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Chapitre 27

On visitait beaucoup Geneviève, depuis quelque temps. C’étaient d’étranges visites : des ouvrières qui lui faisaient leurs offres de service, des blanchisseuses de dentelles qui offraient leurs services, des femmes de ménage qui lui proposaient de les occuper, des commis de magasin qui venaient lui demander si elle avait des marchandises disponibles.

Madame Beauquesne travaillait comme d’ordinaire une après-midi, et par un hasard singulier, elle se sentait presque gaie. Le lourd fardeau qu’elle avait porté si longtemps sur son cœur semblait s’alléger de jour en jour, à mesure qu’elle voyait s’approcher le moment de la récompense. Elle s’était même prise à fredonner un ancien air du pays, chanté jadis à son berceau par la pauvre Céleste, maintenant endormie à l’ombre d’un mur d’église, sous un abri de rosiers de Bengale, lorsqu’on frappa à la porte de sa chambre.

Deux coups, durs et secs, comme ferait un homme pressé, qui attend à la porte de sa maison.

— Oh ! oh ! pensa Geneviève avec une envie de rire, voilà un maître, où je me trompe fort !

Elle alla ouvrir, avec cet air de raillerie sur son visage, et se trouva en présence d’un grand jeune homme mince, orné d’un col droit à pointes aiguës qui l’empêchait de baisser le menton, un monocle à l’œil, une petite canne à la main ; bref, un joli spécimen du contentement de soi-même.

— Madame Beauquesne, s’il vous plaît ? dit-il en s’efforçant d’abaisser ses regards vers Geneviève, qui était cependant presque aussi grande que lui ; mais son col était si pointu !

— C’est moi, monsieur, dit la jeune femme en réprimant un sourire.

— Ah ! je suis charmé !…

Le beau jeune homme entra dans la chambre, et, au jour de la fenêtre, Geneviève, qui l’inspectait minutieusement, acheva de le reconnaître.

— Je suis chargé, madame, d’une mission délicate par la maison Grosdos… Vous connaissez la maison Grosdos ?

Geneviève indiqua du geste que la maison Grosdos lui était totalement inconnue. Le jeune homme parut prodigieusement surpris.

— Comment ! vous ne connaissez pas la maison Grosdos ! Vous m’étonnez.

Il fut une seconde à se remettre de son étonnement ; mais, comme Geneviève ne faisait rien pour l’en tirer, il revint à lui sans autre secours.

— La maison Grosdos, reprit-il, est une des plus importantes maisons de dentelles de l’Europe ; elle a son dépôt principal rue de…

Geneviève inclina la tête en signe d’acquiescement ; elle revoyait encore, elle reverrait toujours le magasin somptueux, meublé d’ébène à filets d’or où elle était entrée le jour de son arrivée à Paris, pleine de confiance en sa propre honnêteté.

— Vous voyez cela d’ici ! Tout le monde connaît la maison, qui a une réputation européenne. Nous avons appris que vous fabriquez ou faites fabriquer des dentelles assez curieuses, et nous voudrions entrer en pourparlers avec vous au sujet de cette fabrication.

Geneviève restait muette.

— Nous voudrions voir quelques échantillons de vos ouvrages… continua le beau jeune homme d’un ton de plus en plus aimable. Sans répondre, Geneviève attira à elle le carton où elle mettait ses dentelles, en retira un grand morceau et le mit dans la main de son visiteur.

— C’est étonnant, dit-il, étonnant ! Vous faites travailler ?

— Non, monsieur.

— C’est étonnant ! répéta le messager de la maison Grosdos… Eh bien, madame, nous voudrions savoir à combien vous évaluez le monopole de la vente de vos produits, afin de voir si la maison peut s’entendre avec vous pour l’acquérir… nous vous ferions de belles conditions, très belles.

— Ce n’est plus à vendre, monsieur, dit Geneviève en se levant.

Son visiteur, surpris, remit machinalement la dentelle dans le carton, par habitude de commerçant, puis il regarda la jeune femme en penchant la tête de côté, car son col s’opposait absolument à ce qu’il la regardât en face.

— Vous l’avez vendu ? dit-il, stupéfait.

— Oui, monsieur, et vous devez le savoir, car sans cela vous ne seriez pas venu chez moi me faire des propositions, pour lesquelles d’ailleurs je vous prie d’exprimer ma reconnaissance à la maison Grosdos.

Le beau jeune homme resta un instant muet.

— Mais, s’écria-t-il, il fallait venir chez nous ; nous sommes la première maison du monde, et c’était le plus élémentaire de vos devoirs de vous adresser…

— Pardon, monsieur, dit Geneviève de sa voix claire. Le jour de mon arrivée à Paris, le jour même, entendez-vous ? je suis allée droit à votre maison, sans la connaître d’ailleurs. Je vous proposai à vous-même, monsieur, car je vous reconnais parfaitement, de me faire voir un échantillon de dentelles, ajoutant que je pourrais en faire d’au moins aussi belles que celles qui étaient dans la vitrine. Vous me répondîtes qu’on montrait les dentelles seulement aux personnes qui pouvaient en acheter… Vous l’avez oublié, monsieur ? Je m’en souviens, moi. Eh bien, ce jour-là, je possédais dans un petit carton, au fond de ma poche, la fortune d’une maison de dentelles… C’est la maison Grosdos qui l’aurait eue, – et pour un morceau de pain, car j’en ignorais la valeur, – si vous aviez été simplement poli ; oui, monsieur, poli et intelligent, car dans le commerce il ne suffit pas d’être très bien mis, il faut avoir le flair du commerçant qui distingue l’honnête homme de l’aventurier… Vous ne l’avez pas eu, monsieur, ce qui prouve que vous ne serez jamais un bon commerçant. Et je vous engage à raconter cette aventure à la maison Grosdos, qui n’y est pour rien, et à laquelle je regrette de ne pouvoir donner une réponse plus satisfaisante. J’ai bien l’honneur de vous saluer, monsieur.

Le beau jeune homme se trouva sur le palier sans savoir comment, et Geneviève, rentrée chez elle, la porte fermée, se mit à rire de tout son cœur.

— Eh bien, se dit-elle quand, son hilarité calmée, elle se remit à l’ouvrage, ça aurait été grand dommage que ce gentil monsieur, avec son col pointu, ne fut pas venu me voir !

N’espérant pas recevoir jamais de visite plus réjouissante, Geneviève ordonna désormais de dire invariablement qu’elle était sortie, quand des inconnus viendraient la demander.

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