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Chapitre 22

Cependant Geneviève était en proie à mille perplexités. Après avoir rendu à M. Pluchet la dentelle raccommodée, elle avait pensé recevoir une commande, et rien n’était venu. Elle se demanda alors si elle ne s’était pas trompée du tout au tout sur la valeur de son travail, et pendant les jours d’hiver, courts et froids, où le chauffage et l’éclairage doublent la dépense quotidienne, elle passa de longues heures à réfléchir tristement.

Tous ceux qui travaillent les ont connues, ces méditations pleines d’angoisse, où l’être jeune et plein de bonne volonté, voyant qu’on ne veut pas employer ses forces, se prend la tête dans les mains et doute de lui-même.

— Qu’est-ce que je leur demande ? Gagner honnêtement ma vie !

Ce cri sort à toute heure de milliers de poitrines, et le plus souvent sans écho.

Mais s’il est vrai que rien n’est plus difficile que de se faire une place au soleil, il est également certain que dans cette grande bataille de la vie, bien peu de ceux qui ont de l’énergie restent parmi les vaincus.

Geneviève était décidée à lutter jusqu’au bout de ses forces, jusqu’au terme de son existence. Elle ne retournerait pas au moulin, quand même elle devrait se placer comme servante, afin de subvenir à l’éducation de son fils.

Les trois cents francs que lui assurait annuellement la rente de son douaire lui permettraient toujours de joindre les deux bouts, fut-ce au prix de mille privations pour elle seule.

Elle travaillait toujours, enrichissant son trésor de divers dessins précieux ; à mesure que son espoir de les vendre diminuait, elle travaillait avec plus d’âpreté, se disant que le moment avait beau n’être pas favorable, un jour viendrait où ces merveilles retrouveraient leur prix.

Le printemps arriva sur ces entrefaites. Une souffrance sourde, mal définie, s’empara de la jeune femme ; la verdure lui manquait cruellement, les eaux courantes, la grande vanne du moulin au flot toujours clair et rapide, les jeunes pousses des arbres, les bouquets blancs de l’aubépine… Tout le sang de paysanne de Geneviève se révoltait dans la prison que lui faisaient les murailles grises, indéfiniment percées de fenêtres noires. Elle se sentait défaillir par moments, mais une indomptable volonté lui faisait redresser la tête.

— Non ! se disait-elle, je ne céderai pas ! Je ne retournerai pas au moulin Frappier !

Un jour, elle sentait la nostalgie plus fort que de coutume, car l’air était doux et tiède, l’odeur des premiers lilas montait jusqu’à elle, emportée par un vent léger. On frappa à sa porte.

— Entrez, dit-elle.

— Une lettre, madame, dit un homme à casquette galonnée ; j’attends la réponse.

Elle ouvrit l’enveloppe, non sans un battement de cœur.

C’était, en deux mots, l’invitation de passer sur le champ à la maison Pluchet.

— C’est bien, j’y vais, répondit-elle.

— Tout de suite, s’il vous plaît, fit le messager ; on est pressé.

Il n’était pas poli, à quoi bon ? Geneviève n’était pas riche.

Elle mit à la hâte son mantelet et son chapeau, et se rendit au magasin, qui n’était pas éloigné.

Le chef de la maison avait l’air aussi ouvert et affable que possible.

— Je crois vous avoir trouvé de l’occupation, dit-il en indiquant un siège à la jeune femme.

— Tant mieux, monsieur, répondit-elle avec calme.

— Une de mes meilleures clientes, madame Nanteuil, marie prochainement sa fille, et pour la toilette de mariée, elle veut employer de fort belles dentelles anciennes qu’elle possède, des trésors de famille… c’est ce point que vous savez faire…

— Le point d’Alençon ? dit Geneviève d’une voix claire.

— Précisément. Il lui en manque quelques petits morceaux pour compléter la garniture, il y aurait aussi des réparations à faire… j’ai pensé que cela pourrait vous être agréable.

— Je vous remercie, monsieur, dit posément la jeune femme ; j’entreprendrai ce travail avec d’autant plus de plaisir que ce sera pour moi une occasion de m’exercer la main.

— Vous ne travaillez pas maintenant ? demanda Pluchet.

— Oh ! si ! mais on se perfectionne en voyant des points qu’on ne connaît pas encore, et comme il n’y a personne à Paris qui puisse me renseigner là-dessus, puisque je suis seule à connaître…

— Elle va me prendre très cher, pensa Pluchet. Il y a une petite difficulté, dit-il tout haut ; madame Nanteuil tient beaucoup à ses dentelles, et ne veut pas les laisser sortir de sa maison ; il faudrait faire les réparations chez elle…

Geneviève fronça légèrement le sourcil. Jamais encore elle n’était entrée à semblable titre dans une maison étrangère, et il lui semblait accepter par là une sorte de domesticité…

— Quel sot orgueil ! se dit-elle aussitôt. Est-ce que je n’ai pas été servante à l’auberge de Délasse ?

— J’irai, monsieur, fit-elle tranquillement. Quand faut-il m’y rendre ?

— Tout de suite, si vous le pouvez.

— C’est bien, monsieur, et les conditions ?

— Vous verrez ce qu’il y a à faire, vous me demanderez votre prix, et nous nous entendrons. Mais n’oubliez pas que c’est avec moi que vous devez traiter, et non avec ces dames directement ; il y aurait là un manque d’égards pour moi…

— Ne craignez rien, monsieur, interrompit Geneviève avec hauteur, je sais ce que je dois à un intermédiaire tel que vous…

— La diable de femme ! pensa Pluchet ; on ne sait comment la prendre !

Il lui indiqua l’adresse de madame Nanteuil, et Geneviève partit, singulièrement émue à l’idée de cette démarche. Comme tous ceux qui ont vécu solitaires, elle était sauvage et craignait les nouvelles figures.

Celle de mademoiselle Nanteuil la réconcilia sur-le-champ avec la tâche qu’elle avait acceptée, car jamais madame Beauquesne n’avait vu de visage si avenant. Non que la jeune fille fût remarquablement jolie ; pas un des traits de son visage n’eût résisté à un examen sévère. Mais elle avait la grâce, « plus belle encore que la beauté », et dans ses yeux lumineux une bonté touchante, avec un brin d’espièglerie, qui faisait d’elle la plus adorable petite fée qui se pût voir.

— Maman, c’est la dame qui vient pour nos dentelles, dit Marguerite Nanteuil en ouvrant la porte d’un petit salon où sa mère feuilletait un livre de comptes.

Madame Nanteuil se leva, salua Geneviève et lui indiqua un siège, le tout d’un air si bienveillant que la jeune femme se sentit touchée d’un accueil différent de ce qu’elle avait coutume de rencontrer.

En quelques mots l’affaire fut arrangée, Geneviève promit de venir dès le lendemain, et elle rentra dans sa chambrette avec une émotion joyeuse.

Le lendemain, en effet, à l’heure fixée, elle était au travail, dans une pièce que madame Nanteuil avait spécialement consacrée à cet usage, et où elle se trouvait seule.

Deux ou trois fois dans la journée, Marguerite entrouvrit la porte et montra son frais visage éclairé d’un sourire.

— Vous n’avez besoin de rien ? disait-elle. Geneviève répondait négativement, et l’aimable vision disparaissait.

Le second jour, madame Beauquesne s’enhardit jusqu’à répondre par un sourire à celui que lui adressait la jeune fille. Le troisième jour, au lieu de rester sur le seuil, Marguerite entra à moitié, sans quitter de la main le bouton de la porte.

— Si j’osais, dit-elle, je viendrais de temps en temps vous dire un petit mot… Vous devez vous ennuyer, enfermée ainsi toute seule !

— Je ne m’ennuie pas seule, mademoiselle, répondit Geneviève, je suis habituée à la solitude, et je ne la crains pas…

Cette réponse, qui eût dû décourager Marguerite, la décida à entrer tout à fait, tant le ton était en désaccord avec la sévérité des paroles.

— Vous vivez toute seule ? demanda-t-elle avec autant de précautions délicates dans la voix que si elle avait en peur d’affliger une malade.

— Avec mon petit garçon, répondit Geneviève, étonnée de se sentir pour la première fois de la vie la tentation de parler d’elle-même.

— Votre mari voyage ? fit doucement Marguerite.

La voix de Geneviève trembla légèrement quand elle dit :

— Je suis veuve.

— Déjà ! s’écria Marguerite qui fit un pas en avant. Elle recula aussitôt, craignant de se montrer indiscrète. Sa mère lui avait dit que le secret de Geneviève valait beaucoup d’argent, et qu’il ne fallait pas avoir l’air de vouloir le surprendre.

Madame Beauquesne s’aperçut de ce mouvement, et tout à coup, éclairée par la délicatesse de ses propres sentiments, elle en devina la cause.

— N’aimeriez-vous pas, dit-elle avec une hardiesse qui la surprit elle-même, savoir comment on fait cette merveilleuse dentelle qui garnira votre robe de noce ?

— J’aimerais bien à vous voir travailler, mais j’ai peur d’être indiscrète…

Pour toute réponse Geneviève attira une chaise auprès d’elle, et la jeune fiancée vint s’y asseoir.

Pendant quelques instants, elles gardèrent le silence, occupées toutes deux du travail qui s’accomplissait sur le petit coussin. Puis Marguerite, ayant levé les yeux sur le visage penché de la jeune femme, s’oublia à contempler les traits et l’expression sérieuse de cette ouvrière qui avait l’air d’une reine.

— Vous êtes très adroite, lui dit-elle enfin ; jamais je ne pourrais me reconnaître dans tous ces fils embrouillés… Il y a longtemps que vous avez appris ?

Le cœur de Geneviève se gonfla, et elle répondit d’une voix brisée : Cinq ans.

Marguerite n’avait que dix-neuf ans, cependant elle savait assez de la vie pour deviner toute une destinée douloureuse dans le ton de cette réponse troublée ; elle baissa les yeux, et murmura : Oh ! pardon !

Geneviève la regarda et la vit si contristée qu’elle voulut la consoler.

— C’est ma mère qui m’a enseigné ce métier, dit-elle d’un ton presque joyeux. Elle ne croyait pas me rendre un si grand service, la chère âme !

— Vous l’avez encore ? hasarda timidement Marguerite.

Geneviève fit un signe négatif.

— Que de chagrins ! commençait Marguerite.

La porte s’ouvrit et laissa passer la tête de madame Nanteuil.

— Comment, ici ? fit-elle d’un ton de reproche affectueux, en voyant sa fille assise auprès de la jeune ouvrière.

— C’est moi, madame, qui ai proposé à mademoiselle de voir comment on s’y prend.

Madame Nanteuil sourit et entra, comme avait fait sa fille.

— Si vous ne recherchez pas la solitude, dit-elle gaiement, je vais lever votre quarantaine. M. Pluchet m’a dit que vous étiez en possession d’un secret unique, et qu’il fallait se garder de vous laisser voir pendant que vous travaillez…

— C’est vrai, madame, dit Geneviève qui rougit soudainement.

— Mais alors…

— Je ne pense pas, madame, que ni mademoiselle ni vous puissiez avoir l’idée de me dérober ce qui me fait vivre ; c’est pourquoi je n’ai pas à me cacher de vous.

Geneviève avait prononcé cette longue phrase tout d’une haleine, poussée par la noblesse native de son cœur. La mère et la fille s’entre-regardèrent.

— Eh bien, nous viendrons vous tenir compagnie de temps en temps, puisque vous le permettez, dit madame Nanteuil en emmenant Marguerite, qui du seuil envoya à madame Beauquesne un joli geste d’adieu.

— Maman, elle a perdu sa mère, elle est veuve, elle a un petit garçon ! dit Marguerite dès qu’elles furent hors de la portée de la voix.

— Pauvre femme ! Elle paraît fort distinguée.

— Si tu le permettais, j’irais travailler de temps en temps près d’elle ; elle est triste, cela la distrairait.

— Certainement, répondit madame Nanteuil. Mais n’abuse de rien, pas même de la bonté.

Les visites de Marguerite, d’abord courtes, se prolongèrent de plus en plus, si bien qu’à la fin de la première semaine, elles duraient toute l’après-midi, excepté quand madame Nanteuil l’emmenait pour quelque course ; ces jours-là, Geneviève trouvait le temps long, et le souvenir de ses chagrins lui revenait avec plus d’amertume.

Peu à peu, sans qu’elle sût comment, les tristes secrets de son cœur lui échappèrent.

Pourquoi cette femme éprouvée par la vie se fit-elle une confidente de cette jeune fille heureuse et riche ? Ceux-là seuls peuvent le dire qui ont rencontré sur leur chemin le trésor d’une sympathie subite et irrésistible qui devait leur rester fidèle jusqu’au bout.

Un hasard apprit un jour à mademoiselle Nanteuil la différence qui existait entre la somme demandée par M. Pluchet pour la réparation de ses dentelles, et celle qu’il avait accordée à Geneviève. Saisie d’indignation à la pensée que le riche propriétaire du magasin de trousseaux gagnait sur cette affaire environ deux fois plus qu’il ne payait à la dentellière, Marguerite se demanda pendant quelques jours si elle devait informer Geneviève de ce fait important.

Elle tint conseil avec sa mère, et elles résolurent de n’en rien dire. Tant qu’elles ne pourraient pas offrir à la jeune femme l’équivalent de ce qu’une brouille avec Pluchet pouvait lui faire perdre, il était plus sage de ne rien dire, et elles connaissaient assez maintenant le caractère ombrageux de Geneviève pour être sûres qu’elle dirait à celui qui l’employait de la sorte quelques rudes vérités.

Le mariage eut lien sur ces entrefaites. Les après-midi que passait Geneviève dans la grande lingerie, vaste et bien aérée, égayées de temps en temps par l’apparition de Marguerite, parurent désormais bien longues à la paysanne exilée au milieu de la grande ville.

Jean rentrait à six heures, et, plein de son importance, il s’efforçait d’expliquer à sa mère les découvertes qu’il faisait chaque jour dans le beau pays de science. Geneviève écoutait, charmée, le marmot qui savait bientôt lire, car son horreur pour l’instruction avait disparu comme par enchantement ; maintenant, il voulait être le premier.

— Dans ta division ? lui dit un soir sa mère assise auprès de la fenêtre, en regardant les étoiles.

— Non, dans la première classe, répondit intrépidement maître Jean-Frappier.

Geneviève ramena ses yeux sur le petit bonhomme.

— Mais, mon chéri, dit-elle, tu es très petit, et les garçons de la première classe sont de grands jeunes gens ! Il faudrait savoir attendre.

— Qu’est-ce que ça fait ? dit orgueilleusement l’enfant, il y a des grands qui sont si bêtes ! Les petits peuvent bien avoir de l’esprit, et leur passer sur le dos !

Geneviève embrassa passionnément son fils. Ce besoin de s’élever, sans souci des obstacles, c’était son sang qui parlait, c’était elle-même décidée à tout vaincre pour vivre indépendante. Jean resta debout près d’elle et tout fier.

— Nous sommes pauvres, dis, maman ? fit-il après un silence.

— Oui, mon garçonnet ; pourquoi me demandes-tu cela ?

— Parce que là-bas, au moulin, on ne me refusait jamais rien, et ici, quand je te demande quelque chose, tu me dis souvent : Je ne peux pas, nous ne sommes pas assez riches.

— C’est vrai, dit la jeune mère, étonnée de voir tant de réflexions écloses en silence dans le cerveau de son petit garçon.

— Pourquoi sommes-nous pauvres, tandis qu’au moulin nous étions riches ? Et puis pourquoi ne voyons-nous plus papa Simon et maman Victoire ? Est-ce que tu es fâchée avec eux, dis ?

— Je ne suis pas fâchée avec tes grands-parents, dit-elle, mais écoute-moi bien, Jean-Frappier, quoique tu ne sois qu’un enfant, je vais te parler comme à un homme.

Jean regarda sa mère au fond des yeux, avec une honnête assurance.

— Ah ! comme tu ressembles à ton père ! s’écria Geneviève en l’attirant à elle. Elle l’enferma dans ses bras sur son sein palpitant, et l’y tint un moment comme si elle avait concentré en lui toutes les joies évanouies, toute sa jeunesse envolée, tout son amour couché sous la terre avec le cher mort. Puis elle refoula les larmes avec un geste superbe et s’essuya les yeux du revers de la main, avec la résolution d’une femme qui ne veut pas faiblir.

— Je n’ai que toi, mon fils, dit-elle : j’aimais ton père de toutes mes forces ; il est mort tout à coup, et je me suis trouvée avec de longues années à vivre, sans autre joie que celle de t’élever et de faire de toi un homme bon et courageux, honnête et généreux, comme ton père l’avait été. Je n’avais plus que toi, me comprends-tu ?

L’enfant fit un signe de tête énergique. Il comprenait mieux encore avec ses yeux qui fouillaient au fond de l’âme de sa mère qu’avec ses oreilles attentives.

— Eh bien, j’ai vu que ton grand-père et ta grand-mère, qui t’aiment pourtant, t’aimaient mal, de façon à te laisser devenir méchant et malheureux. Tu devenais menteur, tu devenais gourmand, tu ne respectais pas les vieillards, parce qu’ils n’étaient pas toujours justes envers toi…

Jean avait rougi, mais il releva la tête, qu’il avait baissée.

— Ils n’étaient pas justes avec toi non plus, dit-il, car tu es bonne !

— Avec moi, c’est autre chose, dit Geneviève singulièrement émue de cette parole, fruit de tant de pensées muettes dans cette petite tête frisée. C’est de toi qu’il est question, de toi seulement. Je n’ai pas voulu te laisser devenir injuste et méchant, et je t’ai emmené, pour que tu apprennes à vivre pauvrement, et pour que tu sois un jour un homme de bien… afin que quand je mourrai, je puisse dire à ton père que je t’ai bien élevé…

— Ma mère, dit lentement Jean-Frappier en posant sa main sur les genoux de la veuve ; ma mère…

Il ne témoigna point la tendresse d’un enfant de son âge ; aucun élan ne le poussa dans les bras maternels, un grand travail se faisait dans son cerveau surexcité ; l’image du père mort presque effacée, oubliée, venait de se lever devant lui ; la pensée que sa mère serait un jour aussi froide que le père, l’idée confuse, à peine entrevue, d’une rencontre de ces deux êtres dans la mort, ou dans un autre monde où ils se parleraient de lui, toute cette évocation de choses les plus graves de la vie le mûrit soudainement. Comme une grande lame enlève un vaisseau et lui fait franchir les récifs sur lesquels il allait se briser, le discours de sa mère emporta l’esprit de Jean-Frappier bien au-delà des émotions ordinaires à son âge, et il se trouva soudain dans les eaux calmes d’un grand sentiment bien compris.

— Ma mère, tu seras tout pour moi, dit-il en la regardant si gravement qu’elle eut peur de lui avoir donné une trop forte commotion. Tout, mon père et ma mère à la fois.

Geneviève appuya sa main sur les cheveux frisés, avec quel amour, quel orgueil, les mères seules peuvent le savoir !

— Alors, ils étaient méchants, les vieux, dis ? fit maître Jean, retombant sur la terre avec un éclair dans le regard.

Geneviève, bien qu’encore tout émue, eut peine à s’empêcher de rire, tant les yeux du petit garçon pétillaient de malice.

— Ils n’étaient pas méchants, dit-elle en hésitant.

— Alors ils étaient bêtes !

— Jean ! s’écria Geneviève soigneuse de maintenir le respect des aînés dans l’esprit de l’enfant.

— Mais puisqu’ils faisaient tout ce que je voulais, et en cachette de toi, encore !

Aux yeux du petit garçon la mère venait de grandir soudain dans une proportion démesurée ; s’être caché d’elle devenait un crime de lèse-majesté.

— Les enfants ne peuvent pas tout comprendre, dit la jeune mère d’un air sérieux, mais sans oser répondre au regard inquisiteur de M. son fils. Tu as assez compris pour aujourd’hui. Quand tu seras plus grand et plus raisonnable, nous reparlerons de tout cela. Maintenant, il faut dormir.

Jean reposait depuis longtemps dans son petit lit, que Geneviève, assise au bord de la fenêtre, les yeux perdus dans les étoiles, resongeait à ce passé, si beau, si doux, qu’il avait l’air d’un rêve, et, fière pourtant de ce qu’elle avait fait, voyait dans l’avenir un Jean Beauquesne digne de son père.

Elle était heureuse, et pourtant sa joie était amère, car, en se levant, elle s’aperçut que sa robe était tout humide de ses larmes. Mais il y a si peu de joies qui ne soient amères !

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