul coup d’œil jeté sur les vêtements de Geneviève lui apprit qu’elle venait de province, et qu’elle n’avait probablement pas grande fortune.

— Où faites-vous faire ces dentelles ? demanda la jeune femme en indiquant du doigt l’étalage où se trouvaient des échantillons de tous les réseaux.

— Mais dans des endroits fort divers, répondit le jeune homme en surveillant attentivement les moindres mouvements de la mère et de l’enfant. Puis-je vous demander pourquoi cette question ?

— C’est que je sais faire la dentelle, dit Geneviève en devenant pourpre sous l’effet de son audace, et je crois que je pourrais vous en faire au moins d’aussi belle que celle-là. Voulez-vous me les montrer ?

— Désolé de vous refuser, dit le grand garçon avec une suprême insolence ; nous ne montrons nos dentelles qu’aux dames qui en achètent.

— Ah ! fit Geneviève en devenant pâle sous l’injure imméritée. C’est bien, monsieur, j’espère qu’on ne vous en achètera pas beaucoup.

Elle sortit, laissant muet le beau jeune homme, qui n’avait pas prévu une telle riposte.

Dans la rue, son audace tomba et elle eut envie de pleurer. Mais elle fit bonne contenance et reprit le chemin de l’hôtel.

Elle n’avait pas fait vingt pas, qu’elle s’arrêta devant une vitrine pleine de choses bizarrement assemblées ; des bijoux anciens pendaient à de petits bras de cuivre, des robes défraîchies occupaient le fond de l’étalage, des liasses de papiers de couleurs voyantes, portant ces mots « mont-de-piété », bourraient les coins, et à la hauteur de l’œil, sur le bras d’un bec de gaz, une main de femme grasse et jaunâtre venait de poser, retombant négligemment des deux côtés, un morceau de vieille dentelle, roussie par l’âge et déchirée par ses fatigues ; cette dentelle était identiquement semblable à l’une de celles que Geneviève portait cousues dans un linge blanc au fond de sa poche !

Jean regardait les « joujoux » épars dans la vitrine, et se parlait à lui-même, en se montrant du bout du doigt les objets qu’il honorait de sa préférence.

— Je voudrais bien avoir celui-ci, et puis celui-là, disait-il… Tout à coup, il se trouva dans la boutique, et resta muet devant les grandes robes attachées au plafond, qui avaient l’air de femmes suspendues par le cou.

— Qu’est-ce que ça peut valoir, ce morceau de vieille dentelle que vous avez là ? demanda Geneviève.

La revendeuse à la toilette cligna de l’œil d’un air connaisseur.

— C’est un fin morceau, dit-elle. Qu’est-ce que vous voulez en faire ?

— C’est pour rassortir, répondit la jeune femme en rougissant.

— Vous en avez d’autre ? fit la revendeuse, en éteignant prudemment dans ses yeux un éclair allumé par la convoitise.

— Oui ; qu’est-ce que ça vaut ? demanda Geneviève d’un ton bref.

— Pour acheter, ça vaut deux cents francs, répliqua la marchande sur le même ton.

— Ce vieux morceau déchiré ? s’écria naïvement la jeune femme.

— Les dentelles, ça se raccommode, ma petite, et est-ce que vous ne voyez pas que c’est de l’Alençon ?

— De l’Alençon ? répéta Geneviève ahurie.

— Du point d’Alençon, puisqu’il faut vous mettre les points sur les i, fit la marchande en riant de sa propre plaisanterie, qu’elle trouvait très spirituelle. Le point d’Alençon, ma petite, c’est perdu, voyez-vous ; il n’y a plus de personne qui sache le faire ; aussi, ceux qui en ont font bien de le vendre, car, pour l’acheter… En avez-vous beaucoup ?

— Pas mal, répondit Geneviève qui sentit son cœur commencer à battre bien fort.

— Du pareil à ça ?

— Tout pareil.

— En bon état ?

— Pas un fil n’a manqué.

— Eh bien, apportez-le, pour voir… ça vaut de l’argent.

— Un morceau comme celui-là, sans défaut, qu’est-ce que vous en donneriez ? dit la veuve, craignant de se laisser aller à commettre une imprudence.

— Il faudrait le voir, ma belle, mais on pourrait en donner une cinquantaine de francs, s’il est comme vous dites.

— Et vous me demandez deux cents francs de cette loque ! s’écria madame Beauquesne indignée.

— Loque ! mon point d’Alençon ! s’écria la revendeuse qui prit feu comme de l’amadou ; eh ! dites donc, si c’est tout ce que vous avez à m’apprendre, vous savez, je ne vous retiens pas !…

Geneviève se mit à rire de si bon cœur que son fils ébahi leva la tête et resta la bouche ouverte. Il y avait longtemps qu’il n’avait vu rire sa mère, si longtemps… Maître Jean ne s’en souvenait plus. Ils étaient tous les deux dans la rue que, mal revenu de son étonnement, il regardait encore la jeune femme. Elle ne riait plus, mais un sourire passait de temps en temps sur son visage, et le petit, enhardi par cette expression nouvelle, se hasarda à lui dire :

— Quand est-ce que nous aurons à dîner, maman ?

— Tout de suite, répondit Geneviève en entrant dans un bouillon qui se trouvait là.

Tout en prenant son déjeuner, Geneviève repassait dans sa tête les choses étonnantes qu’elle venait d’apprendre. Le point d’Alençon, qu’on disait perdu, c’est elle qui l’avait en sa possession. Qu’est-ce que c’était que le point d’Alençon ?

Un dictionnaire spécial, consulté au cabinet de lecture, lui donna tous les renseignements désirables et la plongea dans l’étonnement le plus profond.

Geneviève passa la plus grande partie de la nuit en méditations profondes. Pendant la journée qui venait de s’écouler, elle avait observé et retenu tant de choses qu’elle ne pouvait trouver le sommeil.

Son échec auprès du marchand de dentelles lui avait enseigné qu’il est prudent de ne point montrer son côté faible, même à des gens qu’on ne connaît pas ; ses courses fatigantes et la mauvaise humeur de maître Jean l’avaient convaincue de la nécessité de placer celui-ci quelque part lorsqu’elle aurait à sortir, et, plus que tout le reste, noyant les impressions de ce jour dans une buée lumineuse, son entretien avec la revendeuse lui avait fait entrevoir qu’elle possédait dans son art de dentellière, non seulement de quoi subsister, ainsi que ses rêves les plus ambitieux le lui faisaient espérer, mais de quoi se faire une fortune peut-être… Une fortune qui ne devrait rien aux Beauquesne ! Une fortune personnelle, indépendante…

C’était trop beau ! Par un grand effort de volonté, Geneviève écarta cette pensée envahissante, et s’endormit enfin, réveillée de temps en temps par le ressaut des lourdes voitures sur le pavé, ressaut qui faisait trembler ses vitres et qui lui donnait des frayeurs soudaines.

À neuf heures du matin, elle sortit, tenant son fils par la main ; elle rentra à midi, un paquet noué à son bras, méconnaissable ; grâce aux facilités qu’offre ce grand Paris, si avenant pour ceux qui ont de l’argent, en deux ou trois heures elle s’était métamorphosée ainsi que son petit garçon.

Les vêtements très simples qu’elle portait étaient ceux d’une femme à son aise, sans exagération de luxe et d’austérité. C’était encore du deuil, mais on pouvait s’y méprendre, et croire que Geneviève portait du noir par simple préférence de goût. Maître Jeanne se sentait pas d’aise dans ses beaux habits de petit Parisien, et volontiers il eut dit à tout venant : « Maman m’a acheté tout de neuf, tout, de la tête aux pieds !… » Oui, tout, excepté les bons bas de laine tricotés par Geneviève et qui devaient lui tenir les pieds bien chauds.

Lorsqu’elle eut monté à sa chambre, sous les toits, le paquet d’effets qu’elle avait rapporté, elle redescendit, s’informa des externats de garçons qui pouvaient se trouver dans le voisinage, et fit une ronde minutieuse dans tous ces établissements. Après avoir employé une bonne partie de l’après-midi en pourparlers avec des chefs d’institution plus ou moins vieillis sous le harnais, plus ou moins usés par leur métier, qui conserve les femmes, et où les hommes s’épuisent, elle s’arrêta à une petite pension modestement tenue par un jeune homme pâle, à l’air maladif.

Il avait l’air de prendre la vie avec tant de courage, malgré sa fatigue, malgré la toux qui le secouait péniblement, que Geneviève en fut touchée ; elle conclut aussitôt un pacte d’alliance avec cet excellent garçon qui, moyennant dix francs par mois, consentait à la débarrasser de son terrible petit fardeau.

— Eh bien, Jean, tu obéiras bien à monsieur, tu entends ? dit Geneviève en embrassant le petit garçon ; je reviendrai te chercher tantôt ; en attendant, sois sage !

— Oh mais non ! cria celui-ci d’un air décidé.

M. Jamerin sourit d’un air indécis. Geneviève, le cœur gros, serrait bien fort la main de son fils…

— Par ici, madame, dit le professeur, en montrant le chemin à la jeune mère.

Elle franchit le seuil de la porte qui se referma, et aussitôt des cris perçants, accompagnés de trépignements forcenés sur le parquet, lui apprirent que maître Jean n’acceptait pas l’idée de la séparation.

— Je reviendrai dans deux heures, dit-elle, pour le premier jour, ce sera assez. Si vous voulez qu’il reste tranquille, donnez-lui un crayon et du papier pour faire des bonshommes.

Elle sortit et se trouva tout étonnée de ne plus sentir la main de son fils dans la sienne.

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