Chapitre 3
Le jour des noces approchait. Déjà les bans avaient été publiés deux fois à l’église, et comme François, avant de partir, avait acheté le troisième ban, rien n’empêchait le mariage d’avoir lieu au premier jour.
Le futur se faisait attendre ; il avait annoncé son retour pour le commencement de la semaine, puis il s’était attardé dans ses achats, et une autre lettre avait expliqué son retard sans fixer de jour pour son arrivée. Victoire avait grondé, Geneviève n’avait rien dit, et sa douceur silencieuse avait semblé un reproche à la paysanne impatiente.
La grande lessive qui précède les noces du Cotentin touchait à une fin satisfaisante.
Les menues pièces étaient déjà rentrées au fond des armoires énormes, et le gros linge seul restait encore à étendre et à plier. Tout le jour, dans le pré qui touchait au moulin, Geneviève allait et venait dans l’herbe haute, déplaçant et retournant les grands morceaux de toile blanche, qui ne voulaient pas finir de sécher.
La Mélie venait souvent l’aider à plier les draps, chose impossible quand on est seule, car l’usage du pays veut qu’on les étire sans que jamais le fer leur impose son outrage. La Mélie aimait d’instinct cette grande fille silencieuse, au visage noble et grave, qui ne grondait pas, mais payait d’exemple, et, sans mot dire, refaisait elle-même l’ouvrage mal fait, reproche cent fois plus cruel qu’une invective.
Une après-midi, les deux jeunes filles étiraient ensemble les draps, à l’ombre d’un aune qui s’élançait avec une incroyable vigueur d’une haie touffue. Moins sérieuses que de coutume, elles riaient entre elles, quand le drap, échappant à l’étreinte de leurs doigts serrés, faisait choir l’une d’elles dans la bonne herbe drue. Les vaches, à l’autre bout du pré, les regardaient d’un air paisible, le moulin faisait son bruit ordinaire, et l’eau, s’échappant joyeusement de dessous les roues, coulait avec rapidité entre deux rives d’iris en fleur.
— Voilà votre maman qui vient, mademoiselle Geneviève, dit Mélie, qui avait l’œil vif.
La jeune fiancée tourna la tête, et aperçut en effet au-dessus d’elle, dans la cour, sa mère qui entrait humblement, un paquet sous le bras.
C’était une paysanne maigre et frêle, à l’œil craintif, comme tous ceux qui sont souvent rebutés ; son jupon gros bleu rapiécé en maint endroit, sa petite coiffe timide, telle qu’en portent les filles pauvres du pays, lui donnaient bien l’air d’une journalière ou d’une servante.
— Maman ! s’écria Geneviève de sa voix claire et forte.
La paysanne tourna la tête du côté du pré et envoya un signe de tête avec un sourire à la belle créature qu’elle avait mise au monde ; mais au même instant, avertie par les aboiements des chiens de garde, madame Beauquesne sortait de la maison.
— Elle descendra tout à l’heure, dit Geneviève ; voyons, Mélie, encore une paire de draps, et puis tu iras abreuver les veaux.
Elles se remirent à l’ouvrage avec la même ardeur.
Madame Beauquesne avait froncé le sourcil en apercevant Céleste Héroüy ; la fille, passe encore, puisqu’on ne pouvait faire autrement ; mais faudrait-il héberger la mère ? Est-ce qu’elle venait pour s’installer avec ce paquet sous son bras ?
— Bonjour, Céleste, dit la ménagère ; qu’est-ce que vous apportez là ?
— Ce sont les effets de ma fille, répondit timidement la nouvelle venue ; puisqu’elle va se marier, je les lui apporte bien lavés, bien raccommodés.
La Quesnelle fit un rire méprisant.
— Vous pouvez bien les garder pour vous, dit-elle ; nous sommes, Dieu merci, assez riches pour prendre une fille sans le sou, et aussi sans hardes…
Le visage de Céleste se couvrit de rougeur.
— Ma fille m’a dit de les lui apporter, j’ai fait ce qu’elle m’a dit… je m’en vais lui dire bonjour, madame Beauquesne.
— Allez, Céleste, dites à Mélie de me remonter tout le linge qu’elles ont plié. Nous avons tant de linge que nous n’avons pas assez d’armoires pour le mettre, murmura la Quesnelle comme si elle se parlait à elle-même ; en réalité, pour humilier l’humble femme qui se tenait devant elle.
Au moment où celle-ci prenait le chemin du pré, Victoire la rappela du geste.
— Dites donc, Céleste, puisque votre fille va se marier, qu’est-ce que cela vous ferait de nous dire le nom de son père ? Il y a assez longtemps que c’est arrivé pour que ce ne soit plus un secret, et puis, entre nous… on aime bien à savoir quel sang on fait entrer dans sa famille.
Céleste avait détourné la tête sous l’outrage ; elle la releva à la fin de la phrase.
— C’est un sang, madame Beauquesne, dont vous n’auriez pas à rougir, dit-elle. Mais Dieu sait bien ce qu’il veut, et ceux qu’il prend, il les prend peut-être pour que leurs secrets soient mieux gardés… Je n’ai pas lieu d’en être fière, car j’ai mal fait en oubliant mes devoirs ; mais le père de Geneviève était un brave cœur ; elle ne sera pas trop mal à sa place sous le toit de maître François.
Effrayée elle-même de son audace, Céleste Héroüy prit à grands pas le chemin du pré, laissant madame Beauquesne confondue de tant d’impertinence.
Mélie remontait, lourdement chargée d’une pile de draps, dans le sentier étroit et raboteux qui menait directement du pré à la maison. La brave femme eut pitié de l’enfant, et lui prenant sans mot dire une part de son fardeau, elle rebroussa chemin jusqu’au haut du ravin. Là, remettant tout le linge sur les bras de la fillette, elle lui fit un signe amical et redescendit vers sa fille.
Geneviève s’était assisse à l’ombre du grand aune. Une ombre de fatigue se lisait sur ses traits purs, presque classiques ; elle était peut-être lasse d’attendre le bien-aimé, si peu qu’elle en fit paraître… La vue de sa mère lui fit du bien ; elle aimait la pauvre paysanne qui avait toujours été douce pour elle, même quand les enfants du village l’accompagnaient avec des pierres à la sortie de l’école, en l’appelant la Bâtarde.
— J’ai peur d’avoir fâché madame Beauquesne, dit Céleste quand elle fut assise à côté de sa fille, dans l’herbe qui leur montait aux épaules.
Geneviève fit un signe indiquant que le malheur n’était pas bien grand, mais la vue du visage ému de sa mère lui inspira quelque inquiétude.
— C’est aussi qu’elle n’est pas bonne, reprit l’humble femme ; j’ai peur, ma fille, que tu n’aies du mal avec elle.
La jeune promise arracha quelques brins d’herbe et les froissa dans sa main.
— On a toujours du mal avec une belle-mère, dit-elle enfin ; François m’aime assez pour me protéger contre celle-là. Il n’en est pas à l’essayer, allez !
Céleste soupira ; la vie avait été trop rude à son égard pour qu’elle comprit ce jeune courage. Brisée dès le début par un malheur inattendu, elle n’avait eu de force que pour élever son enfant, et gagner leur pain quotidien ; cependant la fermeté de Geneviève la consola tant soit peu.
— Elle est mauvaise, cette femme, dit-elle à voix basse ; elle m’a fait de la peine tout à l’heure… Dis, elle ne t’a jamais parlé… de ton père ?
Le pauvre visage hâlé s’était détourné de la jeune fille avec la rougeur de la honte. Geneviève répondit :
— Non, elle n’aurait pas osé. Ma mère, vous m’avez élevée de votre mieux, et, depuis ma naissance, personne n’a pu dire un mot contre vous. Regardez-moi donc en face, et ne pensez pas que je permette à quelqu’un de vous insulter.
— Ah, si tu savais, murmura Céleste ; mais ce sont des secrets, je ne peux les dire à personne… Tu vas te marier avec ton bon ami, tu es heureuse, toi, et je suis bien contente ! J’avais peur, va, quand je voyais François te courtiser, j’avais peur qu’il ne t’arrivât comme à moi… mais qu’est-ce que j’étais pour te faire de la morale ! Et puis, la morale… on m’en a tant fait, à moi…
La pauvre créature, humiliée au souvenir d’un passé vieux de vingt ans, essuya une larme du revers de sa main brunie.
— Ma mère, dit Geneviève en posant une main sur le genou de Céleste, le premier mot de François avant de me dire qu’il m’aimait, a été de me demander si je voulais l’épouser.
— C’est un bon garçon, dit Céleste soudain rassérénée, tu seras heureuse avec lui…
Un grand bruit de chevaux et de roues se fit entendre dans la cour. Elles levèrent les yeux et aperçurent François qui sautait à bas de son cabriolet.
Il embrassa madame Beauquesne venue à sa rencontre, puis fit une question et se tourna vivement vers le pré ; il s’avança jusqu’au bord du ravin, et leva son chapeau pour saluer Geneviève qui s’était levée en hâte. Ils restèrent ainsi, muets, immobiles, les yeux dans les yeux. Après trois semaines d’absence, le bonheur de se revoir leur arrivait avec une telle intensité qu’ils avaient peur de rompre le charme. Ah ! comme ils s’aimaient, et la belle chose que la jeunesse !
Soudain François revint à lui, et descendant le ravin par le plus court à travers buissons et gaulis, il arriva dans le pré, franchit d’un bond le bras de rivière sans aller chercher la passerelle, et pressant Geneviève dans ses bras, il l’embrassa franchement, comme une sœur, non comme une amante.
— Et vous voilà aussi, maman ? dit-il à Céleste, qui toute confuse se tenait en arrière ; nous avons tous les honneurs aujourd’hui ! Vous soupez avec nous, maman, et nous nous marions dimanche, Geneviève !
Geneviève ne dit pas non. Ils reprirent tous trois le chemin de la maison, sans échanger d’autres paroles. Dans la cour ils rencontrèrent madame Beauquesne, qui sortait du cellier, où elle avait tiré elle-même du meilleur cidre, pour faire fête à son garçon.
Ils entrèrent dans la salle, où Mélie activait le souper, et virent cinq couverts sur la grande table de châtaignier, ce qui fit froncer les sourcils de Victoire.
— Qu’est-ce que c’est ? dit-elle d’un ton dur.
Son fils l’arrêta.
— J’ai invité maman Céleste à souper, dit-il avec autorité, et même je voudrais qu’elle comprit une fois pour toutes qu’elle est ici chez elle, dans la maison de sa fille.
La maison de sa fille ! Victoire faillit suffoquer, mais il ne faisait pas bon tenir tête à François. Elle se tut, faisant mauvaise mine à tout, même à la bonne chère.
Quand on se sépara, Céleste prit Geneviève à part.
— François est bien bon, lui dit-elle, mais je ne saurais vivre dans un endroit où il y a quelqu’un qui ne veut pas de moi… tu m’entends, n’est-ce pas ? Tu le remercieras de ma part ; je saurai pourtant me tenir chez moi, où je ne reçois pas d’affronts. Embrasse-moi, ma fille, je viendrai à tes noces, comme il convient, et puis tu ne me verras plus que quand tu descendras jusqu’à la maison.
— Vous avez raison, maman, répondit Geneviève ; mais nous ne vous en aimerons que mieux pour cela.
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