Chapitre 30
Peu de jours après, Jean rentra souffrant de l’école. C’était un garçon courageux, qui n’aimait pas à se plaindre ; il ne dit rien. Mais le lendemain, quand il fallut se lever, le petit garçon, pris de vertige, tomba sur le parquet comme une masse. Sa mère envoya chercher un médecin. C’était une de ces maladies de l’enfance qui n’offrent aucun danger par elles-mêmes, mais aux cours desquelles peuvent survenir des complications inquiétantes.
Jean était un singulier garçon, paysan par l’enveloppe robuste et lourdaude, affiné, presque délicat, par l’extrême sensibilité nerveuse qu’il tenait de sa mère. Il fut malade longtemps, avec des rechutes, des reprises de fièvre, alors que tout semblait fini, des faiblesses sans cause, des langueurs inexplicables. Plus d’une fois, sa mère en le voyant couché plutôt qu’assis dans le lit, les mains molles, les yeux atones, au cours d’une convalescence sans cesse troublée, la pauvre mère, tourmentée par les remords, se dit qu’elle avait tué son fils en l’amenant à Paris.
— C’est au moulin qu’il devait vivre, se disait-elle en le regardant jouer avec des bouquets de violettes qui semblaient noires entre ses mains de cire. C’était un enfant de village, et la ville le tuera… Si je savais qu’il fallût retourner au moulin, j’y retournerais.
Le médecin l’en dissuada. Jean, si vigoureux autrefois, était devenu trop délicat pour cet air du Cotentin, saturé des brises de mer, et rude aux natures frêles. Ce qu’il lui fallait, c’était un séjour paisible dans quelque plaine, pas trop loin de Paris, une de ces douces plaines de l’Île-de-France, où pendant les beaux jours de l’été l’air semble du velours, où le soleil chauffe sans brûler, tamisé par les grands arbres, où les fruits qui mûrissent embaument l’atmosphère pendant toute la saison des récoltes.
Ce lieu de calmes délices, M. Reynold le possédait, dans le département de Seine-et-Marne. Marguerite et sa petite fille Renée devaient y passer l’été, pendant que le chef de la famille, qui s’était fait nommer, on ne sait comment, membre du jury des récompenses, serait retenu à Paris par ses hautes et multiples fonctions.
Il fut donc convenu que, dès le rétablissement de Jean, sa mère l’emmènerait à Rosigneules, pour y passer l’été. Ce moment tant attendu se trouvait retardé de jour en jour, si bien que l’époque de la distribution des médailles arriva. Ce fut alors madame Nanteuil qui engagea Geneviève à rester à Paris quelques jours de plus.
— Vous devez bien cela à M. Moisson, lui dit-elle.
Geneviève ne saisissait pas très bien l’à-propos de cet aphorisme ; mais elle se laissa d’autant mieux convaincre qu’elle ne comprenait pas, et qu’en cas semblable, elle cédait presque toujours à ses amies.
Jean allait mieux, beaucoup mieux ; sa mère put enfin le quitter pour quelques heures, et se rendre au palais de l’Industrie où elle n’avait pas mis les pieds depuis l’ouverture de l’Exposition. Elle se laissa mener de vitrine en vitrine, et ressentit tout à coup un grand coup au cœur, en reconnaissant sa robe, exposée dans toute sa splendeur, entourée de tout ce qui pouvait en faire ressortir la beauté.
Et son nom était là, en lettres d’or, sur un cartel de velours grenat, le nom de la meunière du moulin Frappier, exposé aux yeux de l’univers entier !
Et l’univers entier s’arrêtait devant la robe et s’extasiait sur le travail exquis, sur le goût irréprochable, sur la longue patience, et surtout s’étonnait de la résurrection d’un point perdu, une de ces choses que Colbert nommait jadis la fortune de la France !
Geneviève, après avoir entendu ces discours, restait muette, abasourdie, presque hébétée par tout ce qui l’entourait, et plus encore par ce qu’elle ressentait. Marguerite, qui l’accompagnait, la prit par le bras pour l’emmener ; elle la suivit docilement.
— Voulez-vous rentrer ? lui dit madame Reynold, en la voyant si étrangement affectée.
Geneviève fit un signe affirmatif, et elles montèrent en voiture.
Après un assez long silence, la veuve posa sa main sur celle de Marguerite.
— Tout cela est beau comme un rêve, dit-elle ; c’est à peine croyable, et cependant je sens que c’est vrai. J’ai retrouvé là avec mon courage, mes émotions, mes craintes et mes joies du temps passé ; ce que j’ai entendu me tinte encore aux oreilles… mais voyez-vous, Marguerite, si j’avais perdu mon fils, j’aurais tout laissé là, et je serais allée mourir dans quelque coin.
Et les larmes qu’elle contenait depuis trois mois roulèrent sur ses genoux, rapides et bienfaisantes.
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