Chapitre 1
Geneviève lisait auprès de la fenêtre. Ses cheveux avaient blanchi, mais elle était toujours belle.
Un violent coup de sonnette retentit dans l’antichambre, la bonne y courut, et presque au même instant la porte de la chambre de madame Beauquesne s’ouvrit toute grande.
— Mère, s’écria Jean en paraissant sur le seuil, mère, je suis reçu !
Geneviève leva les yeux d’un air à la fois joyeux et étonné.
— Reçu ? où donc ! Je croyais que tu avais passé tes examens depuis longtemps ! dit-elle avec un sourire.
— Reçu, ma bonne mère… c’est un secret, ou plutôt c’en était un. Rassure-toi, c’est un bon secret, de ceux qui servent à faire les surprises… Je suis reçu au salon de peinture.
Et il mit sous les yeux de Geneviève la lettre du ministère des beaux-arts qui annonçait l’admission de ses deux tableaux ; puis il s’assit sur son siège bas, et se blottit contre sa mère, comme au temps où il était petit garçon ; elle posa une main sur les boucles brunes de son fils, et resta absorbée dans ses pensées.
— Eh bien, mère, tu n’es pas contente ? fit Jean, un peu surpris de son silence.
— Je suis heureuse, mon fils, heureuse d’un succès si rapide… Es-tu sûr de le mériter ?
— Oh ! mère, écoute, après la quantité de croûtes qui se fait remarquer tous les ans au Salon, je n’ai vraiment pas de quoi me pavaner que de me savoir accroché à un mur, tout là-haut, là-haut, au-dessus des toiles de sept mètres sur neuf ! Tu vois que je ne me fais pas d’illusions sur mon succès, comme tu dis. Je mérite toujours bien cela, mère sévère et prudente, qui ne m’as jamais gâté, tu en conviendras la première !
Geneviève ne put s’empêcher de rire, tant son fils avait l’air modeste.
Jean était maintenant un beau garçon, dans la fleur de la vie et de la santé. Grand et mince, tout en ressemblant à sa mère, il commençait à montrer le sang paternel dans sa démarche aisée et surtout dans sa manière de porter haut la tête, les cheveux rejetés en arrière. C’était un de ceux à qui tout semble facile et pour qui les petits obstacles de la vie n’existent pas ; tout leur est facile en effet, car la moitié des difficultés en ce monde provient du manque d’énergie et de décision.
— Je souhaitais que cette lettre arrivât pour l’anniversaire de ma naissance, reprit Jean, et, tu le vois, mère, le destin m’a favorisé ; je viens de la recevoir en rentrant.
— Et si tu avais été refusé, monsieur le présomptueux ? dit madame Beauquesne.
— Tu n’en aurais rien su ! N’est-ce pas assez d’être refusé, sans être encore grondé par sa mère !
— Cela ne t’aurait pas manqué ! riposta Geneviève. Mais ses yeux souriaient, malgré son ton sévère, et son fils savait lire sur ce visage aimé. Il l’embrassa tendrement et reprit son chapeau.
— Tu sors encore ? Ne t’attarde pas pour le dîner ; tu sais que nous avons du monde…
Jean rougit un peu.
— Je serai exact, ma mère chérie, dit-il ; je ne te demande qu’un quart d’heure.
Il sortit en courant, et Geneviève alla inspecter les préparatifs du dîner qu’elle donnait à ses amis en l’honneur du vingt et unième anniversaire de son fils.
Tout avait changé autour de l’ancienne paysanne ; un mobilier de bon goût, décelant l’aisance, un service de porcelaine blanche avec un chiffre d’or, une argenterie simple, mais irréprochable, des fleurs sur la table, des tapis partout, tout enfin annonçait un bien-être complet et intelligent.
En effet, Geneviève, sachant qu’une fortune considérable appartenait à son fils, n’avait pas à redouter pour lui les surprises de l’avenir. Elle s’était efforcée de lui donner tout ce que l’or seul ne peut procurer : le goût des belles choses, et surtout le plaisir de les acheter au prix de son travail. Pas un des objets d’art ou de luxe de cet appartement qui n’eût été l’occasion d’une leçon pour le jeune homme, et l’argent qu’il voyait sortir d’une vieille petite bourse, à lui bien connue, pour payer les factures des marchands, y avait été mis en sa présence, produit des journées de travail de sa mère, ou des ventes de M. Moisson.
Le résultat avait dépassé leurs espérances ; la condition, stipulée par Geneviève, d’une part dans les bénéfices, avait été le principal élément de leur bien-être. Aussi bénissait-elle tous les jours madame Nanteuil, qui lui en avait donné la pensée.
La bonne dame était morte depuis quelques années, laissant sa fille bien seule ; au milieu de tout son luxe et pendant sa longue maladie, elle l’avait confiée à Geneviève.
— Aimez-la bien, avait-elle dit, car je ne sais trop qui l’aimera. La fille me paraît ressembler beaucoup au père, et pour celui-là, je n’en parle pas.
Après la mort de madame Nanteuil, la famille Reynold s’était soudainement accrue d’un membre inattendu. Un beau jour, au retour d’un de ses fréquents voyages, car c’était l’être le plus instable de l’univers, M. Reynold avait ramené une grande fillette d’environ quatorze ans.
— C’est ma nièce, avait-il dit en la présentant à sa femme. C’est une orpheline ; je vous prie de la traiter comme votre enfant.
Un peu surprise de ce surcroît de maternité qui lui tombait du ciel, Marguerite avait fait de son mieux, supposant que le séjour de mademoiselle Clotilde ne serait que provisoire ; mais l’installation paraissait au contraire définitive, car M. Reynold choisit des cours pour elle, désigna une femme de chambre pour l’y accompagner, et lui fit arranger une chambre dans l’habitation de Paris.
— Cette enfant n’a que nous, elle porte mon nom, dit-il à Marguerite, un jour qu’elle s’était décidée à l’interroger ; je veux qu’elle habite sous notre toit ; vous me ferez plaisir en la traitant comme votre fille, et quand le moment sera venu de la produire, elle sortira avec Renée, dont on pourra avancer les débuts dans le monde, afin de ne pas trop faire attendre Clotilde.
Madame Reynold n’essaya ni de lutter ni d’obtenir des éclaircissements ; elle connaissait assez son mari pour savoir que c’était inutile ; mais dans ses conversations avec Geneviève, le sujet fut épuisé jusqu’à la dernière goutte, et les deux amies conclurent que, selon toute vraisemblance, cette enfant, de trois ans plus âgée que Renée, devait appartenir à M. Reynold par des liens plus rapprochés qu’il ne voulait le dire.
— Mon Dieu, conclut madame Reynold, ce n’est pas sa faute, à cette enfant ! Je ne lui en veux pas, et me sens toute disposée à lui tenir lieu de la mère qu’elle a perdue ; mais je la voudrais plus expansive ! Mademoiselle Clotilde, en effet, ne parlait guère, mais deux yeux noirs magnifiques, ombragés par des cils épais, se chargeaient volontiers de faire la conversation à défaut de sa langue. On ne peut dire qu’elle inspirât la confiance, mais un intérêt bizarre causé par l’étrangeté de sa discrète personne s’attachait à elle, quoi qu’on en eût. Elle connaissait son pouvoir, et ne se faisait pas faute d’en user.
En grandissant, cette espèce de coquetterie s’était voilée sous la modestie de son âge ; elle y avait beaucoup gagné, et nombre des amis que M. Reynold attirait chez lui faisaient une cour assidue à la jeune fille, bien qu’elle eût à peine dix-sept ans. Ces hommages ne plaisaient guère à Marguerite ; son mari répondit à quelques observations timides, qu’ayant l’intention de marier Clotilde de bonne heure, il ne pouvait trouver mauvais qu’elle fût en mesure de faire son choix ; dès lors, madame Reynold ne dit plus rien, et se borna à tenir Renée autant que possible à l’écart lors de ces occasions, malheureusement fréquentes.
q