‹ Le moulin FrappierChapitre 33 sur 57 · Chapitre 2

Chapitre 2

Jean rentra comme il avait dit, au bout d’un quart d’heure, et trouva sa mère dans la salle à manger, en train de donner aux objets du couvert ce dernier rangement de la maîtresse de maison qui leur communique un aspect si différent des tables d’hôte, somptueusement garnies, cependant.

— L’anniversaire de ton fils doit être une fête pour toi, mère, dit le jeune homme en présentant à Geneviève un bouquet de roses épanouies.

L’heureuse mère sourit et embrassa son garçon.

— Que caches-tu là ? dit-elle en voyant qu’il tenait quelque chose dans la main qui pendait le long de son corps.

— C’est un bouquet pour madame Reynold et un autre pour Renée… et un pour Clotilde… pour mademoiselle Clotilde, reprit-il avec un peu d’embarras ; tu devrais les mettre à la place que tu leur destines…

— Choisis toi-même ces places, dit madame Beauquesne, après une courte hésitation. Ce jour doit être pour toi un jour de joie sans mélange.

Jean feignit d’être très occupé dans la lecture des cartes qui indiquaient la place des invités ; cet examen dura si longtemps, que sa mère se retira, pensant qu’en sa présence, il n’en finirait pas.

À peine était-elle au salon qu’il l’y rejoignit en effet.

— Tu as terminé tes arrangements ? dit Geneviève.

— Oui ; je me suis mis entre les deux demoiselles… je pense que ce sera plus gai…

— Soit. Aujourd’hui, tout le monde te gâte ; j’espère que M. Reynold n’y mettra pas d’opposition.

— Oh ! pour cela j’en suis sûr ! dit inconsidérément le jeune homme.

Il baissa la tête un instant, puis il la releva avec l’ancien geste de son père, et ses yeux rieurs plongèrent dans ceux de sa mère.

— Maman, ne me taquine pas, dit-il en la menaçant du doigt.

— Je ne te dis rien, fit observer Geneviève. Mais je n’ai pas intention de te taquiner. Pour une fois dans notre vie, nous pouvons dire, sans manquer à nos devoirs : À demain les affaires sérieuses.

Le dîner eut lieu dans toutes les formes. L’assistance était choisie : quelques anciens professeurs de Jean, deux jeunes peintres de ses amis, un peu plus âgés que lui, madame Reynold avec les deux jeunes filles et M. Reynold dans sa gravité de propriétaire et d’homme influent. Influent près de qui ? influent en quoi ? Nul n’a jamais pu le dire, mais chacun s’accordait à reconnaître que c’était un homme influent.

M. Reynold, le père Rabat-Joie, ainsi rappelait irrévérencieusement Jean aux beaux jours du collège, était devenu si aimable avec le jeune homme, depuis quelque temps, que celui-ci s’en montrait tout ébahi.

— Ça ne peut pas être parce qu’il m’aime ? disait-il à sa mère un soir après le départ de l’homme influent, et ça ne peut pas être non plus parce que je l’aime ! Alors, pourquoi ?

Geneviève mieux avisée eut peut-être pu dire la raison de cette soudaine sympathie, qui avait attendu pour se montrer le moment où Clotilde allait finir ses études. Clotilde était évidemment dans la pensée de M. Reynold la fiancée d’élection destinée à Jean Beauquesne. Si celui-ci n’eut eu pour toute fortune que sa belle éducation et son talent de peintre, il est douteux que l’homme influent lui eût permis de vivre dans une si douce intimité avec les deux jeunes filles. Mais, sans connaître exactement la fortune des Frappier, il avait acquis la certitude que Jean était un excellent parti pour une fille sans dot, telle que Clotilde. S’il se fût agi de Renée, il eût été plus prudent, car Renée était une héritière ; mais Clotilde… le brave homme ne voyait aucune objection à un mariage entre ces deux jeunes gens.

Quand le repas fut terminé, les invités se dispersent dans le salon, heureux de se dégourdir un peu les jambes ; après avoir fait le tour des fauteuils et des canapés, avec une parole aimable pour chacun, ainsi qu’il sied à un jeune homme extrêmement bien élevé, en l’honneur duquel se donne une fête, Jean se faufila sournoisement entre deux chaises massives, et tomba assis, comme par mégarde, sur un pouf, frauduleusement placé là, on ne sait par quels soins.

— Tu ne vas plus t’en aller, j’espère, lui dit Renée en étalant sur lui sa jupe bouffante, afin de le cacher aux yeux peu clairvoyants.

— N’oubliez pas, mademoiselle, qu’il nous est ordonné de nous vouvoyer, dit Jean d’un ton doctoral.

— Bah ! personne n’écoute, et puis aujourd’hui, toutes les consignes sont levées ! dit la gamine en haussant les épaules avec un joli geste de mutinerie. Dis-le toi aussi, Clotilde, pour désobéir !

Les beaux yeux de la jeune fille jetèrent un éclair velouté du côté de Jean, et elle répondit à voix basse :

— Je ne suis pas désobéissante.

— Ah ! par exemple ! s’écria Renée.

Le bruit de sa voix avait fait retourner son père, qui fronçait déjà les sourcils ; mais en apercevant la tête de Jean qui émergeait au-dessus des jupes empesées des fillettes, il sourit et retourna à sa discussion entamée, dans sa pose favorite, adossé à la cheminée, comme font tous les gens vaniteux qui aiment à tenir les auditeurs occupés de leur personnalité.

Les trois jeunes têtes furent bientôt en conciliabule secret, avec des chuchotements à voix basse, qui faisaient pâmer Renée dans des petits rires étouffés. Évidemment elle trouvait un plaisir infini à bavarder tout bas, avec l’apparence du mystère, pendant que les parents parlaient de choses sérieuses à l’autre bout du salon. À quatorze ans, les petites filles adorent tout ce qui semble mystérieux ; la présence d’un jeune homme, bien que pour Renée ce fut presque un frère, ajoutait encore au plaisir ordinairement défendu.

Jean, lui, se grisait de cette intimité si douce et si dangereuse. De temps en temps, en parlant, il se trompait, disait vous à Renée, toi à Clotilde, et celle-ci se reculait à demi, avec un air réservé si drôle qu’ils éclataient de rire tous les trois. Ils ne disaient que des niaiseries, et l’on se fut étonné à bon droit, en les entendant, de voir un garçon sérieux et instruit comme Jean prendre tant de plaisir à de telles fadaises. Mais ce n’étaient pas les paroles qu’il écoutait, c’était la voix de Clotilde, c’était le frôlement de ces vêtements de jeunes filles, c’étaient les regards magnétiques et voilés de la jeune grande coquette, qui le jetaient dans une sorte d’extase.

Avec cela ils se taquinaient abominablement tous les trois. Renée avait une langue bien affilée de jeune Parisienne qui va aux cours de M. X… apprendre l’art du bien dire que lui enseigne son professeur et l’art de dire des méchancetés que lui enseignent ses compagnes. Renée excellait à ce genre de torture qui consiste à mettre les gens au pied du mur, en contradiction avec eux-mêmes, à tout moment ; à propos de tout, qui prend acte d’une confidence faite dans un moment d’expansion, pour démolir tout un échafaudage d’apparences, le tout sans trahir la foi jurée, à mots couverts, faisant consister tout le supplice dans la crainte, toujours superflue, de voir le secret ébruité à la face de tous. Ces sortes de mystifications sont l’apanage des très jeunes filles dans une classe de la société fort nombreuse et tout à fait distinguée… Quelques-uns, témoins de ces escarmouches, ont souvent regretté que la victime de ces plaisanteries, soudain exaspérée, n’ait jamais eu l’idée d’appliquer publiquement une belle paire de soufflets à son joli bourreau, si spirituel et si fin ! Mais peut-être une leçon isolée n’eût-elle pas suffi.

Renée taquinait donc Clotilde, et bellement.

— Enfin, disait-elle, me l’as-tu dit, ou ne me l’as-tu pas dit ?

— Quoi ? fit Jean.

— Ça ne te regarde pas ! riposta prestement Renée. Clotilde ! l’as-tu dit ?

— Je ne sais pas de quoi tu parles.

— Ce que tu m’as dit l’autre jour, dimanche, en revenant de la messe.

— Je ne m’en souviens pas.

— Veux-tu que je te le répète pour te le rappeler ?

— Non ! s’écria vivement Clotilde.

— Alors tu t’en souviens !

Et Renée battit des mains. Jean écoutait un peu ému, sentant qu’il était question de lui sous ce verbiage.

— Alors tu me l’as dit ?

— Peut-être… fit Clotilde inquiète, et énervée de ce long persiflage.

— Puisque tu me l’as dit, je peux le répéter, car bien sûr tu ne peux rien me dire de mal, n’est-ce pas ?

— Je ne veux pas ! cria la jeune fille prête à pleurer.

— Qu’est-ce que tu ne veux pas ?

— Que tu dises à Jean…

— Quoi ? fit Jean en prenant la main de Clotilde, qui résistait faiblement.

— Qu’elle te préfère à tout le monde ; voilà ! dit Renée, en détournant la tête d’un air moqueur.

Clotilde rejeta sa main et la mit devant ses yeux. Peut-être était-ce une vraie larme qu’elle voulait cacher.

— Est-ce vrai ? fit Jean à voix basse.

— Non, dit Clotilde qui s’était remise ; c’est une plaisanterie. Je voulais voir si Renée était capable de garder un secret, et pour m’en assurer, je lui ai dit la première chose qui me passait par la tête… Elle l’a crue, ce n’était pas très spirituel de sa part.

Jean se sentit vexé. Il aurait mieux aimé savoir que Clotilde le préférait à tous. Cependant ce qu’il ressentit n’était pas une douleur intense, c’était plutôt l’aiguillon de la vanité déçue.

Ce fut au tour de Renée à baisser la tête d’un air confus. Mais sa malice reprit le dessus aussitôt.

— Si c’était une attrape, tu y as été prise, car, vrai ou non, tu as eu joliment peur de me voir répéter ta confidence. Quand on veut attraper les autres, il faut avant tout tâcher de ne pas y être pris soi-même. Voilà.

Et sachant bien, avec son instinct de fillette qui grandit, que Jean et Clotilde ne pourraient rester seuls près l’un de l’autre, elle s’envola à l’autre bout du salon, et s’assit sur le tabouret du piano.

— Jean, dit-elle de sa voix claire, je vous ai appris un morceau, absolument comme au jour de l’an pour tes parents ! Si vous n’êtes pas content, vous pouvez le dire !

— C’est trop de bonté, dit le jeune homme en se levant. Il en voulait un peu à cette gamine de troubler ainsi un entretien qui lui paraissait très doux ; mais il ne pouvait garder sa place plus longtemps.

Renée joua son morceau avec un aplomb, un brio, bien faits pour surprendre. Elle était douée de cette assurance naturelle qui permet à quelques-uns de paraître en public sans la moindre gêne, tandis que d’autres, moins heureux, ne peuvent affronter les regards de dix personnes réunies. Elle termina au milieu des applaudissements, et alla discrètement s’asseoir à l’abri de la robe maternelle. L’entretien de Clotilde et de Jean était fini pour ce jour-là.

Au moment du départ, cependant, celle-ci s’aperçut qu’elle avait oublié son bouquet. Jean courut le lui chercher, et le lui remit. Elle était déjà dans l’antichambre, habillée pour le départ ; en lui donnant les roses, il effleura les doigts de la jeune fille ; elle feignit de ne pas l’avoir senti ; mais pendant l’échange du dernier bonsoir, elle plongea son visage au milieu des boutons de roses blanches, et en retira deux pétales qu’elle mordillait entre ses dents…

Jean la regarda comme il ne l’avait jamais fait encore. Les paupières de Clotilde battirent deux ou trois fois, et elle se détourna lentement, suivant les invités dans l’escalier.

Jean restait immobile, les yeux fixés sur la porte : sa mère lui toucha doucement l’épaule.

— Il n’est pas minuit, lui dit-elle, et j’ai à te parler ; viens dans ma chambre.

Il la suivit docilement dans la grande chambre fraîche, où brûlait une lampe.

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