‹ Le moulin FrappierChapitre 31 sur 57 · Chapitre 31

Chapitre 31

La grande nef du palais de l’Industrie chatoyait sous les yeux des spectateurs placés dans les galeries. Les drapeaux de toutes nationalités se balançaient doucement sur la tête des exposants ; tout au fond, sous le grand vitrail qui représente la France convoquant les nations, un monsieur en cravate blanche lisait la liste des récompenses devant les puissants de ce monde ; de temps en temps, la musique éclatait en fanfares triomphantes, des applaudissements se faisaient entendre. Bien des mécontents, dans cette fête, hochaient la tête d’un air de blâme, pendant que d’autres rayonnaient sans vergogne, ainsi qu’il arrive à toutes les distributions de récompenses.

Le tour des dentelles arriva enfin. Geneviève assise parmi les exposants, à côté de M. Moisson, se pencha vers lui :

— Vous avez une médaille, n’est-ce pas ?

Le brave homme fit un signe qui voulait dire oui, et tendit l’oreille pour entendre proclamer son nom.

Dans la galerie en face, Marguerite Reynold s’inclina sur Jean Beauquesne, qui s’endormait, engourdi par la chaleur, par la lassitude de la longue séance, et dont le visage pâle, amaigri, avait une frappante ressemblance avec celui de sa mère.

— Jean, dit-elle, réveille-toi, écoute bien, tu vas entendre quelque chose.

— Quoi donc ? les récompenses ! C’est ennuyeux !

— Oui, mais écoute ce que je te dis. Tu sais ce que c’est qu’une médaille d’or ?

— Vous me l’avez expliqué hier, fit Jean d’un air fatigué qui demandait grâce.

— Eh bien, écoute, M. Moisson va en avoir une… après son nom, écoute encore.

Jean fit un signe affirmatif, et, tout à fait réveillé, appuya son menton sur le bord de la galerie. Sa mère, qui ne le quittait pas des yeux, lui envoya un geste d’amitié avec un sourire.

— … Joseph Moisson ! proféra distinctement le monsieur qui lisait, détachant les noms, seuls importants, de tout le reste de sa lecture.

Geneviève adressa un sourire au manufacturier.

— … Madame Geneviève Beauquesne ! dit une voix au bout de la nef.

— Maman ! cria Jean en tendant les bras vers sa mère. Maman !

Il se rejeta en arrière, son visage se couvrit d’une pâleur cendrée, et Marguerite l’emporta évanoui dans ses bras au milieu d’un murmure sympathique des assistants émus de la beauté et de la faiblesse de l’enfant.

Quand il ouvrit les yeux, sa mère le regardait, penchée sur lui, avec un vague sourire mêlé de crainte.

— Ce n’est rien du tout, dit le médecin de service. La chaleur et l’émotion, c’en est assez pour expliquer ce petit accident. Tous mes compliments, madame.

Il s’inclina devant la jeune mère, qui soutenait tendrement son fils déjà debout.

— Une médaille d’or, maman, une médaille ! Ah ! tu l’as bien gagnée !

Geneviève se hâta d’enlever son enfant aux compliments de toute espèce qui bourdonnaient à ses oreilles. Elle ne comprenait plus bien ce qui lui arrivait. Marguerite les conduisit vers sa voiture.

— Est-ce vrai que j’ai une médaille ? dit-elle à son amie, pendant qu’elles roulaient vers leur demeure, avec Jean entre elles.

— Rien n’est plus vrai !

— Comment ne l’ai-je pas su ?

— C’était un complot, nous voulions vous en faire la surprise. Nous aurions dû au moins le dire à Jean… Mais nous avions peur qu’il ne sût pas garder le secret.

— Moi ? fit Jean, complètement remis. Est-ce que je n’ai pas gardé le secret de maman depuis longtemps ? Jamais je n’ai dit à l’école, que maman faisait de la dentelle, et si vous croyez qu’on ne me l’a pas demandé !

Quand, à la fin de cette journée, la mère et le fils se trouvèrent seuls ensemble, leur premier mouvement fut de s’enlacer étroitement. Jean ne pouvait dénouer ses bras du cou de sa mère.

— Une médaille d’or, maman, une médaille à l’Exposition ! Ah ! ma chère maman, tu es contente, n’est-ce pas ?

— Oui, dit Geneviève d’une voix grave. Mais rappelle-toi, mon fils, que c’est la récompense du travail… Il faudra bien travailler, Jean, pour en avoir à ton tour quand tu seras un homme !

— Oh ! maman, tu verras ! dit Jean d’un air convaincu. Je te ferai honneur !

q

Page 1