Chapitre 26
Un dimanche, la veille du jour des Rois, après le déjeuner de midi, Geneviève prit son coussin à dentelles, comme d’ordinaire, car elle n’avait pas un jour à perdre pour achever en temps convenable l’ouvrage commencé ; maître Jean, qui débutait dans l’aquarelle de fantaisie, venait de s’installer devant la table, avec tout un attirail de peintre, et un verre d’eau pour laver ses pinceaux ; l’après-midi pluvieuse promettait une tranquillité parfaite aux travailleurs, lorsqu’on frappa à la porte plusieurs coups secs et forts.
Un peu troublée, Geneviève alla ouvrir, et se trouva en présence de son cousin Frappier !
Le grand vieillard n’avait rien changé à son costume pour se présenter aux Parisiens ; il portait les culottes et la veste de droguet bleu foncé, fait au pays. Sa chemise de toile fine méprisait les tromperies de l’empois, et son chapeau de poil de lapin, à la mode de Coutances, bravait toutes les lois de la chapellerie moderne, mais il n’en était pas plus fier pour cela.
— Madame Beauquesne, dit-il en soulevant ce chapeau extraordinaire.
— C’est le cousin ! s’écria Jean, abandonnant son dessin pour courir aux jambes du vieillard.
— Il m’a reconnu ! murmura Frappier, visiblement ému.
Geneviève lui avança une chaise et ferma la porte. Le petit était déjà sur les genoux du bonhomme et lui faisait cent questions.
— Il m’a reconnu, répéta le vieillard, troublé par cet accueil inattendu. Vous lui avez parlé de moi, Geneviève, vous ne lui avez pas permis de m’oublier ? C’est bien, cela ! Vous êtes un brave cœur.
— Je n’ai pas eu besoin de l’y contraindre, dit Geneviève, pleinement rassurée par cette entrée en matière. Il se souvient de tout le monde, et je me garderai bien de lui faire oublier personne ! Il faut qu’il se souvienne, pour le jour où il rentrera chez lui !
Le bonhomme déposa Jean à terre et le garda entre ses jambes.
— Vous voulez donc y retourner ! dit-il.
— À tout autre que vous, je dirais non, afin d’avoir la paix ; mais à vous, mon cousin, qui êtes venu de si loin pour nous voir, et dont le premier salut a été une bonne parole, je ne veux pas mentir : oui, nous retournerons au moulin, quand mon fils aura vingt et un ans, afin de le mettre en possession de ce qui lui appartient.
— Vingt et un ans… répéta Frappier d’un ton grave. C’est long, ma fille ; il y aura beaucoup de gens de morts avant cela…
Geneviève ne répondit pas sur-le-champ. Au bout d’un moment, elle leva sur le vieillard ses grands yeux où la décision était tempérée par la douceur d’une prière.
— J’ai juré à la mémoire de son père d’en faire un homme, à moi toute seule ; croyez-vous qu’on soit un homme avant vingt et un ans révolus ?
— Ah ! Seigneur ! s’écria Frappier, il y en a tant qui sont des enfants bien après quarante ! Vous êtes décidée, Geneviève ? Moi qui venais avec l’espoir de vous ramener… nous aurions mis la Quesnelle dehors, et j’aurais vu mon Jean aller et venir dans le moulin, comme faisait autrefois le fils de Jérôme… il y a longtemps.
— Je ne l’ai pas connu, dit Geneviève. Il était mort avant ma naissance, je crois… C’était un bon garçon, à ce qu’on m’a dit…
Le vieux Frappier la regarda en dessous ; elle parlait simplement, sans arrière-pensée.
— Oui, dit-il, c’était un bon garçon, et vous avez raison de bien parler de lui, ma fille, c’est votre devoir. Voyons, décidez-vous, Geneviève, je vous jure que vous serez traitée comme il convient. Je m’en charge. J’ai déjà étrillé Simon, l’autre jour, chez le notaire…
Il rit silencieusement en se rappelant la piteuse mine que faisait alors son cousin.
— Vous êtes bon, dit Geneviève, et je vous en remercie, mais cela ne se peut pas. Dans deux ans, il faudra que Jean aille au collège ; plus tard, il passera ses examens, et puis il aura à choisir une carrière… il devra être en état de se suffire à lui-même, mon cousin, comme sa mère. Là-bas, on m’opposerait encore des raisons…
Elle regardait Frappier bien en face, afin de lui faire entendre que l’enfant devait grandir dans l’ignorance de sa fortune. Il comprit et fit un signe de tête approbatif.
— Au collège, dit-il lentement ; son père a été élevé chez les Frères… son grand-père savait à peine lire et écrire, son bisaïeul ne savait rien du tout… Oui, c’est juste, c’est ainsi que les fils deviennent plus savants que leurs pères… En sont-ils meilleurs ?
— Oui, répondit fermement Geneviève, ils sont meilleurs. L’instruction élève et ennoblit leurs pensées. Mon fils vaudra mieux que moi ; je ne parle pas de son père, c’était un saint.
Le bonhomme Frappier resta muet. Il avait l’esprit clair, mais à son âge les idées nouvelles ont quelque peine à pénétrer dans le cerveau.
— Vous avez peut-être raison, dit-il après un long silence. Dans tous les cas, je ne peux dire que vous ayez tort. Vous allez donc faire un monsieur de ce garçon-là, au lieu de le laisser devenir un meunier comme son père. Qu’en adviendra-t-il ?
— Saurin est un bon meunier, mon cousin, répondit la jeune femme ; Saurin ou un autre tel que lui peut faire marcher un beau moulin. Mais ceux qui inventent des machines ou qui guérissent les maladies ne sont-ils pas plus utiles que Saurin ? Ne serait-ce pas grand dommage si l’un de ceux-là se faisait meunier, et quittait la science ou la médecine ? Si Jean n’est pas capable de faire mieux, il sera meunier ; il en sera toujours temps.
— Hé, ma fille, ne méprisez pas la meunerie, dit Frappier en hochant la tête ; n’est pas bon meunier qui veut, cela demande encore un apprentissage, et maître Jean pourrait bien être dégoûté de la farine, quand il aura tâté d’autre chose ! Mais je ne vous blâme pas, d’ailleurs, d’avoir de l’ambition pour votre fils.
— Ma première ambition est de l’élever seule ! dit Geneviève.
— Bien, cela ! De quoi vivez-vous ?
Geneviève raconta ce qui s’était passé depuis son arrivée à Paris ; ses luttes et son succès final. Elle ne parla pas, cependant, de la robe en dentelle qu’elle préparait pour l’Exposition, voulant ménager aux gens du moulin une véritable surprise. Mais il n’en fallait pas tant pour éblouir le vieux Frappier.
— Six mille francs de gages, dit-il, voilà ce qui est sérieux, car pour les bénéfices, je ne peux guère supposer que votre patron vende assez de ces chiffons pour réaliser un bénéfice qui mérite d’être partagé ; mais je ne m’y connais pas, d’ailleurs. Six mille francs ! cela valait la peine de se déranger, et vous fûtes avisée de quitter le moulin, où l’on vous rendait malheureuse ! Et qui vous a appris un métier de si bon rapport ?
— Ma mère ! dit tristement Geneviève, en pensant combien la pauvre créature, maintenant endormie sous l’herbe, avait peu profité du secret qui devait enrichir son enfant.
— C’était une bonne fille, qui n’a pas été heureuse, dit le vieillard. Elle méritait mieux que son sort… Nous en causerons quelque jour. Maintenant, parlons un peu de vous et aussi des gens du moulin, car c’est pour cela que je suis venu.
Le vieux Frappier resta deux jours à Paris ; pendant ce temps, il ne voulut aller ni au théâtre, ni voir les monuments, ni même dans la rue. En descendant de la diligence qui l’avait amené rue Saint-Honoré, dans la cour des messageries, il était entré dans le premier hôtel venu, pour prendre les soins de toilette qu’imposait ce voyage de trente-six heures dans une boîte poudreuse. Ensuite il s’était fait conduire chez Geneviève, et, le soir venu, la jeune femme avec l’enfant le reconduisirent jusqu’à sa porte. Le lendemain, il recommença la même promenade, et ne voulut jamais entendre parler de visiter les curiosités de Paris.
— Ce n’est pas Paris que je suis venu voir, je suis venu passer les Rois en famille.
La galette que l’on découpa ce jour-là chez Geneviève contenait en guise de fève un rouleau d’or dont Jean s’empara, sans se douter de ce que c’était.
— C’est pour lui acheter des livres, dit le bonhomme, en réponse aux reproches de Geneviève. Puisque vous voulez qu’il s’instruise, il faut bien l’y aider, n’est-ce pas ? Je vous croyais dans la misère, moi, et j’avais apporté de quoi vous soulager ; mais vous êtes plus riche que moi !
Il riait, et Jean-Frappier lui sauta au cou, quoique la barbe du cousin, un peu négligée depuis deux jours, fut aussi rude qu’une brosse de crin.
Ce soir-là, le cousin resta longtemps ; quand l’enfant dans son petit lit dormit à poings fermés, Frappier approcha sa chaise et mit confidentiellement une main sur celles de la jeune femme.
— Vous êtes-vous demandé pourquoi je vous protégeais contre ces brutes qui sont au moulin ?
— Non, dit-elle ingénument. Je vous ai toujours trouvé très bon ; j’ai cru que c’était votre naturel.
— Je ne suis pas bon, dit Frappier en fronçant le sourcil, je suis un vieux braque. Mais si je vous aime, Geneviève, si depuis votre petite enfance j’ai toujours eu l’œil sur vous, c’est que… écoutez-moi bien, ma fille, avec le respect qui convient devant les morts, c’est que le moulin est à vous, vous êtes une Frappier par votre père.
— Mon père ? fit Geneviève qui ne comprenait pas.
— Oui ; le fils à Jérôme est mort trop tôt pour épouser Céleste, mais tu n’en es pas moins sa fille déclarée ; il l’a dit à son père en ma présence. Mais Jérôme avait ses idées, il m’avait défendu d’en parler ; quand il a laissé le moulin à Beauquesne, c’était à condition qu’il t’épouserait…
— Il m’aimait bien avant ! murmura la veuve, attendrie par tant de souvenirs chéris, brusquement évoqués devant elle.
— C’est, parce qu’il t’aimait, ma fille, que Jérôme l’a pris en amitié. Le moulin est à toi, bien à toi, avant même d’être à ton fils ; mais c’est tout un maintenant. Et à présent, je ne te dirai plus vous, Geneviève, car bien que M. le maire n’y ait point passé, tu es ma nièce à la mode de Bretagne, et je t’aime comme ma propre fille.
Geneviève pleurait. Une famille à elle, à elle le moulin où elle avait reçu tant d’injustes réprimandes, tant d’affronts douloureux ! Qu’importait d’ailleurs la richesse ? c’est François qu’elle eût voulu avoir ! Avec lui, la misère même eût été douce.
— Et, dit-elle, lui, mon mari, il le savait ?
— Il ne l’a su qu’à l’ouverture du testament, ou plutôt il l’a deviné, car personne ne le lui a dit. Ta mère a pleuré vingt ans sans trahir son secret.
— Ah ! je suis bien aise qu’il m’ait aimée avant ! répéta Geneviève, le cœur débordant à la fois de joie et de tristesse.
— Tu vois, mon enfant, dit le vieillard en se levant, que tous les moyens sont bons pour récompenser ceux qui le méritent. C’est la résignation de ta mère et ta sagesse qui vous ont valu tous ces biens…
— Qu’importent les biens ? dit amèrement Geneviève, c’est François qui m’était cher !
— Élève bien son fils ! dit Frappier en montrant le petit lit. Tu es une vaillante femme, Geneviève ; fais de l’enfant un homme de bien ! Savant ou meunier, qu’il soit honnête homme avant tout.
— Ne craignez rien, dit-elle avec un fier sourire, il sera digne de la famille.
— C’est Simon et Victoire qui enrageront quand ils sauront ça ! fit le bonhomme, revenant à sa malice ordinaire. J’espère qu’ils vivront très vieux, afin que tu puisses leur occasionner encore beaucoup de désagrément !
— Savez-vous, dit Geneviève en souriant, que leurs tracasseries me font moins d’effet depuis que je connais ma naissance ?
— Je comprends cela, mais ça ne suffit pas. Attends, quand je leur dirai que tu gagnes six mille francs, c’est ça qui leur donnera de l’ennui ! Mets le petit au collège et ne t’inquiète pas de son avenir. Jean-Frappier Beauquesne sera le plus riche de toute sa race, et si les Frappier d’il y a cent ans pouvaient le voir le jour qu’il rentrera au moulin, ils lui diraient : Salut, mon garçon !
Le vieux paysan repartit le lendemain. Seulement, pour faire plus commodément le voyage, il passa une blouse de coutil rayé par-dessus ses beaux habits de droguet, et remplaça ses souliers à clous par des sabots bourrés de paille.
— Avec cela, dit-il, on n’a jamais froid aux pieds.
Ainsi accoutré, il traversa bravement la rue Saint-Honoré, – il eût traversé les Champs-Élysées, – et s’installa dans l’intérieur de la diligence où il avait plus chaud que dans la rotonde, et où il avait retenu un coin. La lourde machine s’ébranla aux fanfares du conducteur, qui faisaient retentir la haute voûte de la cour des messageries ; le cousin se pencha à la portière pour envoyer un dernier adieu à Geneviève et à Jean, qui étaient venus le conduire, puis il se rencoigna contre le drap bleu de l’intérieur, et feignit un sommeil que rien ne troubla, ni la cérémonie de la pose sur un truc à la gare Saint-Lazare, ni le départ du chemin de fer.
Deux ans après, Geneviève apprit un jour que le dernier des Frappier était mort, en faisant de Jean son légataire universel, à charge de servir à sa mère l’usufruit des biens, sa vie durant. Si le vieux braque voulait être regretté, il avait trouvé le moyen de réaliser son désir, chose rare en ce monde.
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