‹ Le moulin FrappierChapitre 35 sur 57 · Chapitre 4

Chapitre 4

— Papa, papa, c’est ici ! au troisième rang ! C’est moi qui t’ai trouvé ! dit Renée en tirant son père si fort qu’elle faillit renverser un monsieur très chauve qui regardait en l’air. C’est moi qui l’ai trouvé, répéta-t-elle à l’oreille de Clotilde, oui, moi, et pas toi !

Elle lui fit une grimace expressive, derrière sa main, en cachette, et toute la famille se planta devant les deux paysages de Jean Beauquesne, accrochés non loin l’un de l’autre, à une hauteur très raisonnable, qui permettait de les voir sans lunette d’approche.

— Un peu plus loin, et un peu moins en rang, je vous en prie, dit M. Reynold avec une bonhomie touchante ; nous avons l’air d’une famille de province.

Une bande de provincial qui passait justement le long de la cimaise jeta à l’homme influent autant de regards indignés qu’elle comptait de membres ; mais il avait bien autre chose en tête.

— Ça, c’est un paysage de Brives-la-Gaillarde, dit à un camarade un peintre méconnu, en lui montrant un des panneaux de Jean, et l’autre, c’est une vue de Pouilly-les-Oies, et tous les deux, ça fait de jolis devants de cheminée ; les devants de cheminée de l’avenir ! Plus solide et moins coûteux que le papier peint, mesdames et messieurs ! Si ce n’est pas écœurant ! Il y a rue de Laval un marchand de peintures qui en a des douzaines qu’il vend cent sous ou six francs, suivant la figure du bourgeois, et ça vaut mieux que ces machines-là !

Ils passèrent, laissant M. Reynold plongé dans l’effarement le plus complet, Clotilde rouge et honteuse, et Renée dans une indicible colère. Ne sachant comment venger la peinture de son ami, elle tira démesurément la langue au peintre, qui ne pouvait la voir.

Jean arriva en ce moment.

— Je vous cherche depuis une heure, dit-il, tout hors d’haleine.

— Connaissez-vous cet homme ? dit majestueusement M. Reynold en indiquant l’orateur, pâmé devant une nature morte, et qui expliquait à son ami combien ce tableau était supérieur à ceux des « anciens ».

Jean tourna autour de l’individu désigné, et revint en riant.

— Oui, je l’ai vu quelquefois ; il faudrait l’entendre, il est assez drôle.

— Drôle ? Il arrange bien votre peinture ! Nous l’avons entendu.

— Ah ! ça ne m’étonne pas, dit Jean, c’est un refusé.

Les deux fillettes tournèrent le dos au refusé avec accord parfait, et M. Reynold opéra le même mouvement de dédain avec une lenteur pleine de dignité.

— Dis donc, Jean, fit Renée, profitant pour tutoyer son ami de ce qu’on n’oserait pas la gronder en public, il dit que ta peinture ressemble à des devants de cheminée !

— Eh ! il y a du vrai là-dedans, fit Jean d’un ton mélancolique. Je n’ai pas assez regardé la nature.

Clotilde ne cessait d’observer le jeune homme avec une curiosité discrète ; elle s’était figuré qu’un peintre reçu au Salon se trouvait au-dessus de toutes les critiques ; c’était en quelque sorte un brevet de talent que conférait l’admission. L’amour-propre de la jeune fille souffrait vaguement de voir Jean traité par les autres et par lui-même avec tant de sans-gêne. Elle fit le tour de l’Exposition avec l’air d’une jeune martyre qui se résigne, et rentra au logis dans un état d’esprit peu satisfaisant.

Jean dînait ce jour-là chez M. Reynold avec sa mère. On lui fit les honneurs du repas, et le chef de la famille ordonna même de servir du vin de Champagne pour fêter le début de leur jeune ami sur la grande scène de l’art !

Après le dîner, on causa joyeusement de tout le monde, de tout ce que pouvaient entendre les oreilles des deux jeunes filles naturellement. Mais M. Reynold semblait ce soir-là piqué par une mouche spéciale. Il se tenait si près de la limite qui sépare ce qu’on peut entendre de ce qui doit se taire, que Marguerite le regarda plus d’une fois avec étonnement, se demandant où voulait en venir cet homme ordinairement si prudent.

— Il faut se marier de bonne heure, je ne sors pas de là, conclut l’homme influent après avoir cité plusieurs exemples de mariages malheureux. Se marier de bonne heure, et voir grandir ses enfants autour de soi, quelle joie serait plus douce au cœur du père de famille ? N’est-ce pas, mesdames ?

Les dames tombèrent d’accord. Les demoiselles n’auraient pas demandé mieux que de donner aussi leur opinion, mais on ne la leur demandait point. Renée hocha sagement la tête en guise d’approbation. Clotilde baissa les yeux et ne dit rien.

— Et vous, jeune homme, votre avis ? demanda soudainement M. Reynold.

C’était un coup droit ; Jean n’y songeait pas. Avec la candeur d’un agneau poursuivi qui se réfugie chez le boucher, il répondit :

— Pourvu qu’on aime sa femme, il me semble, monsieur, qu’on peut se marier à n’importe quel âge. L’essentiel, c’est d’être sûr qu’on sera heureux.

— Bien répondu ! fit M. Reynold. Et de plus je me permettrai d’ajouter qu’à mon avis la fortune ne fait pas le bonheur ! Pourvu qu’il sache joindre les deux bouts, un jeune homme qui a du talent peut épouser une fille sans dot. L’avenir ne leur en réserve que plus de jouissances. N’êtes-vous pas de mon avis, madame ? dit-il en se tournant vers Geneviève, vous qui avez été l’artisan de votre propre fortune ?

— Pour moi, répondit Geneviève, c’est très différent. Je voulais élever dignement mon fils, et je tenais à honneur de doubler l’héritage que son père lui avait laissé. Sans cela, je ne sais si j’aurais eu le courage de travailler comme je l’ai fait.

Les yeux de M. Reynold brillèrent.

— Vous avez doublé son héritage, chère madame, et comment cela, je vous prie ?

— En capitalisant les revenus pendant une période de seize années, répondit Geneviève. Le moyen est bien simple, comme vous le voyez.

— Admirable ! s’écria M. Reynold enthousiasmé ; sublime ! Ah ! madame, vous êtes une mère comme il y en a peu ! Permettez-moi de vous serrer la main.

Les yeux de Renée allaient malicieusement de Clotilde à Jean, qui évitaient de se regarder pendant cet entretien. Tout à coup la fillette se pencha vers son ami.

— Es-tu riche ? lui dit-elle à voix basse.

— Non, répondit-il. J’ai à peu près quinze mille francs de rente. Ce n’est pas de quoi rouler carrosse, mais pour un paysan comme moi…

Clotilde détourna la tête avec une moue. Rien ne lui était plus désagréable que d’entendre Jean rappeler son origine.

Le lendemain, les deux mères se trouvaient ensemble ; la conversation tomba tout à coup entre elles, comme si elles eussent eu quelque secret à se cacher mutuellement. Enfin madame Reynold fit un effort.

— Ma bonne et vraie amie, dit-elle à Geneviève, il me semble que depuis quelque temps on vous engage, à votre insu probablement, dans une voie qui pourrait ne pas vous plaire… Bien qu’en vous en parlant je contrecarre peut-être les projets de mon mari, je me crois obligée de vous dire qu’il me semble avoir jeté son dévolu sur votre fils, comme mari de Clotilde, malgré leur extrême jeunesse à tous deux. Il voudrait ne plus avoir à s’occuper d’elle, et Jean lui paraît juste assez naïf pour se laisser prendre sans difficulté.

Geneviève déposa son ouvrage sur la table.

— Je m’en suis aperçue depuis bien longtemps, dit-elle, mais maintenant il n’y a plus à en douter ; hier M. Reynold a parlé assez franchement pour nous mettre à l’aise.

— Eh bien ? fit Marguerite, étonnée de ce calme.

— Eh bien ! je suis d’avis de laisser aller les choses.

— Vous accepteriez Clotilde pour belle-fille ? fit madame Reynold de plus en plus surprise et tant soit peu mécontente.

— Écoutez, mon amie, dit Geneviève en lui prenant la main, je crois aussi inutile que dangereux de s’opposer aux mariages qui déplaisent. Non, Clotilde ne me plaît pas pour belle-fille ; mais si mon fils l’aime véritablement, j’aurai beau lui résister, je n’obtiendrai pour tout résultat que de leur inspirer à tous deux de mauvais sentiments, car le mariage se ferait tout de même…

— Jean ne se marierait pas contre votre gré ! dit madame Reynold.

— Je n’en sais rien, et crois plus sage de ne pas en faire l’expérience, répondit la prudente mère. Mais la question est de savoir s’il l’aime véritablement, ou s’il éprouve seulement pour elle un sentiment passager. Clotilde, sans s’en douter, nous aidera elle-même à le reconnaître. Elle est mondaine et vaniteuse ; sous ses dehors légers, mon fils est plein de sentiments graves, et de nombreuses impressions nouvelles lui sont réservées d’ici peu… Je suis persuadée qu’il ne tardera pas à voir clair dans son cœur. S’il aime Clotilde, eh bien, il l’épousera ! Que voulez-vous, ma chère, nous élevons nos enfants non pour nous, mais pour eux-mêmes.

— J’avais pensé qu’il épouserait Renée, dit tristement madame Reynold. Avec quelle joie j’aurais remis ma fille aux mains de ce brave garçon dans quelques années d’ici !

Geneviève sourit.

— Oui, dit-elle, on fait de ces rêves, et puis la réalité n’y ressemble guère. Ils se sont connus trop jeunes pour s’aimer autrement que d’une affection fraternelle. Croyez-moi, mon amie, laissons nos enfants chercher leur voie, contentons-nous de les diriger de loin, d’une façon indirecte, jusqu’au jour où ils voudraient faire quelque action déshonorante ou périlleuse… C’est alors seulement qu’il faut faire acte d’autorité… Nous ne leur apprendrons pas à aimer ce que nous aimons… soyons heureux s’ils nous aiment ! C’est déjà beaucoup.

Cette sagesse mélancolique n’était pour Marguerite qu’une demi-consolation.

— À quoi vous décidez-vous ? dit-elle enfin. Mon mari a l’intention de vous inviter à passer l’été chez nous, à Rosigneules, comme de coutume ; viendrez-vous ?

— Non, dit Geneviève ; il faut que mon fils aille voir ses grands-parents au moulin Frappier. C’est une dette que je dois acquitter sans délai. Voulez-vous me faire plaisir ? Venez avec nous, amenez les jeunes filles, et votre mari lui-même.

— Mais… objectait Marguerite.

— Il n’y a pas de mais ; faites ce que je vous dis. Votre mari sera enchanté d’inspecter les propriétés de Jean.

— Pour cela, je n’en doute pas ! fit Marguerite en riant malgré elle ; mais ne craignez-vous pas de laisser les jeunes gens si près l’un de l’autre, dans la liberté de la campagne ?

— À Rosigneules, ce serait la même chose, fit observer Geneviève, et d’ailleurs j’ai mon idée. Consentez-vous ?

— Soit ! dit madame Reynold avec un reste d’hésitation, qui fut bientôt vaincu par les assurances de son amie.

Il fut convenu que Geneviève et son fils partiraient la semaine suivante, et que toute la famille Reynold les rejoindrait quinze jours après.

— Tu es bonne, ma mère ! dit Jean quand cet arrangement lui fut communiqué.

— Tu crois ? fit Geneviève avec un sourire moitié tendre, moitié railleur. Mais elle ne lui demanda pas d’explications.

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