Chapitre 29
Le lendemain, Geneviève s’éveilla tard, et fut aussitôt sur pied, car il fallait expédier à l’école maître Jean, toujours plus lambin à mesure qu’on était plus pressé, suivant la coutume invariable des enfants.
Les terreurs de la nuit s’étaient dissipées à la vue du beau soleil qui dorait les toits et les cheminées. Il ne s’agissait plus de craindre, mais d’espérer ; tout était joyeux et vif, et les moineaux qui battaient du bec avec impatience à la fenêtre en réclamant leur déjeuner de miettes, n’étaient ni plus gais ni moins vifs que maître Jean et Geneviève elle-même.
Celle-ci conduisit son fils à l’école. Il aurait mieux aimé s’en aller sous les arbres des Tuileries, où sa mère le conduisait le dimanche, à cette époque où l’on pouvait encore conduire ses enfants aux Tuileries sans leur mettre pour deux cents francs de toilette sur les épaules ; mais Geneviève avait ses ouvrières qui l’attendaient à l’atelier pour la leçon de dentelle : elle repoussa cette supplique de maître Jean, et s’en alla gaiement à l’atelier, poussée et encouragée par un vent frais qui mettait de la joie jusque dans les petits morceaux de papier qui tourbillonnent dans les rues avec un air de papillons blancs.
Les ouvrières avaient pensé qu’il faisait trop beau pour travailler, car une seule était venue ! Geneviève la renvoya, et revint chez elle vers onze heures, portant son déjeuner dans un petit panier, qu’elle tenait du bout des doigts. Elle dit bonjour à la concierge en passant, prit sa clef dans sa poche en montant l’escalier, ouvrit sa porte, et entra dans sa chambre.
Elle éprouva sur-le-champ une singulière impression : l’odeur de son logis était changée.
Qui ne connaît l’importance des odeurs, parmi le total des impressions que nous recevons de l’extérieur ? En entrant dans une maison oubliée depuis l’enfance, l’odeur des murs fait monter au cerveau mille souvenirs perdus, que les yeux ni la mémoire n’auraient si puissamment évoqués.
Geneviève huma l’air autour d’elle et sentit que l’atmosphère de sa chambre n’était pas la même que de coutume. À quoi attribuer ce changement bizarre ? La fenêtre était fermée, le poêle froid, le logis bien rangé, et cependant ce n’était pas le rangement habituel ; la différence était peu de chose, mais il y avait une différence…
— On est entré ici ! pensa Geneviève.
Elle resta droite, effarée, ses terreurs de la nuit l’assaillant avec une intensité redoublée. Elle n’osait remuer, craignant de faire sortir de quelque cachette un être dangereux qui la prendrait à la gorge. Elle voulut crier, et se retint, à la pensée qu’on la croirait folle de crier sans motif, et cependant effrayée au-delà des paroles, elle n’osait plus avancer.
Une idée traversa tout à coup son esprit. Elle ouvrit sa porte toute grande, afin d’être entendue si elle criait, puis elle courut à son armoire. La clef était dans sa poche, cependant le battant vint de lui-même à l’impulsion de sa main. Elle saisit le carton qui contenait la robe de dentelle, et qu’elle voyait sur la planche ; et elle l’ouvrit d’une main tremblante… le carton était vide.
Elle poussa un cri et courut à la commode. Le tiroir non plus n’était pas fermé, car la serrure était tombée à l’intérieur sous la poussée du ciseau… le coussin à dentelle, l’ouvrage commencé, les cartons modèles, tout avait disparu, emportant les espérances de Geneviève.
Elle resta immobile, les mains enlacées et tordues, devant ces meubles béants, mesurant l’horreur de sa situation. Le travail de plusieurs années perdu, ses modèles et ses fuseaux disparus, c’était dur, mais ce n’était rien auprès de l’abîme qu’elle aperçut sur-le-champ. Qui la croirait victime d’un vol ? Aux yeux de M. Moisson, aux yeux de tous, ne passerait-elle pas pour la complice, chèrement payée, de ceux qui venaient de voler l’exposition du manufacturier ?
Elle ne resta pas longtemps affaissée sous ce coup. La lumière s’était faite dans son esprit en même temps que le vol s’était manifesté. Elle sortit de sa chambre, la laissant ouverte, et pour ainsi dire au pillage : que pouvait-on lui prendre désormais ? Sans hésiter une seconde, elle alla frapper rudement à la porte de sa voisine.
Personne ne répondit.
L’étage était désert ; à cette heure, tous les locataires déjeunaient au dehors. Elle frappa encore, deux fois, trois fois, avec une rage terrible et muette… Il n’y avait personne, ou bien on ne voulait pas répondre. Geneviève rassembla ses forces, plia les genoux, et d’un coup d’épaule, elle força la porte. Le bois craqua, la serrure fit entendre un bruit métallique, et la gorge de fer tomba sur le plancher. Le porte en s’ouvrant toute grande alla battre contre le mur, et Geneviève entra.
La chambre était dans le même état que la veille, cependant une place soigneusement balayée devant le lit, et le couvre-pied blanc, sans trace de suie, annonçaient qu’on y avait passé la nuit, sans quoi ces endroits eussent été recouverts comme le reste d’une couche épaisse de poussière noirâtre. Geneviève jeta un regard autour d’elle, et sans hésiter, comme poussée par un ressort, elle alla droit au lit.
L’un après l’autre, d’une main alerte et vigoureuse elle jeta sur le plancher l’oreiller, puis les couvertures, puis les draps, puis les matelas ; rien. C’était un honnête lit d’ouvrière, qui ne recélait aucun objet mal acquis… Geneviève se prit la tête dans les mains. Est-ce que cette voleuse aurait emporté les objets volés sur-le-champ sans prendre le temps de respirer ?
Une grande rage la prit ; elle avait besoin de briser quelque chose, et elle cherchait du regard autour d’elle, quand une idée désespérée lui vint.
— J’en aurai le cœur net ! dit-elle tout haut, dans sa colère.
Avec une force surhumaine, elle saisit le sommier par son attache de coutil, et le secoua vigoureusement… quelque chose tomba sous le lit.
Sans s’arrêter à le regarder, Geneviève leva la lourde machine d’un seul bras et la fit basculer, montrant le dessous… Un cri de triomphe partit de sa poitrine, et elle enfonça ses mains puissantes, au risque de les déchirer, au travers des ressorts de cuivre tournés en spirale, et elle ramena un paquet enveloppé d’une serviette, soigneusement caché tout au fond.
Avec tant de précautions, que les mains lui tremblaient, elle ôta l’enveloppe, et sa robe de dentelle apparut. Geneviève se baissa alors, et retira de dessous le lit l’objet qui était tombé dans la furie de son attaque ; c’était son coussin et les modèles, enveloppés dans un mouchoir.
Elle les sentit au travers de la toile, et sans s’arrêter à les examiner, elle retourna en hâte dans sa chambre avec ses trésors. Elle ferma sa porte à clef, et s’assit, car ses jambes ne pouvaient plus la soutenir.
Tout était clair, si clair qu’il était inutile d’y penser. La seconde réflexion fut celle-ci :
— Elle va revenir, accompagnée sans doute de l’homme qui l’a payée pour ce vol ; je suis seule, ils sont capables de me tuer.
Elle avait encore son chapeau et son pardessus, elle prit dans l’armoire un petit portefeuille contenant son argent, auquel la voleuse n’avait pas touché, peut-être ne l’avait-elle pas vu, et ramassant les chers objets qui représentaient non seulement sa fortune, mais son honneur de commerçante, elle les mit dans un panier. Puis elle sortit, ferma sa porte et descendit l’escalier en courant.
Entre le premier et le second, elle entendit la voix de madame Minot qui montait en compagnie d’un homme maigre et velu, qu’elle ne connaissait pas. Son sang lui reflua au cœur ; les paroles lui manquaient, elle eut peur, plus peur que jamais ; elle prit son élan et passa le long de la muraille, si vite que ceux qui venaient à sa rencontre ne surent trop ce que c’était.
— Eh mais, c’est elle ! dit madame Minot en se penchant sur la rampe.
— Vite ! répondit l’homme.
Ils montèrent rapidement tous deux. Geneviève s’arrêta dans le vestibule, mue par un invincible désir de savoir ce qui allait arriver. Maintenant qu’elle était presque dans la rue, sous la protection de tous, elle n’avait plus peur. Elle écouta le bruit des pas lourds, de plus en plus inégaux à mesure qu’ils montaient plus haut, puis un cri retentit, un cri de rage impuissante.
— Elle a vu sa chambre, se dit Geneviève. Je suis vengée.
Sans en attendre davantage, elle courut chez madame Nanteuil, qu’elle trouva à son déjeuner.
— On me l’a volée, lui dit-elle tout d’une haleine. Puisque M. Moisson n’est pas à Paris, gardez-moi tout cela, chez vous ce sera en sûreté !
Madame Nanteuil eut quelque peine à comprendre comment Geneviève la priait de lui garder ce qui lui avait été volé ; mais avec quelques explications, elle fut au courant.
— Décidément, dit-elle à la jeune femme, vous ne devriez pas vivre seule ! Vous vous exposez à trop de périls. En attendant que nous ayons trouvé quelque accommodement, vous allez occuper la chambre de Marguerite, quand elle était jeune fille. Ici, au moins, comme vous le dites, tout sera en sûreté, vos biens et vous-même.
Il n’y avait pas à refuser ; Geneviève accepta. Cet asile provisoire la sauvait aussi des dangers d’une vengeance éventuelle. À l’heure ordinaire, elle alla chercher maître Jean, qui fut très surpris de ne pas rentrer à son domicile de la veille et non moins enchanté de dîner chez madame Nanteuil, qui le gâtait assez pour le charmer, et trop peu pour lui être nuisible.
Un petit appartement « trop cher », disait Geneviève, se trouvait vacant dans la maison dont M. Reynold était propriétaire, et qu’il habita avec sa femme. Madame Nanteuil se chargea d’arranger la difficulté, et prit son gendre à part.
Il ne voulut rien diminuer au prix qu’il avait fixé. C’était un homme avisé et qui connaissait le prix de l’argent ; un bail fut signé pour douze ans, et madame Nanteuil courut le porter à sa protégée.
Un homme de confiance fut chargé d’aller chercher les meubles de Geneviève dans son ancienne chambre ; ils n’étaient pas beaux, et convenaient peu à son nouvel appartement, dans lequel elle se perdait à tout moment ; mais tels qu’ils étaient, ils pouvaient servir à donner plus d’une leçon à de nouveaux enrichis. On les mit dans la chambre de Jean-Frappier Beauquesne, car ce personnage devait désormais avoir une chambre.
— Ça m’est égal, dit le jeune indompté quand madame Nanteuil, croyant lui faire plaisir, lui annonça cette nouvelle. Ça m’est tout à fait égal et ça ne me punit pas du tout : je sais bien que maman viendra toujours y travailler à côté de moi !
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