Chapitre 23
— Vous dites que c’est moderne ?
— Tout ce qu’il y a de plus moderne.
— C’est une femme qui fait cela ?
— J’ai eu le plaisir de vous le dire.
— Et vous la connaissez ?
— Je l’ai vue à l’ouvrage.
— C’est prodigieux !
— N’est-ce pas ?
Le riche manufacturier se passa la main sous le menton ; c’était son geste favori, dans lequel il y avait de la complaisance et du doute à la fois.
— Envoyez-la-moi donc, dit-il après une courte méditation.
Madame Nanteuil se mit à rire. Il la regarda tout surpris.
— Pourquoi riez-vous ?
— Parce que vous êtes tous les mêmes, mes beaux messieurs, dit-elle. Je vous montre la garniture de la robe de ma fille, qui est très réussie, n’est-ce pas ?
— Oh ! très réussie !
— Vous dites : Voilà qui est prodigieux ! et vous demandez à voir l’ouvrière.
— Qu’y a-t-il là de si singulier ? fit M. Moisson en levant les sourcils qu’il avait fort noirs.
— Oh ! rien du tout ! Vous allez proposer à l’ouvrière soit de venir chez vous, à la manufacture de Valenciennes, soit de travailler chez elle, à ses pièces…
— Est-elle riche ?
— Non.
— Eh bien ?
— Vous allez lui offrir un beau salaire de dix francs par jour, pour vous élever des ouvrières…
M. Moisson, de plus en plus ébahi, regarda madame Nanteuil, qui commença à rire.
— Comment le savez-vous ? fit-il.
— Est-ce que vous n’êtes pas tous les mêmes ?
— Mais dix francs par jour, c’est beau, cela ! Où sont les femmes qui gagnent honnêtement dix francs par jour ?
— C’est très beau, certainement ; nous disons donc qu’elle vous instruira des ouvrières, vous vous ferez un monopole de ce qu’elle enseignera, et vous gagnerez cent mille francs par an.
M. Moisson chercha une réplique et n’en trouva pas.
— Que voudrez-vous donc ? dit-il.
— Qu’elle fût associée à vos bénéfices.
La manufacturier bondit, sans souci des yeux qui le regardaient. Marguerite Nanteuil, depuis cinq mois madame Reynold, s’approcha de sa mère pour lui demander cause de cette animation.
— De quoi s’agit-il ? dit-elle en s’assoyant en face des interlocuteurs sur un pouf.
— De Geneviève, répondit sa mère.
— J’espère que vous allez mettre à profit une pareille aubaine ! dit tranquillement la jeune femme.
— Aubaine ?… soit ! Mais pas dans les conditions que propose madame Nanteuil.
— Moitié dans les bénéfices, et son nom à toutes les récompenses ! dit tranquillement celle-ci.
— Parfait ! Et moi, alors ?
— Vous aurez l’autre moitié, et l’honneur de l’avoir entrepris.
Cela n’arrangeait pas du tout le manufacturier. Cependant il se creusait vainement la tête depuis longtemps en cherchant quelque chose qui pût relever la vitrine qu’il préparait pour l’Exposition de 1855, cette première exposition universelle, qui empêchait tant de manufacturiers de dormir. Il y avait quelque chose à faire avec ce point d’Alençon, si miraculeusement retrouvé… il finit par entrer en pourparlers avec madame Nanteuil. Rendez-vous fut pris chez celle-ci pour rencontrer Geneviève, et l’on se sépara, à demi contents les uns des autres.
Madame Beauquesne arriva la première, le jour fixé ; ses amies l’avaient bien prévenue de ne pas se laisser séduire par les premières offres du manufacturier. Il s’agissait non d’un bien-être momentané, mais d’une fortune, d’une position ; il fallait tenir bon, « au nom de l’enfant », avait ajouté Marguerite, qui la croyait toujours pauvre, du moins relativement.
M. Moisson fut aimable, galant même ; mais la question principale menaçait de ne pas se résoudre ; il pouvait céder de l’argent, soit ; mais son idée, l’idée de se faire passer pour l’inventeur de ce qu’un être plus intelligent et moins riche aurait trouvé à sa place, cette idée-là, il y tenait prodigieusement.
— Eh bien, non, dit enfin Geneviève en se levant pour finir le débat, non ; ma mère m’a légué cela pour toute fortune, j’ai appris par moi-même au moins autant qu’elle m’a enseigné, c’est mon bien ; je le tiens dans ma main fermée, j’aime mieux l’ouvrir pour tout le monde…
— N’allez pas faire une semblable sottise ! s’écria M. Moisson.
Geneviève se retourna fièrement.
— C’est donc une sottise que d’enseigner ce que l’on sait à ses semblables ? que de partager avec eux ce que l’on possède ? Ah ! monsieur, Dieu m’est témoin que j’aimerais mieux donner mon secret à dix femmes qui meurent de faim, que de vous le vendre aux conditions que vous proposez !
— Bravo, Geneviève ! s’écria Marguerite qui faisait silencieusement jusque-là du crochet dans l’embrasure d’une fenêtre.
M. Moisson eut grand-peur pour son exposition.
— Que diable, dit-il, on ne peut pourtant pas tout mettre dans un seul plateau de la balance…
— Vous y consentez cependant, pourvu que ce plateau soit la vôtre, riposta Geneviève.
M. Moisson n’avait pas la réplique très prompte : il resta terrassé sous le coup.
Tout à coup, Marguerite eut une idée, elle aussi. Elle quitta son crochet et vint s’asseoir entre les deux contractants qui, debout l’un et l’autre, se tournaient le dos avec beaucoup d’humeur.
— Écoutez, leur dit-elle, il me semble que tout peut s’arranger. Que demande madame Beauquesne ? Rien que de parfaitement juste ; que son nom soit cité, comme celui de la personne qui a conservé la tradition du point d’Alençon. Est-ce cela, madame ? dit-elle en se tournant vers Geneviève.
Celle-ci répondit oui, de la voix et du sourire. Tout ce que disait Marguerite était bien dit.
— Et vous, monsieur Moisson, vous tenez absolument à ce que la vitrine qui portera votre nom, renferme le point d’Alençon exécuté par madame Beauquesne, et à ce qu’on vous attribue l’honneur de cette restitution d’un objet d’art longtemps perdu ?
— Parbleu ! je crois bien, que j’y tiens ! s’écria le manufacturier d’un ton bourru.
— Eh bien, qui vous empêche de mettre au travail exécuté par madame une inscription ainsi conçue ou à peu près : Point d’Alençon, perdu depuis la Révolution, retrouvé et exécuté par madame Geneviève Beauquesne, sous les auspices de M. Moisson, qui en a acquis la propriété unique ? C’est un peu long, ajouta-t-elle avec un sourire, mais nous prierons un de ces messieurs de l’Académie de rédiger notre petite pancarte ; ils ne nous refuseront pas ce léger service.
— Vous consentiriez à affirmer que j’ai acquis la propriété unique de votre point ? dit M. Moisson ébranlé.
— Je vous donnerai ma parole de ne l’enseigner qu’aux personnes désignées par vous, dit Geneviève. Ce que je ne puis céder, c’est mon droit à faire reconnaître que j’ai retrouvé un secret perdu.
— Vous êtes ambitieuse ? dit lourdement M. Moisson, qui croyait faire une aimable plaisanterie.
— Oui, monsieur, pas pour moi, pour mon fils.
M. Moisson ne comprit pas, mais ce n’était pas nécessaire. Un accord fut signé, et Geneviève se trouva, par sa simple signature, en possession d’un revenu de six mille francs, d’une part dans les bénéfices, et de la certitude de voir son nom porté à la connaissance du public.
M. Moisson s’en alla vite, il avait d’autres affaires. Geneviève voulait le suivre. Marguerite la retint.
— Eh bien, lui dit-elle, que pensez-vous de cela ?
— Je crois rêver, répondit madame Beauquesne. La tête me tourne ; j’ai peur de n’avoir pas compris. Est-ce vrai que mon nom sera sur mon ouvrage à l’Exposition ?
— Et sur la liste des récompenses, j’espère ! dit Marguerite en souriant. Vous voilà presque riche !
— Oh ! la richesse, ça m’est égal ! dit Geneviève d’un ton léger.
— Je croyais que cela ne vous serait pas indifférent, répliqua madame Reynold surprise.
La jeune veuve révéla alors à son amie sa véritable position ; la fortune de son fils, et les motifs puissants qui l’avaient décidée à venir combattre contre l’existence, afin d’être seule à élever Jean-Frappier.
— Geneviève, dit Marguerite, les yeux pleins de larmes, quand cette histoire fut terminée, vous êtes sublime ! Vous m’aiderez à élever l’enfant que je porte, car je crains bien qu’il ne soit aussi orphelin que le vôtre, quoique son père soit en vie ! Mais à nous deux, nous réussirons, n’est-ce pas ?
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