Chapitre 21
Entre Noël et le nouvel an, maître Mallard, notaire, arriva dans son cabriolet au moulin Frappier, qui marchait toujours, mais dont la joie était partie. Il attacha son cheval à un anneau, scellé dans le mur pour cet usage, sans appeler de serviteurs pour l’aider ; c’était un homme avisé qui connaissait le prix du temps.
Comme il achevait cette opération, une figure blanche de farine se montra sur le seuil du moulin, car les six paires de meules battaient fort en ce moment-là ; la figure se brossa d’après le procédé primitif qui consiste de mettre sur sa manche tout ce qu’on a sur le visage, noir ou blanc, et les yeux gris de Saurin brillèrent sous ses épais sourcils.
— Vous voilà, maître Mallard ? dit-il avec une inquiétude pleine d’espoir ; on ne vous voit guère qu’aux grandes occasions, soit dit sans reproche. Est-ce pour le bien ou le mal que vous êtes venu ? Je ne voudrais pas vous commander, mais s’il y avait un nouveau malheur chez nous…
Il secoua sa brave tête blanche de farine. Le joli visage rose de Mélie se montra derrière lui ; depuis que leur noce était fixée aux Rois, elle trouvait toujours vingt prétextes contre un pour courir au moulin.
— Ce n’est pas pour le malheur, mon garçon, dit Mallard en se dirigeant vers la maison.
— C’est-il des nouvelles de madame Geneviève ? s’écria Saurin qui devint tout pâle. Ah ! si vous avez de bonnes nouvelles, monsieur le notaire, ne tardez à me le dire, car depuis qu’elle est partie, j’ai le cœur malade, je vous jure.
Voyant le brave homme sourire, le garçon meunier continua en s’échauffant :
— Et mon Jean-Frappier, va-t-il bien ? Est-il grand et fort ? les verrons-nous bientôt ?
— Pour cela je n’en sais rien, répliqua le notaire, mais ils vont bien tous les deux, la mère et l’enfant, voilà ce que je puis vous dire.
— Ah ! que Dieu en soit loué ! dit Saurin en devenant grave. Il ôta son chapeau et le remit, sans savoir ce qu’il faisait ; puis, se retournant tout à coup, il saisit par la taille Mélie qui n’y pensait pas, et lui planta un gros baiser sur la joue.
— Tiens, fit-il pendant qu’elle se défendait après coup et toute honteuse, il faut que je passe ma joie ! Si je n’avais pas eu des nouvelles de la maîtresse, je ne sais pas si j’aurais eu le cœur de nous marier dans huit jours, après les bontés qu’elle a eues pour nous.
Ils étaient arrivés à la maison ; le notaire frappa un coup de heurtoir, car la porte était fermée à cause du froid, et il entra. Saurin resta dehors avec sa promise, de peur de paraître indiscret sur le moment ; mais après un instant d’hésitation, ils entrèrent bien doucement, sans faire de bruit, et se glissèrent dans le cellier, d’où l’on pouvait entendre les discours tenus dans la salle.
— Oui, disait maître Mallard, j’ai reçu deux lettres de madame Beauquesne ; la première, environ trois jours après son départ d’ici.
— Et pourquoi ne l’avez-vous point montrée ? dit aigrement Victoire.
— Je n’avais pas reçu mission de le faire, répondit roidement le notaire.
— M. Mallard a raison, ma femme, écoute-le, dit Simon, toujours prudent.
— Madame Beauquesne a résolu de se fixer à Paris, reprit le notaire, imperturbable…
— À Paris !
Rien ne saurait rendre l’accent indigné de Victoire : pour elle, quitter le moulin était déjà un forfait abominable ; mais Paris, cette ville de perdition !
— Elle veut y élever son fils, et lui donner une éducation proportionnée à sa fortune.
— Quoi donc ! elle ne veut pas qu’il soit meunier à présent ?
— Ma femme, écoute monsieur, dit Simon de sa voix traînante. Victoire se tut.
— Jean Beauquesne sera un jour propriétaire d’une fortune assez ronde ; mais si madame Geneviève peut continuer jusqu’au bout dans les intentions qu’elle m’a affirmées, les revenus de cette fortune, s’accumulant d’année en année, feront du jeune homme parvenu à sa majorité un homme très riche et en passe d’arriver à tout.
— Je ne comprends pas, dit Simon en ôtant sa pipe de sa bouche. Avec quoi ma bru prétend-elle élever mon petit-fils ?
— Avec l’argent qu’elle gagnera.
— Geneviève gagner de l’argent ! s’écria Victoire, et comment, bon Dieu ?
— Madame Beauquesne ne m’a dit encore que quelques mots de ses projets, mais j’ai tout lieu de les croire réalisables, reprit le notaire sans se troubler. Si elle avait besoin d’une somme quelconque, d’ailleurs, je la lui ferais parvenir à sa première réquisition.
— Et qui vous la rembourserait ? dit la Quesnelle avec toute la grossièreté de sa nature.
— Vous-même, ma chère dame, en me versant les revenus du moulin. J’ai reçu tous pouvoirs pour les toucher, et les employer de la façon la plus avantageuse.
Victoire resta muette ; Simon vint à son secours.
— De sorte, monsieur Mallard, dit-il, que notre bru a enlevé son fils et nous l’a soustrait sans donner ses raisons. Nous sommes cependant ses parents, ses aînés, et nous avons autant de droits qu’elle sur l’enfant de notre fils.
— La loi, dit gravement le notaire… Simon fronça le sourcil. La loi, répéta-t-il en insistant, donne l’enfant à la mère…
— Mais si elle en fait mauvais usage ? interrompit Victoire.
— Il faudrait le prouver ; je ne vous conseille pas de le tenter, dit M. Mallard. Madame Beauquesne, en vous laissant la gérance du moulin et des fermes, vous donne une confiance dont vous devez lui savoir gré !…
— Lui savoir gré de quelque chose ? Mais, monsieur, vous battez la campagne ! s’écria la Quesnelle exaspérée. Elle nous a volé notre petiot, il faut qu’elle nous le rende, je ne sors pas de là, moi ! Et j’irai devant les tribunaux si elle vous a suborné.
— Les violences sont inutiles, madame, dit M. Mallard en se levant ; je sais que de votre part elles n’ont aucune importance…
— À cause ?
— Parce que c’est votre langage ordinaire, riposta le notaire. Brisons là. Quand vous désirerez des nouvelles de votre petit-fils, vous voudrez bien vous adresser à moi, qui me ferai un plaisir de vous en donner.
— L’adresse de cette femme, s’il vous plaît ! dit brutalement Victoire.
— Je ne puis vous la transmettre. Madame Beauquesne tient à sa tranquillité.
— Alors nous ne pourrons pas lui écrire ?
— Si fait, en m’adressant vos lettres, que je lui ferai fidèlement parvenir, pourvu cependant qu’elles ne contiennent rien que la raison et les bienséances n’approuvent.
Victoire allait riposter, son mari la retint.
— C’est bien, monsieur, dit-il ; j’écrirai moi-même.
— Ce sera préférable, fit Mallard en souriant. Quand vous aurez touché vos fermages de Noël, vous voudrez bien me le faire savoir…
— J’irai vous les porter moi-même, répondit le vieux madré, en accompagnant le notaire jusqu’à son cabriolet. Saurin arrangeait déjà les guides.
— Elle est bien décidée à ne pas revenir ? dit Simon lorsque Mallard fut assis dans le véhicule.
— Pour le moment, je crois inutile de l’y engager, répondit celui-ci ; plus tard, peut-être, il est possible que madame Geneviève ait le mal du pays. Le cas n’est pas rare parmi ceux qui ont toujours vécu à la campagne lorsqu’ils se fixent dans les villes. C’est pourquoi je ne saurais trop vous consoler de modérer les vivacités de madame Beauquesne, qui pourraient engager votre belle-fille à vous quitter une seconde fois.
Simon approuva d’un signe de tête.
— Et vous êtes sûr, dit-il en baissant la voix, tout à fait sûr que la loi est pour elle ?
— Tout ce qu’il y a de plus sûr, mon cher monsieur. Un procès qui raconterait les faits tels qu’ils se sont passés vous couvrirait de honte à tout jamais, soit dit sans…
— Adieu, adieu, monsieur Mallard, fit Simon en contrefaisant la surdité. Bon voyage !
Le cabriolet fila bon train le long de l’avenue, suivi par le regard du vieux paysan.
— Si tu pouvais te casser les os, dit-il, et elle aussi, la misérable !… Et quand je pense que François lui a fait des rentes, et lui a donné de l’argent gros comme elle… que sans cela elle n’aurait pas pu s’en aller… Quelle misère !
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