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Chapitre 25

Un gros souci préoccupait Geneviève. Les grands-parents restés au moulin commençaient à s’impatienter. Longtemps, ils avaient tenu bon, espérant que la famine ramènerait les fugitifs au logis.
Mais quand ils virent commencer un second hiver, ils comprirent que leur belle-fille avait dû faire son nid dans la grande ville et que son retour n’était guère probable dans ces conditions-là. Simon, alors, poussé par Victoire, se mit en course, et le cabriolet de François Beauquesne, longtemps délaissé sous la remise, fut un beau jour tiré dans la cour et visité par Saurin, qui en avait le cœur gros.

— Il me semble voir le maître, disait-il, quand, au moment de partir, il demandait : « Allons, fils, tout y est-il ? »

Victoire ne faisait pas de sentiment : ça ne rapporte rien. Elle avait dit de nettoyer le cabriolet, et Saurin dut obéir. Le véhicule fut lavé, frotté, graissé, brossé dessus et dessous, dedans et dehors, jusqu’à ce qu’il fut en état satisfaisant. On y attela une vieille jument borgne, qui n’aimait guère à trotter, mais qui ne se fut emportée pour rien au monde, cela lui eût donné trop d’agitation, et Simon, vêtu de son plus bel habit, se hissa dedans, non sans peine. Il n’était pas né cocher, et eut, dès l’abord, quelque peine à faire comprendre à Bijou qu’elle ne pourrait jamais entrer dans l’écurie avec le cabriolet à sa suite, à cause de la capote, qui était trop haute. Mais avec l’aide de Saurin, qui avait le mauvais cœur d’en rire, le mécréant ! la barrière fut franchie, et Simon s’en alla cahin-caha le long de l’avenue.

Sa première visite fut pour le curé. Il fréquentait peu le presbytère, si peu que, depuis la première communion de son fils, nul ne se souvenait de l’y avoir vu. Entre temps, l’ancien curé était mort et un autre l’avait remplacé. Celui-ci avait marié François, et baptisé Jean-Frappier Beauquesne. Peut-être avait-il quelque moyen judicieux de faire rentrer au bercail les brebis fugitives.

Hélas ! il n’en avait point ! C’était un brave homme chez qui la charité n’excluait pas une pointe de raillerie, bien normande. Il savait par ouï dire que Victoire était d’un caractère difficile, et de plus, portait culotte au moulin.

— Que voulez-vous que j’y fasse ? dit-il après avoir écouté les doléances du bonhomme.

— C’est à vous de lui faire comprendre qu’elle doit revenir ! dit le père Simon.

— Je m’en garderai bien, répondit le bon curé. Je ne m’occupe que du salut des âmes et serais fort réprimandé par mes supérieurs si je me mêlais des affaires personnelles de mes ouailles… Je vous promets d’offrir mes prières pour que la fugitive s’attendrisse et sente le désir de vous revenir, mais je ne puis davantage.

Simon, fort penaud, alla trouver le maire.

C’était un bonhomme vaniteux, qui en voulait encore au défunt François Beauquesne d’avoir préféré Geneviève à sa propre fille. Il expédia Simon en deux paroles.

— Ce ne sont point mes affaires, dit-il, ce sont les vôtres. Chacun son métier, et les vaches seront bien gardées. Il ne fallait point vous embarrasser d’une bru d’humeur si voyageuse. Après tout, elle ne doit rien à personne et peut faire ce qu’elle veut.

— Oui, dit Simon, mais l’enfant ?

— L’enfant ? s’il se porte bien, s’il va à l’école, etc., que diable voulez-vous demander de plus ? Allez, allez, maître Simon Beauquesne, si votre fils s’était mieux marié, vous ne seriez pas si fort en peine aujourd’hui ; mais quand on a semé le vent, il faut se résigner à récolter la tempête.

— Eh ! qui vous garantit que le petit se porte bien, qu’il aille à l’école, etc., comme vous dites ?

— Est-ce que la mère n’écrit pas ?

— Si bien, au notaire qui nous apporte les lettres.

— Demandez un certificat du médecin et un autre de l’instituteur, dit le maire après avoir profondément réfléchi. Je ne vois rien de mieux à faire.

C’était une idée, cela… et d’abord cela ne pouvait manquer d’ennuyer beaucoup Geneviève.

Simon s’en réjouit et remercia le maire, qui le salua du haut de sa cravate, après quoi il remonta dans son cabriolet et tourna la tête de Bijou du côté du bourg où demeurait maître Mallard.

Comme il attachait la jument par la bride à l’anneau scellé pour cet usage dans le mur, non sans geindre tant soit peu, car c’était chez lui l’accompagnement du moindre mouvement, il vit une ombre s’interposer entre son visage et le pâle soleil d’hiver qui lui tenait compagnie ce jour-là. Il leva la tête et il aperçut un visage connu.

— Toi, cousin Frappier, dit-il, que viens-tu faire ici ?

Le vieux cousin cligna de l’œil et mit dans sa poche la pipe qu’il venait de bourrer, par précaution.

— Et toi-même ? répondit-il sans se troubler ; m’est avis que tu apportes au notaire les fermages de Noël que tu as touchés pour ta belle-fille ?

La vieille métaphore, « jeter de l’huile sur le feu », ne fut jamais si bien appliquée. Simon faillit se mettre en colère, ce qui eût été certainement pour la première fois de sa vie. Mieux avisé, il se contint et répliqua d’un ton calme :

— Juste ! tu as deviné, garçon ! mais toi qui n’as pas de fermages ?

— Je n’ai pas à en faire mystère, dit le vieillard, je viens savoir des nouvelles de la Geneviève et du petit.

Simon s’arrêta net, au milieu du couloir qui conduisait à l’étude du notaire.

— Toi ? ça t’intéresse donc ?

— Un peu.

Simon reprit sa marche avec tant d’humeur qu’il se heurta énergiquement à la porte en entrant.

Après une courte attente, le clerc vint leur dire qu’ils pouvaient entrer. Ils trouvèrent le notaire assis devant son bureau, les jambes agréablement rôties par un bon feu de houille, et disposé le mieux du monde.

— Que désirez-vous, messieurs ? dit-il de l’air le plus encourageant en les invitant à s’asseoir.

— Moi, dit le vieux Frappier, je veux entendre ce que vous direz à mon cousin, voilà tout ; ne vous gênez pas pour moi, je vous en prie.

Il s’assit modestement à l’angle du feu, de manière à se chauffer les pieds, et en même temps à empêcher Simon d’en approcher les siens. Celui-ci tira une chaise à lui et s’assit tout contre le bureau du notaire.

— Je n’ai que faire de Frappier, dit-il, je ne sais pas seulement pourquoi il est venu, je l’ai rencontré en bas ; ainsi, nous ne sommes pas ensemble, monsieur le notaire ; si vous vouliez bien lui dire de s’en aller…

Le brave homme ébahi regarda tour à tour les deux cousins, mais Frappier imperturbable dit tranquillement :

— Nous savons que quand il s’agit de ta bru, tu ne demandes que plaies et bosses. Permettez-moi de rester, monsieur le notaire, ça servira peut-être à quelque chose.

Plus ébahi que jamais, maître Mallard prit la parole.

— Permettez-moi de vous faire observer, messieurs, que vous auriez dû vous accorder avant de venir ici ; mes moments sont comptés, et je…

— Pardon, monsieur, dit Frappier avec une grande politesse, ça n’est pas de vous que j’ai l’intention de me moquer, je vous en donne ma foi d’honnête homme. Voulez-vous me dire seulement si vous avez reçu des nouvelles de madame Geneviève Beauquesne et de son fils Jean ?

— Il m’est facile de vous satisfaire, dit le notaire, qui commençait à comprendre et qui avait envie de rire. J’ai reçu avant-hier une lettre que j’ai là et que je vais vous communiquer.

— Pourquoi pas à moi seul ? dit Simon, pendant que maître Mallard fouillait dans un carton.

— Parce que vous êtes tous deux parents, bien qu’à différents degrés, des personnes dont il s’agit.

Simon renferma encore une fois sa mauvaise humeur, et écouta la lecture en silence, sans manifestation d’aucune sorte. Quand ce fut terminé :

— Alors, ils vont bien ? dit-il.

— Comme vous le voyez.

— Ils n’ont aucune intention de revenir ?

— Pas pour le présent.

— Et la loi tolère ces choses-là ? demanda prudemment le vieux madré.

Maître Mallard se mit à rire.

— La loi n’a rien à y voir, fit-il avec la condescendance qu’on témoigne aux lubies d’un enfant malade.

— Pourtant, notre maire m’a dit qu’il faudrait se procurer un certificat de médecin, comme quoi mon petit-fils se porte bien, et un autre du maître d’école pour savoir s’il reçoit de l’instruction…

— Ah ! le maire vous a dit cela, fit le notaire d’un ton glacé.

— Oui. Il a dit que ce serait bien nécessaire.

— Vous pouvez sans doute réclamer de madame Beauquesne les deux pièces dont vous parlez ; mais je doute que cette demande ait pour effet de la décider à revenir…

— Oh ! nous ne tenons pas à elle, pourvu qu’elle renvoie le petit !

Simon avait parlé d’une voix si onctueuse que son cousin Frappier lui allongea sournoisement un coup de son bâton dans les jambes, en l’accompagnant d’une épithète murmurée à demi-voix. Maître Mallard fit mine de ne pas s’en apercevoir.

— Enfin, monsieur le notaire, reprit Simon d’une voix pleine de larmes, ce petit, c’est la seule joie qui nous reste, c’est l’espoir de nos vieux jours ; je ne suis plus jeune, j’ai passé soixante ans, monsieur, et j’avais bien le droit de compter sur mon petit-fils pour me fermer les yeux…

— Nous avons le temps d’y penser ! dit Frappier par manière de consolation.

Simon, à son tour, fit la sourde oreille.

— Nous sommes très malheureux, monsieur le notaire, et nous avons le droit de réclamer notre enfant.

— Non, fit maître Mallard. Il échangea un regard avec le vieux Frappier, qui riait en dessous.

Simon découragé cessa d’employer sa voix larmoyante, et reprit d’un ton naturel :

— Et si je ne payais plus les fermages, que j’ai la peine et l’ennui de recevoir ? C’est à la veuve de s’occuper de cela !

— Je le ferais à votre place, monsieur Simon.

Le bonhomme exprima involontairement par le jeu de sa physionomie qu’il préférait de beaucoup être chargé de cet office. Sans rien distraire du bien de son petit-fils, il avait soin de se faire donner pour épingles une quantité de menus profits dont il n’entendait pas se dessaisir.

Après un instant de méditation, il reprit avec une ardeur nouvelle :

— Mais, monsieur le notaire, de quoi vivent-ils ? Ils doivent être gueux comme des rats, si elle se nourrit avec ses trois cents francs de rente…

— Soyez sans crainte à cet égard, madame Beauquesne a su s’arranger une existence très honorable.

Simon réfléchit encore un peu, puis, saisi d’une idée nouvelle :

— Tout ça, c’est très bien, monsieur le notaire, mais c’est sur le papier, et autant vaut dire que cela ne signifie rien. Il faudrait aller y voir !

Le vieux Frappier se leva subitement.

— Tu as bien dit, Simon, fit-il d’un air gai, et pour la première fois de ta vie, je crois ! Il faut y aller voir, et j’irai, moi !

— Vous ! s’écria le notaire, surpris de cette vivacité.

— Oui, moi ! J’ai soixante-dix ans ! La belle affaire ! Regardez donc ce malingreux de Simon, s’il n’a pas l’air d’être mon grand-père ! J’irai à Paris, puisque la Geneviève ne veut pas venir ici, et je verrai le petit, et je vous en rapporterai des nouvelles.

Le notaire hésitait.

— Je ne sais, dit-il, si je suis autorisé à vous donner l’adresse de madame Beauquesne.

— À moi ? fit le vieux Frappier soudain rajeuni, eh ! vous n’y songez pas, monsieur ! La belle Geneviève ne sera point fâchée de voir un homme qui ne lui a jamais voulu que du bien. Si c’était Simon, vous feriez bien de la lui refuser, par exemple.

— Si je voulais y aller, qui m’en empêcherait ? fit Simon d’un air bravache.

— Tu n’aurais pas l’adresse, mon vieux ; n’est-ce pas, monsieur le notaire, qu’il ne l’aurait pas ? Mais moi, c’est différent. C’est dit, j’y vais ; je partirai lundi, et nous fêterons les Rois en famille, avec le petit Jean.

Simon avait envie de pleurer de rage, mais cela n’aurait servi à rien.

— Tu feras donc le voyage à tes frais, dit-il, car pour en supporter la dépense…

Le vieux Frappier leva les épaules.

— Tu ne seras jamais un homme d’esprit, mon pauvre gars ! dit-il d’un ton de pitié. Je suis plus riche que toi ! Ainsi ne t’occupe de rien. C’est moi qui te rapporterai tes certificats. Donne vite l’argent du petit à monsieur, et après tu pourras t’en aller. Maître Mallard, j’ai deux mots à dire, quand il aura fini avec vous.

Simon donna son argent et s’en alla plus penaud que jamais.

Geneviève avait reçu avis de l’arrivée de son cousin, et c’est ce qui la rendait songeuse. Le notaire, s’excusant en quelques mots d’avoir fait connaître son domicile, contrairement à ses désirs, lui avait expliqué la nécessité morale de se soumettre à cette visite.

Cette nécessité, la jeune femme l’avait comprise, mais elle était néanmoins pleine de craintes.

Frappier s’était montré bienveillant, mais c’était aux jours de la prospérité, du vivant de François, qu’il aimait… Que serait-il maintenant ? Et si lui aussi allait exiger le retour au moulin ? S’il lui enlevait son fils, par ruse ou par violence, que deviendrait-elle ? Pourrait-elle le reprendre une seconde fois ? Elle attendit le vieillard dans les plus cruelles angoisses.

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