Chapitre 4
La noce se fit, une belle noce, car François y avait convoqué le ban et l’arrière-ban de sa parenté, non par folle ostentation, mais pour montrer à tous qu’il ne se cachait point d’épouser Geneviève Héroüy.
Au repas de noce, un vieux parent du défunt bonhomme qui avait légué le moulin à François, se leva pour porter une santé.
— Je bois, dit-il, à la mémoire de mon cousin, Jérôme Frappier.
Un grand silence se fit autour de la table.
— Jérôme, continua le vieillard, était plus malin que nous tous ; il aimait son moulin, qu’il tenait de son père ; si son fils avait vécu, Jérôme aurait été le meilleur des hommes. Mais le garçon étant mort jeune, il n’avait pas dix-neuf ans, le propriétaire du moulin devait penser à trouver un maître pour son bien, quand il n’y serait plus. Il m’en a parlé souvent, le vieux meunier, et s’il t’a choisi, François, de préférence à d’autres parents, j’y suis peut-être bien pour quelque chose.
— Je vous remercie, mon cousin, fit François en levant son verre d’une façon solennelle.
— Après moi, reprit le vieux, il n’y aura plus de Frappier ; car je suis le dernier, mais le moulin reste là, pour témoigner que notre famille était bonne et forte ; si tu veux faire plaisir à ta parenté, François, donne à ton premier garçon le prénom de Frappier ; c’est un drôle de nom de baptême, et le curé fera peut-être des façons, mais c’est tout de même un nom de chrétien, et qui a été bravement porté !
— Il le sera encore pareillement, répondit François, et je vous remercie de votre conseil, mon cousin, car il est bon à suivre. Je vous fais raison : À la mémoire de Jérôme Frappier, qui m’a laissé avec son bien le moyen d’épouser sans tarder ma bonne femme Geneviève !
Le reste de la fête fut comme partout ailleurs ; on s’en alla pour la plupart fort ivres ; il y eut des querelles et des raccommodements ; beaucoup de vin de bu, pas mal de renversé ; les chevaux trottèrent tard dans la nuit sur des routes qu’ils ne connaissaient guère, ramenant leurs maîtres vers leurs demeures lointaines, et pendant ce temps-là, Céleste, retournée seule à sa maisonnette couverte de chaume, pleurait au souvenir de sa jeunesse, si brusquement évoquée devant elle par la noce et le discours du vieux cousin.
Oui, Geneviève était bien à sa place sous ce toit nuptial qui avait appartenu à Jérôme Frappier ; si le jeune homme mort à dix-neuf ans eût vécu quelques mois de plus, c’est Céleste qui serait entrée en maîtresse sous le toit où régnait hier Victoire Beauquesne, où régnerait désormais Geneviève, la fille du jeune Frappier emporté en huit jours par une fluxion de poitrine.
Le savait-il, le vieux meunier, que cette fillette aux yeux noirs était la fille de son fils ? Peut-être en se sentant mourir, le jeune homme lui avait-il confié le triste sort de l’enfant qui devait naître ?
C’était un bonhomme fantasque, ennemi de toute contrainte. S’il ne fit rien d’apparent pour Céleste et sa fille, c’est qu’il détestait le scandale, et la menace de commentaires provoqués par cet événement lui semblait d’avance le plus effroyable des désastres. Personne n’avait rien su… Pourquoi révéler ce qu’on ignorait ? Libre de sa fortune, n’aurait-il pas le droit d’en disposer un jour en faveur de sa petite-fille si d’ici là les défauts mêmes ou les vices de l’enfant ne l’en avaient pas détourné ?
Il fut bon pour Céleste, qui travailla dur, mais sans jamais manquer de pain. Les villageois avaient eu quelque soupçon de la vérité : ils avaient remarqué combien Jérôme, indifférent jadis pour les enfants des autres, depuis la mort de son fils était devenu généreux pour les petits de Haville, généreux surtout pour Geneviève ; mais c’était naturel, elle était la plus pauvre.
La fillette allait et venait dans la maison pendant que sa mère en journée faisait la lessive ou les raccommodages, et le vieux bonhomme, vieilli de vingt ans par son chagrin, la laissait aller et venir. Puis, quand elle avait eu douze ans, il l’avait blâmée de rester à rien faire, aux côtés de Céleste qui travaillait ; c’est ainsi qu’elle avait pris le goût de l’ouvrage, avec la fierté du pain gagné !…
Il était mort, le vieux Frappier, sans avoir jamais laissé deviner à personne pourquoi son testament portait François pour légataire universel… Céleste s’en doutait, et la nouvelle de cet héritage inattendu, qui faisait du bon ami de sa fille le plus riche propriétaire du pays, avait été pour elle la preuve que le défunt n’avait jamais douté, en son cœur, de la filiation de Geneviève. La malheureuse mère sentit ce jour-là une montagne lui tomber des épaules : sa faute lui sembla pardonnée.
François savait seulement que Frappier s’intéressait à ses amours. Un soir qu’il revenait du hameau où Geneviève, devenue grande, soignait non les clients de l’auberge, mais le ménage de l’aubergiste, il avait trouvé Jérôme assis sur le bord d’une haie.
— Tu viens de Délasse ? dit le vieux.
— Oui, père Frappier.
— Tu courtises Geneviève ?
Pris de court, le garçon ne sut pas mentir.
— Je l’aime, dit-il.
— L’épouserais-tu ?
— Ah ! tout de suite, si ma mère voulait ; mais il faudra que je gagne ma vie plus richement que je ne fais !
— Entre au moulin, répondit le vieux ; je m’intéresse aux jeunes gens. Tu seras mon premier garçon meunier, et avec le temps on verra à vous faciliter le mariage. J’aime les jeunes gens qui se marient, moi !
Il avait surveillé pendant six mois son nouveau garçon, puis il s’était attaché à lui comme à un fils… et le lendemain de sa mort, François, appelé chez le notaire, s’était vu riche, maître de son sort.
C’est à tout cela que pensait Céleste, en pleurant de chagrin pour le passé et de joie pour l’avenir. Quant à François, il ne s’en doutait pas.
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