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Chapitre 28

— C’est une fille, madame, une jolie petite fille ! dit madame Nanteuil à Geneviève qui venait prendre des nouvelles de madame Reynold.

— Elle en est contente ? fit Geneviève en souriant.

— Enchantée ; c’est ce qu’elle désirait.

— Allons, tant mieux ! dit la jeune veuve. Voilà un petit bonnet que j’ai fait à son intention ; je voudrais qu’elle le mit aujourd’hui, pour son début dans la vie.

C’était le plus mignon bonnet d’Alençon qui se put voir, un objet de layette royale. Après s’être bien récriée, madame Nanteuil en coiffa la tête du petit être qui la faisait grand-mère.

Au bout d’un moment, Marguerite envoya demander Geneviève, « une petite minute seulement ».

Geneviève entra dans la chambre à demi obscurcie par les rideaux.

— Voilà une petite femme pour votre fils ! fit la jeune accouchée avec un bon sourire. Nous les marierons dans dix-huit ans d’ici !

— Plaise à Dieu ! dit doucement Geneviève. Il se passera bien des choses d’ici là !…

— Rien qui puisse porter atteinte à notre amitié, répliqua Marguerite.

Geneviève rentra chez elle, l’âme pleine de doux sentiments, qu’elle ne connaissait pas encore.

C’était bon de se sentir non seulement aimée, mais traitée en égale par ces femmes riches, bien élevées, d’une position si différente ; c’était l’avant-goût d’un avenir où l’ancienne servante d’auberge aurait, à côté des plus considérées, une place qu’elle se serait faite à elle-même.

Au moment où elle mettait la clef dans la serrure de sa porte, elle entendit derrière elle, la respiration essoufflée d’une personne qui se hâte, et des pas lourds, résonnant dans l’escalier. Elle tourna la tête machinalement, et vit une de ses voisines, installée depuis peu sur le palier et qui raccommodait des dentelles, qui montait en courant, autant que le lui permettait son embonpoint.

— Madame Beauquesne, dit-elle en soufflant entre chaque mot, ma bonne madame Beauquesne, avez-vous un peu de feu chez vous ?

— Je n’en sais rien, répondit Geneviève en ouvrant sa porte. Le poêle est peut-être éteint… non, le charbon de terre brûle encore. En voulez-vous ?

La replète personne se faufila dans la chambre à la suite de la jeune femme.

— Malheureusement non ! Figurez-vous que le tuyau de mon poêle s’est détraqué ce matin. J’ai couru chez le fumiste, mais il ne peut m’envoyer son ouvrier que demain, et j’ai un travail pressé à rendre. Il faudra travailler tout le jour et toute la soirée sans feu… ça, c’est un petit malheur ; mais j’ai quelque chose à repasser, et voilà ce qui m’ennuie. Si vous voulez me permettre de faire chauffer mes fers à votre poêle, vous me rendrez un vrai service.

Geneviève ne voyait pas grand inconvénient à accorder cette petite faveur à sa voisine, qui ne faisait aucun bruit, et qui paraissait une femme sérieuse. D’ailleurs, devant quitter la maison dans quinze jours, et rompant par là avec tout son voisinage, elle était moins prudente que si elle avait eu devant elle la perspective de longues relations de porte à porte.

Madame Minot remercia chaleureusement, et courut chercher ses fers.

— Voyez, dit-elle en conduisant Geneviève dans sa chambre, voyez un peu dans quel état la suie a mis mon plancher.

Effectivement, la petite pièce était à peine habitable. Le tuyau séparé du poêle était appuyé le long du mur. La suie s’était déposée partout en poussière grasse et onctueuse, qui restait aux doigts imprudents.

— Je n’ose pas nettoyer, dit madame Minot ; comme demain j’aurai un ramonage complet, ce que je ferais aujourd’hui serait en pure perte. Je vais tâcher de trouver un petit coin bien propre pour repasser mon ouvrage… c’est un volant d’application que j’ai raccommodé, faudrait pas le salir !

Geneviève retourna dans sa chambre, se reprochant de ne pas inviter cette pauvre femme à repasser sa dentelle dans ce joli intérieur, si pauvre et si propre ; mais une méfiance instinctive la mettait désormais en garde contre tout ce qui lui était inconnu.

Madame Minot, de l’air le plus doux, allait et venait, prenant et rapportant ses fers, et s’excusait à chaque fois du dérangement qu’elle causait à Geneviève. Au bout d’un quart d’heure, la porte sans cesse ouverte et refermée avait envoyé tant d’air froid que la chambre était complètement glacée.

— Je vous demande bien pardon de vous donner tant de dérangement, dit la voisine en voyant Geneviève s’envelopper d’un châle, c’est que de les emporter comme ça, voyez-vous, ça gèle les fers ; l’ouvrage n’avance pas plus que si on n’y faisait rien. Je m’en vais acheter un peu de charbon dans un « gueux » en terre. Je l’aurais déjà fait si je ne craignais de m’asphyxier ; il n’y a que le trou du poêle, en haut, pour donner de l’air, et encore, je crois bien qu’il est bouché par la suie… Mais bah ! je n’en mourrai peut-être pas…

Pour le coup, Geneviève se sentit obligée, par toutes les lois de l’humanité, d’offrir à cette femme de venir terminer son repassage dans sa chambre. Madame Minot accepta après s’être fait prier pour la forme, et entra bientôt avec sa planche à repasser et tout son attirail, qu’elle installa près de la fenêtre.

Tout en travaillant avec une lenteur qui probablement n’était pas de la sagesse, elle jetait des coups d’œil sournois sur le mobilier de Geneviève. Le petit buffet, l’armoire à robes, la commode, furent interrogés extérieurement avec un soin méticuleux, la commode surtout, qui devait renfermer beaucoup de linge, à en juger par le mouvement que fit Geneviève en refermant le lourd tiroir où elle venait de prendre un raccommodage. Si pressée qu’elle fût de terminer son ouvrage à temps pour l’Exposition, la jeune femme ne se sentait nulle envie de travailler en présence de cette intruse. L’aventure de Besnard l’avait rendue prudente.

L’après-midi s’acheva ainsi lentement ; madame Minot avait commencé d’interminables récits sur les dames pour lesquelles elle réparait des dentelles, et Geneviève ne l’interrompant jamais, les récits s’enchaînaient les uns aux autres de telle façon que le plus célèbre des reconstructeurs de généalogies, d’Hozier lui-même, y eût perdu toute filiation. Vers cinq heures, madame Minot s’écria, en levant les bras au ciel :

— Eh bien, et mon dîner, comment vais-je le faire sans feu ? Et encore, je vous empêche de faire le vôtre, madame Beauquesne.

— Cela ne fait rien, dit Geneviève en la rassurant du geste ; ne vous inquiétez pas de mon dîner.

— Et votre petit garçon que vous devriez aller chercher ? C’est moi qui vous retiens ! Mais vous pouvez y aller sans crainte, ma bonne madame Beauquesne, vous me connaissez, Dieu merci, et votre chambre sera bien gardée…

Ce discours rassurant acheva de décider Geneviève. Laissant la porte de la chambre grande ouverte, elle s’avança sur le palier et appela la concierge d’une voix si sonore que toute la maison en retentit. Au second appel, la concierge apparut en bas dans le vestibule.

— Qu’est-ce que vous voulez ? dit-elle avec humeur.

— Je voudrais vous prier d’aller chercher mon petit garçon à l’école, dit la jeune veuve, et de me rapporter pour mon dîner quelque chose de chaud, ce que vous voudrez.

Le bruit d’une pièce de cinq francs, enveloppée de papier, retentit sur les dalles du vestibule, et la voix de la concierge, soudain adoucie, grogna en s’éloignant.

— J’y vais tout de suite.

Geneviève rentra dans sa chambre, ferma doucement la porte, et se remit à son raccommodage, sans ajouter un mot.

Un quart d’heure après, Jean arriva tout joyeux, muni d’une boîte au lait pleine de bouillon, et d’une de ces petites marmites en fer battu, si commodes pour transporter des mets chauds et liquides.

— Voilà le dîner, maman ! s’écria-t-il en entrant ; nous avons été l’acheter au restaurant, et la dame m’a donné un biscuit.

Madame Minot avait terminé son travail miraculeusement vite. Elle plia bagage et remporta ses fers.

— Je vous demande mille fois pardon, madame, dit-elle, et je vous remercie de tout mon cœur. Pour le peu que j’ai à faire ce soir, je l’emporterai chez une amie qui demeure en haut du faubourg Saint-Honoré. C’est un peu loin, mais j’aime mieux n’importe quoi que de rester seule ce soir dans cette vilaine chambre froide qui sent la suie. J’ai même envie de ne revenir que demain matin, pour le fumiste. N’est-ce pas, madame Beauquesne ?

— Faites pour le mieux, madame, dit celle-ci ; ce sont vos affaires.

Madame Minot murmura encore quelques paroles et sortit en refermant la porte. Geneviève éprouvait en sa présence une gêne insurmontable, un sentiment de répulsion qui allait presque jusqu’à l’horreur. Elle ne pouvait comprendre la raison de ces impressions bizarres, mais, quand cette femme fut partie, elle se sentit délivrée d’un grand poids.

Avec l’aide de Jean, qui devenait un auxiliaire habile, elle prépara leur modeste repas du soir, et aussitôt après elle prit son cher ouvrage, auquel elle s’attachait de plus en plus tous les jours. Elle l’aimait tant qu’elle pensait avec regret à l’heure prochaine où il lui faudrait s’en séparer pour le mettre dans la vitrine capitonnée de satin, que lui préparait M. Moisson.

Ce soir-là son amour pour son œuvre était si grand, qu’elle ne put résister au plaisir de la voir dans son ensemble. Réunissant les morceaux séparés qui devaient la former, elle s’obstina dans ce travail longtemps après que Jean se fut endormi, longtemps après que minuit fut sonné.

Ses voisins rentrèrent, suivant leurs habitudes respectives, à des heures diverses ; elle crut entendre des pas étouffés se rapprocher de la porte… Si Jean eût été debout, elle eût été voir quel curieux se permettait de regarder par le trou de la serrure… Il dormait ; une vague terreur, la peur de l’inconnu, bien souvent éprouvée par ceux qui vivent seuls, la retint, et un petit frisson lui passa dans le dos…

— On ne peut pas venir m’assassiner, pensa-t-elle, et puis, je crierais, il y a du monde dans la maison.

Elle resta penchée sur son ouvrage, assemblant dextrement les bandes isolées, formant des dessins complets avec des fragments qui semblaient informes, et quand elle n’eut plus de morceaux épars, elle porta la robe sur son lit, et l’étala sur son édredon rouge, après avoir levé l’abat-jour de la lampe.

— Que c’est beau ! murmura-t-elle tout bas : les princesses portaient autrefois des robes comme ça !

Un soupir étouffé lui sembla venir de derrière la porte comme si quelqu’un s’y tenait dans une position gênante. Elle alla s’assurer que la porte était fermée à double tour, la clef à l’intérieur ; elle ne pensa pas que la clef pouvait être tournée de façon à laisser pénétrer le regard.

Elle revint alors à la robe, et la prenant à poignée, elle la baisa avec ardeur, à plusieurs reprises, ensevelissant son visage dans l’inappréciable tissu, œuvre de ses doigts…

— Ô mon ouvrage, lui dit-elle tout bas, ô produit de mon courage et des leçons de ma pauvre mère Céleste, je t’aime, et je te remercie ! C’est grâce à toi que mon fils et moi nous allons vivre heureux et libres ! Jamais personne ne saura ce que je te dois de résignation, de patience, et maintenant, de joie !

Deux larmes de douce fierté coulèrent sur le fin réseau et furent promptement absorbées. La femme triomphante, altesse ou reine, qui porta cette robe ne se douta jamais que sa couronne et ses millions étaient hors d’état de lui procurer autant de bonheur que ces deux larmes en avaient donné à Geneviève.

Après un instant de contemplation, la jeune femme replia la robe, désormais presque terminée, la mit dans le carton d’où elle avait tiré les morceaux épars dont elle était faite, puis elle enferma ce carton dans l’armoire, sur la plus haute tablette ; elle mit ensuite le coussin à dentelles avec l’ouvrage en train, dans sa commode, à sa place ordinaire, retira les deux clefs réunies par un anneau, et pensa alors seulement à poser l’abat-jour sur sa lampe. Le bruit étouffé qu’elle avait cru déjà entendre frappa encore une fois ses oreilles, mais en décroissant, et une porte se ferma avec une extrême précaution.

— Demain après-midi, se dit-elle, je porterai cette robe chez madame Nanteuil. Elle vaut trop d’argent pour que je la conserve ici ; on pourrait me la voler…

Elle s’endormit, brisée de fatigue, car il était près de deux heures du matin, et rêva voleurs toute la nuit.

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