‹ Le moulin FrappierChapitre 34 sur 57 · Chapitre 3

Chapitre 3

Jean s’assit en face de sa mère, les yeux dans ses yeux, afin de ne rien perdre de ce qu’elle allait lui dire. Il n’avait pas peur, et cependant une sorte d’inquiétude lui donnait un peu de fièvre.

— Tu as vingt et un ans accomplis ce matin, mon enfant, dit Geneviève d’une voix grave, et je dois te rendre compte de ma tutelle, pendant les seize années qui se sont écoulées depuis la mort de ton père.

Jean fit un geste ; elle l’interrompit avant qu’il eût parlé.

— Je sais que tu as confiance en moi, mon fils ; aussi n’est-ce pas un compte d’argent que je veux te donner, c’est l’explication de l’éducation que tu as reçue et de la fortune à laquelle tu peux prétendre.

Elle s’arrêta un instant et reprit :

— Tes grands-parents, qui vivent encore au moulin Frappier, sont de simples paysans qui savent à peine lire et pas du tout écrire. Ton père était devenu par un héritage, qui était à la fois une bonne action et une sorte de justice, le propriétaire du moulin et du domaine. Moi, je n’avais rien. Quand ton père m’a épousée, j’étais servante chez l’aubergiste d’un hameau nommé Délasse, sur la commune de Haville.

Jean prit la main de sa mère et la serra tendrement.

— Tes grands-parents ne m’aimaient pas ; ils avaient plusieurs raisons pour cela. D’abord, j’étais pauvre ; ensuite… mais tu trouveras l’explication de la seconde raison dans le testament de ton vieux cousin Frappier, que, suivant ses intentions dernières, le notaire m’a envoyé ce matin. De plus, j’étais leur belle-fille, et ton père m’aimait. Ta grand-mère était jalouse de cette affection, et je crois que plus j’avance en âge, plus je suis disposée à l’en excuser.

Jean rougit un peu et sourit d’un air embarrassé. Geneviève continua.

— Enfin, ils ne me rendaient pas heureuse, mais je supportais beaucoup de choses sans rien dire, à cause de ton père que je craignais d’affliger. Un grand malheur nous arriva : je t’ai raconté comment ton père fut tué par l’explosion d’une meule. Après sa mort, la vie me devint intolérable au moulin. Moi, ce n’était rien, mais toi ! on te rendait menteur, méchant, paresseux, ingrat. Je ne pouvais le souffrir plus longtemps, et un beau soir, poussée à bout, provoquée par les plus méchants procédés, je m’enfuis t’emportant dans mes bras.

Jean vint s’asseoir sur le canapé auprès de sa mère qu’il serra contre lui.

— Tu m’appartenais, tu étais mon bien, c’était clair, et cependant, aujourd’hui que ma raison s’est mûrie, et que je connais les lois du monde, je me demande comment j’ai pu concevoir et exécuter cet acte inouï. Heureusement pour nous deux, tes grands-parents s’étaient mis dans leur tort d’une façon si évidente qu’il leur était impossible de réclamer. Ils essayèrent de te faire revenir, mais il leur fallut y renoncer, et tu me restas, mon cher trésor. Je n’avais que toi, mais je t’avais bien à moi.

— Et le moulin ? demanda Jean, intéressé au plus haut degré, et se demandant comment jusqu’alors il ne s’était pas informé davantage de choses qui le touchaient directement.

— Le moulin était resté à tes grands-parents. Je leur en avais laissé la gestion, comme une sorte de compensation pour l’ennui que je leur causais en leur enlevant leur petit-fils. Mais par un point d’honneur à moi, je m’étais promis de t’élever avec mes propres ressources. Si j’avais échoué dans mes tentatives pour subvenir à nos besoins, tu comprends bien que je n’aurais pas laissé souffrir ton éducation morale ou physique par un amour-propre mal entendu ; mais la chance m’a permis de trouver l’emploi de mes travaux avant que la somme d’argent que j’avais emportée, et qui était un présent de ton père, fût épuisée. Donc, je puis te le dire aujourd’hui avec un peu d’orgueil, tu es le fils de mon travail et de ma volonté : ton éducation n’appartient qu’à moi seule ; je suis deux fois ta mère.

Jean s’était laissé glisser à terre, et il baisait avec reconnaissance les mains de sa mère.

Il posa sa tête sur le sein maternel et resta à terre, les genoux pliés comme au temps où il était tout petit.

— Tu comprends, reprit Geneviève, que pendant les seize années que nous avons passées loin du moulin, tes revenus, dont nulle partie n’était distraite, car tes grands-parents ne dépensent presque rien, et les menus produits du manoir leur suffisent amplement, pendant seize ans, tes revenus accumulés ont plus que doublé ta fortune.

— Nous sommes donc bien riches ? dit Jean en ouvrant de grands yeux.

— Je n’ai rien à revendiquer dans ta fortune, mon fils, tout est à toi. Tu possèdes aujourd’hui le moulin Frappier et les fermes qui en dépendent. Grâce à une ligne de chemin de fer qui passe à peu de distance, et aussi grâce à des améliorations introduites dans le système des eaux, par mes ordres, ces biens valent cent vingt mille francs, et vaudront davantage avec le temps. Le moulin rapporte cinq mille francs ; les fermes, trois mille. Ces revenus capitalisés, défalcation faite des sommes qu’a nécessitées l’entretien des biens, donnent environ cent mille francs placés en valeurs diverses. De plus, le vieux cousin Frappier, qui nous aimait tous deux, t’a légué une fortune composée d’une cinquantaine de mille francs en terres. Il ne plaçait pas d’argent, il achetait sans cesse un clos par-ci, un pré par-là, et toujours à proximité des biens que t’a laissés ton père, de sorte qu’avec un peu de patience et d’habileté tu pourras acquérir les bandes de terrain qui séparent les pièces, et ta propriété sera une des plus étendues du canton. Te voilà donc en possession, à partir de ce jour, d’un revenu qui, bon an, mal an, atteindra quinze mille francs. C’est à toi de voir si tu veux mener l’existence d’un oisif ou celle d’un homme de travail.

Jean écoutait et ne pouvait en croire ses oreilles.

— Mère, dit-il après un moment de réflexion, comment se fait-il que je n’aie rien su de tout cela ?

— Je craignais que la pensée de la fortune ne te détournât du travail, et je crois que j’ai bien fait de ne pas t’en parler.

— Tu as bien fait, mère, sans doute. Mais crois-tu prudent de me le dire aujourd’hui ? Il me semble que je suis encore bien peu raisonnable, pour me savoir à la tête de tant d’argent.

— Il faudra pourtant que tu m’en donnes une décharge par-devant notaire, dit Geneviève en souriant d’un air grave. Je n’ai plus le droit de te le cacher, mon fils. À dater d’aujourd’hui, tu es un homme.

Jean ne put s’empêcher de rire.

— Va pour un homme, dit-il, quoique je me sente bien gamin ! Ainsi, mère aimée, c’est toi qui as subvenu à tous les frais de mon éducation ?

— Oui, et c’est mon orgueil, c’est ma joie ! dit fièrement Geneviève. Ne me parle jamais de me les rembourser, je ne te le pardonnerais pas ! Mais il y a autre chose. J’ai promis à tes grands-parents de te ramener au moulin quand tu aurais atteint ta majorité. Il faut aller au moulin.

— Tout de suite ? fit Jean avec un effroi comique.

— Non, après l’ouverture du Salon, répondit Geneviève.

Elle ne put s’empêcher de regarder avec orgueil le beau garçon qui restait assis à ses pieds.

Jean méditait.

— Quand j’écrivais par tes ordres des lettres de bonne année à mes grands-parents, j’étais loin de me douter que c’étaient des paysans très riches. Je me figurais de vieilles gens, des sortes d’anciens employés, qui vivaient dans une petite ville, comme on en voit quand on passe en chemin de fer… Et pourquoi ne sommes-nous jamais retournés au moulin Frappier ?…

— Ils auraient voulu t’y garder, dit jalousement Geneviève.

Jean embrassa encore une fois sa mère, et se retira dans sa chambre. Longtemps, le mirage de cette fortune inattendue le tint éveillé. Il voyait aussi ses deux petits panneaux suspendus à des hauteurs incalculables au-dessus de la cimaise, au salon de peinture ; puis le dernier regard de Clotilde lui revenait de temps en temps, submergé, il faut bien le dire, par des quantités de questions diverses qu’il se posait à lui-même. Qu’était le moulin ? comment était-il fait ? Et ses revenus, que pourrait-il bien en faire ? Et ses grands-parents, que leur dirait-il ? Enfin il s’endormit en essayant de se représenter le notaire, qui avait si bien aménagé cette belle fortune.

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