Chapitre 20
Avec un soupir, elle se mit en route pour l’inconnu.
Aguerrie maintenant contre les mauvais vouloirs des commerçants, et sûre de posséder un trésor, si méconnu qu’il pût être pour le moment, Geneviève se présenta d’un air tranquille dans un grand magasin de trousseaux, célèbre pour le beau choix de ses dentelles.
Elle franchit sans apparence d’embarras la grande porte d’une seule glace de Saint-Gobain, demanda le rayon de dentelles et s’y rendit sans témoigner l’émotion qu’elle ressentait intérieurement. Le luxe de tapis, de glaces, d’employés, qui éblouit les nouveaux débarqués, ne lui causait rien que de l’étonnement ; son bon sens de Normande qui se sait riche la mettait bien au-dessus de tout ce déploiement de magnificence.
Elle arriva dans un petit salon où trois dames richement vêtues causaient ensemble derrière des rideaux de velours grenat ; l’une d’elles se leva et vint à la rencontre de Geneviève, avec la phrase de rigueur :
— Que désire madame ?
Geneviève tira de sa poche un petit paquet noué d’une faveur rose.
— Je voudrais, dit-elle simplement, six mètres de dentelle pareille à celle-ci.
La « première » s’était retirée dans l’embrasure de la fenêtre, et avait repris sa conversation.
La demoiselle que le sort avait chargée de madame Beauquesne développa le paquet sans empressement, puis resta muette.
— Six mètres ? dit-elle enfin, comme au sortir d’un rêve.
Geneviève fit un signe affirmatif.
La demoiselle appela la « première », qui tourna la tête d’un air négligent. Elle se leva pourtant et s’approcha du comptoir. Quand elle eut aperçu le chiffon sans prix que Geneviève feignait de ne plus regarder, elle leva les yeux sur cette femme extraordinaire qui venait lui demander six mètres d’une chose qui n’existe plus. Elle prit l’objet dans ses mains habituées à manier les tissus précieux, et le palpa délicatement. Elle dit un mot à l’oreille de l’autre demoiselle, qui partit et revint au bout d’un instant avec une de ces petites loupes que les commis au « blanc » emploient pour examiner la qualité des toiles ; l’examen répondit : pur réseau de fil de lin le plus fin.
La première regarda Geneviève encore une fois, sans loupe, mais d’un œil aussi scrutateur que fait un botaniste en disséquant une fleur. Madame Beauquesne tourna lentement les yeux vers elle et supporta ce regard avec une indifférence un peu hautaine.
— Eh bien ? dit-elle du ton de quelqu’un qui pense qu’on le fait trop attendre.
— Cette dentelle, madame, ne se trouve pas dans le commerce, répondit la première, un peu vexée.
Geneviève fit un petit mouvement d’humeur.
— Je verrai ailleurs, dit-elle en faisant le geste de reprendre son bien.
— Vous n’en trouverez pas ailleurs, madame, le point est perdu. Quand même on réunirait les six mètres que vous demandez, ce ne serait pas neuf, et les dessins seraient différents.
— Alors, ce n’est pas la peine, dit Geneviève d’un air détaché. Je tâcherai de retrouver l’ouvrière qui l’a faite.
— Qui l’a faite ? s’écrièrent les trois femmes d’une seule voix. La personne qui a fait cela vit encore ?
— Je l’espère, dit Geneviève qui fit un mouvement pour battre en retraite.
Un grand silence régna dans le petit salon, les employées s’entre-regardaient sans oser proférer tout haut leurs réflexions.
— Allez chercher monsieur, fit tout à coup la « première » se décidant à cet acte inouï de faire venir le chef de la maison, pour quelque chose qui n’était pas une vente.
« Monsieur » fit son apparition sans trop de retard ; il prit son air le plus froid pour saluer madame Beauquesne ; mais dès qu’il eut vu le morceau de dentelle, son sang-froid de commerçant céda devant son enthousiasme d’artiste.
— C’est merveilleux ! s’écria-t-il.
Il s’arrêta soudain, et le commerçant reparut.
— C’est un très beau travail, madame. On ne peut guère en tirer parti, vu l’impossibilité de s’en procurer de semblable… C’est très antique, sans doute ?
— Non, monsieur.
« Monsieur » parut perplexe, mais Geneviève était bien décidée à le laisser parler, profitant ainsi de l’avantage propre à ceux qui « attendent pour voir venir ».
— Vous savez où et comment elle a été faite ?
— Oui, monsieur.
Tout le monde s’entre-regarda et regarda la jeune femme qui baissa les yeux d’un air satisfait, mais modeste.
— La personne qui a exécuté ce travail habite-t-elle Paris ?
— Pas d’ordinaire, répondit Geneviève qui ne mentait pas.
— Si vous la connaissez, reprit le chef d’un air indifférent, vous pourriez lui dire de passer ici. Nous aurions peut-être des commandes à lui faire.
— Elle ne saurait venir, dit Geneviève lentement, mais je puis servir d’intermédiaire…
« Monsieur » considéra la jeune femme avec le respect dû à toute personne qui entend le commerce ; elle voulait avoir sa commission peut-être des deux parts… C’était fort sage !
— Soit, dit-il avec un sourire de condescendance. Quand vous aurez quelque chose à nous apporter, vous voudrez bien vous adresser à madame, il indiqua la « première »… qui me fera prévenir.
Geneviève replia définitivement la dentelle, qui disparut dans sa poche accompagnée par les regards de regret des dames employées.
Elle fit un signe de tête à ses interlocuteurs ébahis et s’en alla lentement, de l’air le plus tranquille, chez le maître de pension pour y reprendre maître Jean. Assis sur un petit banc très bas, en compagnie de quatre ou cinq moutards, il regardait, bouche béante, les premiers signes de l’alphabet que le jeune homme traçait à la craie sur un tableau noir.
— Ça, c’est un A, disait-il.
— A, répétaient en chœur les gamins dociles.
— Eh bien, toi, pourquoi ne dis-tu pas A ? fit un voisin en poussant Jean-Frappier Beauquesne, dont la bouche ouverte ne proférait aucun son.
— Parce que ça ne me convient pas ! répondit majestueusement le grave personnage. C’est bon pour vous autres, mais moi je fais ce que je veux.
L’accent normand, le patois à peine dégrossi du petit garçon provoquèrent une telle hilarité, que le professeur se vit obligé d’intervenir.
— Pourquoi vous moquez-vous de ce petit ? dit-il ; c’est très mal !
— C’est lui qui a tort, répliqua un jeune philosophe de cinq ans. Pourquoi ne veut-il pas faire comme les autres ? Qu’il reste chez lui, alors !
Geneviève parut très à propos pour faire diversion. Elle remercia le maître, et emmena son garçon.
— Eh bien, Jean, comment te trouves-tu de l’école ? dit-elle en retournant à l’hôtel avec lui.
— Ces petits sont bêtes, maman ; et comme ils sont drôles ! ils ne savent pas bien parler !
C’était l’opinion de Jean sur l’accent parisien ; il ne fut pas longtemps avant d’en changer.
Geneviève renouvela dans plusieurs magasins la petite scène qui lui avait réussi près la maison Pluchet et Cie ; à quelque légère différence près, ce fut avec le même résultat partout. On ouvrait de grands yeux et on lui demandait son adresse. Sûre désormais d’un succès qui ne pouvait être que plus ou moins retardé, la jeune femme quitta l’hôtel, après avoir loué une belle chambre claire au cinquième, et après l’avoir meublée de quelques meubles bien simples, mais neufs, grâce à cette horreur des meubles d’occasion qui caractérise le paysan.
Maître Jean allait à l’école, sans y faire de progrès le moins du monde, car la nécessité de l’éducation ne lui paraissait pas démontrée. Fier et hautain, muet presque toujours, il ne se montrait pas désobéissant.
— Je crois qu’il obéit, disait le maître, parce qu’il ne veut pas être puni. Si vous saviez de quel air il regarde ses camarades, quand ils se font mettre en pénitence !
— Tant mieux ! fit Geneviève avec un léger sourire d’orgueil.
Elle était orgueilleuse, cette femme tranquille qui passait dans les rues de Paris inaperçue malgré sa beauté ; son orgueil était d’élever son fils sans prendre un sou à la fortune des Frappier. Son beau-père et sa belle-mère vivaient du bien de François, dont elle avait la gérance, dont son fils était l’unique héritier.
Ils pouvaient manger la meilleure farine du moulin, boire le plus fin cidre de ses pommiers, elle ferait de son fils un homme, et cela par son travail, par son courage !
C’est l’avenir entrevu d’abord, maintenant certain, qui donnait tant de courage à Geneviève le premier jour qu’elle se présenta dans le salon des dentelles chez M. Pluchet et Cie, avec un petit carton qui contenait divers échantillons du fameux point perdu.
M. Pluchet fut mandé, et ne se fit point attendre. Au lieu de revenir au bout de huit jours, Geneviève en avait laissé passer quinze, et il craignait qu’ayant trouvé ailleurs des propositions plus franches, elle ne les eût acceptées. Le sourire qu’il adressa à la jeune femme était véritablement bienveillant.
— Eh bien, que nous apportez-vous ? lui dit-il en lui présentant une chaise.
Madame Beauquesne ouvrit son carton, et en tira plusieurs morceaux du précieux point, qui furent examinés en silence et avec l’attention la plus méticuleuse.
— Que demande votre ouvrière pour ceci ? dit enfin M. Pluchet en indiquant le plus bel échantillon.
Geneviève recueillit toutes ses forces, et, maîtrisant les battements de son cœur, dit d’une voix un peu voilée :
— Deux cents francs le mètre.
L’air enchanté des auditeurs disparut comme par magie. Ces braves gens s’étaient figuré que la jeune femme ignorait la valeur de ce qu’elle apportait.
— Elle ne donne pas ses heures pour rien, votre dentellière, dit Pluchet, exprimant ainsi les sentiments de l’assemblée.
— Certainement, riposta Geneviève ; ne m’avez-vous pas dit que le point était perdu, et la dentelle introuvable ?
Ah ! comme les assistants maudirent leur imprévoyance qui les avait fait tomber dans le piège tendu par une provinciale inexpérimentée ! Mais aussi qui pouvait se douter que cette jeune femme possédait un tel secret, un trésor ?
— Nous ne pouvons pas traiter sur de semblables propositions, dit Pluchet en remettant soigneusement les dentelles dans leur carton.
— Libre à vous, monsieur, dit Geneviève en nouant le cordon rose avec le plus grand sang-froid. D’ailleurs, cela n’en vaudra que mieux, je crois ; la personne qui fait ceci préfère les raccommodages de dentelles anciennes, qui sont plus lucratifs.
M. Pluchet vit passer devant ses yeux des myriades de vieux morceaux d’Alençon, redevenus neufs et jetés sur le marché de Paris. Si l’on réparait ces dentelles en leur donnant l’apparence de la nouveauté, autant valait alors s’en procurer de véritablement neuves.
— Envoyez-moi donc cette dame, dit-il presque désespérément : je suis sûr que nous parviendrions à nous entendre…
— C’est moi, dit Geneviève en le regardant bien en face.
— Vous ! s’écrièrent les trois femmes présentes, sur le ton de l’incrédulité.
La personne qui faisait le point d’Alençon devait, dans leur imagination, avoir au moins quatre-vingts ans, et ressembler aux contes des fées de ma mère l’Oie.
Les sourires moqueurs exaspérèrent Geneviève qui fouilla soudain dans une de ses poches, ces vastes poches normandes dont nul ne connaît la profondeur. Elle en retira une petite boîte carrée dont elle enleva le couvercle, et montra aux spectateurs ébahis un petit coussin à dentelles, avec ses innombrables fuseaux, et le dessin commencé.
M. Pluchet regarda Geneviève avec une considération nouvelle, où se mêlait cependant un peu de vexation. Comment, cette dame était une ouvrière en dentelles ? Et on l’avait traitée comme une cliente !
— Vous nous permettrez bien de réfléchir, dit-il à la jeune femme.
— C’est trop juste, répondit-elle en se préparant à partir.
— Vous raccommodez aussi les dentelles, je crois ? fit-il d’un air aimable. Voulez-vous bien vous charger de réparer le morceau que voici ?…
Il lui montra un lambeau de point qu’elle examina en souriant.
— Je l’ai acheté pour comparer avec les vôtres, ajouta-t-il, voyant qu’elle le devinait.
— C’est beaucoup plus grossier, dit-elle. Combien l’avez-vous payé ?
Il faillit répondre franchement, et se voyant pris, se mit à rire.
— Vous vous moqueriez de moi si je vous le disais, fit-il d’un air de bonne humeur.
— Peut-être bien, dit Geneviève d’un air qui voulait dire : certainement.
— Voulez-vous me laisser votre adresse, cette fois ?
Geneviève indiqua sa demeure et se retira, laissant tout le monde très préoccupé.
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