Chapitre 5
Le feu du soir brillait dans la grande salle du manoir, au moulin Frappier, éclairant de ses lueurs capricieuses la figure ridée du vieux Simon, qui s’y chauffait les jambes, suivant son habitude.
Victoire, vieillie, blanchie, courbée, mais toujours alerte et grognon, allait et venait, préparant le repas du soir. Ils n’avaient guère changé, ces habitants du moulin, car leur vie uniforme ne prêtait pas aux émotions vives, qui rongent et détruisent les visages comme les cœurs.
Sur le seuil, une petite servante, en tout semblable à la Mélie d’autrefois, récurait une cruche de cuivre, à la lueur du jour décroissant. Quand elle eut fini, elle rinça avec de l’eau fraîche le vase aux flancs rebondis, puis elle le leva sur son épaule avec un geste aisé et charmant, et l’y maintint en équilibre au moyen d’une courroie qu’elle tint serrée dans sa main droite. Ainsi faisaient sans doute, il y a trois cents ans, les trayeuses des vieux Frappier. La tête un peu de côté, la fillette partit d’un pas égal et rapide.
Au milieu de la cour, elle croisa un grand jeune homme, qui marchait lentement en regardant à droite et à gauche ; il était un peu pâle, et cherchait à rassembler des souvenirs diffus ensevelis au plus profond de sa mémoire.
— Simon Beauquesne ? demanda-t-il à la petite servante.
Elle indiqua la porte ouverte, et resta muette devant un si beau monsieur.
Il souleva son chapeau et passa. Elle le regarda jusqu’au moment où il disparut dans l’ombre du seuil, et courut tout d’un trait au pré où paissaient les vaches.
— Bonsoir, dit le jeune homme en restant sur la porte.
Il avait ôté son chapeau, et recevait en pleine figure la lueur du feu, alimenté par des ajoncs secs, qui font une grande flamme.
— François ! cria Simon en se levant, mon François !
Il retomba assis, les yeux fixés sur cette image vivante de son fils perdu.
— C’est Jean ! s’écria Victoire en courant à son petit-fils. C’est notre Jean !
Il fut aussitôt serré dans les bras de la vieille paysanne, qui l’accablait de questions, puis il s’approcha respectueusement du fauteuil du grand-père et lui donna l’accolade.
— Eh bien, et ta mère ? demanda Victoire.
— Elle vient. Elle a voulu que j’eusse votre premier mot de bienvenue, dit Jean en s’asseyant sur le banc de châtaignier, noirci par l’usage.
— Qu’il est beau, notre Jean ! faisait Victoire en tournant autour de lui.
Elle avait allumé deux bougies dans de grands chandeliers de cuivre, et elle contemplait curieusement le petit-fils si longtemps éloigné du domaine paternel.
— Il est grand comme était son père, n’est-ce pas, Simon ?
— Un peu moins grand, je crois, répondit le vieillard, à peine remis de son émotion. Et pourquoi m’avez-vous pas écrit le jour exact de votre arrivée ! Vous vouliez donc me faire une surprise, ta mère et toi ?
— Ce n’est pas cela, répondit Jean, nous craignions au contraire de ne pouvoir arriver au jour fixé, et nous ne voulions pas vous donner l’ennui d’une vaine attente. Quand avez-vous reçu notre lettre !
— Hier matin ! Et ta chambre est prête, mon garçon. Une belle chambre ! Celle qu’habitait ton père avant d’être marié.
Geneviève entra à son tour et fut cordialement reçue par les grands-parents. Ils ne lui en voulaient plus, car à la longue tout s’apaise, même la haine. À vrai dire, ils lui savaient gré d’avoir tenu sa promesse en amenant leur petit-fils au moulin.
De questions en réponses, le temps passe vite ; on en était à peine au quart de ce que l’on avait à s’apprendre, quand un pas léger comme celui d’une souris se fit entendre derrière eux. Jean se retourna vivement, et, par suite de ce mouvement, la clarté des deux bougies tomba sur le visage enfantin, sur les yeux bleus étonnés, sur les cheveux d’or frisés de la petite servante qui rentrait avec sa cruche de cuivre sur l’épaule.
Jean se précipita instinctivement pour l’aider à s’en débarrasser ; mais cette politesse citadine ne fut point acceptée par la fillette. Sans trouver de mots pour expliquer sa pensée, elle fit glisser à terre le lourd fardeau, et resta rouge et confuse sous les yeux qui la regardaient.
— Laisse-la, Jean, dit Victoire, ces jeunesses-là, ce n’est pas accoutumé à ce qu’on les aide ; ça se tire bien d’affaire tout seul.
Le jeune peintre ne pouvait détacher ses yeux de la mignonne figure. Le buste étroitement serré dans un corsage de droguet noir, les bras et le cou recouverts par la grosse chemise de toile, la jeune fille avait l’air d’une nymphe de Jean Goujon, vêtue à la mode campagnarde. Le petit bonnet blanc insuffisant pour contenir les cheveux rebelles, lui donnait un air d’enfant mise en pénitence, qui la rendait plus touchante.
À regret, Jean retourna vers ses parents. Sa mère causait avec Simon, et n’avait rien remarqué. Un ordre de Victoire amena la fillette dans la partie éclairée de la salle, et Geneviève à son tour s’arrêta surprise.
— Mélie ! dit-elle.
L’enfant leva sur elle ses yeux bleus que remplit soudain un flot de larmes contenues.
— C’est la fille de Mélie, dit Victoire. Après votre départ elle avait épousé Saurin ; mais elle n’avait guère de force, elle est morte il y a quatre ans, et nous avons pris la petite pour nous servir, quoiqu’elle ne soit pas bonne à grand-chose.
À ce reproche immérité, une vive rougeur couvrit les joues de la fillette ; mais elle ne dit rien, et continua sans bruit son service.
Quand le repas fut prêt, Victoire appela ses hôtes.
— Allons, dit-elle, vite à table. Toi là, Jean près du père. Vous ici, ma fille ; et toi, ajouta-t-elle à Simplicie, va-t-en là-bas.
Elle indiquait un coin, près de la porte. Geneviève s’interposa.
— Elle ne mange donc pas avec vous, suivant l’usage du pays ?
— Si, mais pas avec de belles gens de la ville comme vous ! répliqua Victoire d’un ton à demi moqueur.
— Si c’est cela, je vous en prie, ne faites pas de différence à cause de nous, dit Geneviève en regardant la fillette avec bonté.
— Allons, fit Victoire, puisque tes maîtres le permettent, Simplicie, viens t’asseoir à table.
La jeune fille, les yeux toujours baissés, avec une indicible expression de modestie et de souffrance, s’assit au bout de la table, devant sa petite soupière, et mangea sans oser regarder une seule fois ces nouveaux hôtes du moulin, que Victoire appelait ses maîtres.
Bientôt après, les voyageurs fatigués demandèrent leurs chambres. Montant dans la sienne, Jean poussa un cri de joie. La fenêtre ouverte, décorée à l’extérieur de festons de vigne, laissait entrer la clarté magique de la pleine lune. Il souffla sa bougie pour mieux jouir de cette lumière.
— Oh ! mère, dit-il, c’est trop beau ! C’est comme un conte de fées. Que nous allons être heureux ici !
Au moment de s’endormir, il s’aperçut que depuis son arrivée il n’avait pas pensé une seule fois à Clotilde. Il voulut réparer cette négligence ; mais, par un inexplicable caprice de son imagination, ce fut la fillette aux cheveux d’or qui se présenta à son souvenir.
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