‹ Le moulin FrappierChapitre 37 sur 57 · Chapitre 6

Chapitre 6

— Parle-moi de ta mère, dit Geneviève à Simplicie, venue le lendemain matin pour lui demander si elle n’avait besoin de rien, d’après les ordres de Victoire, qui mettait son amour-propre à flatter les goûts citadins qu’elle supposait à sa belle-fille.

La mignonne créature rougit, sourit, et tout à coup deux larmes coulèrent sur ses joues veloutées.

— Tu te souviens de ta mère, n’est-ce pas ? insista Geneviève avec bonté.

— Oh ! oui ! Elle vous aimait bien ! Elle a dit bien des fois que si vous aviez été là, la vie eût été meilleure pour tout le monde au moulin.

La fillette avait parlé tout d’une haleine. Elle s’arrêta court, hésita, regarda le coin de son tablier qu’elle roulait dans ses doigts, et fit un mouvement pour s’en aller.

— Attends, fit Geneviève. Alors, Mélie pensait encore à moi ? Elle t’a parlé de moi ?

— Je vous connais bien, sans vous connaître ; répondit Simplicie en prenant courage. Ma mère ne laissait pas passer de jour sans parler de vous et de petit maître Jean. Si elle avait vécu pour vous voir arriver hier, elle aurait été trop contente.

Geneviève soupira. Les batailles de la vie brisent presque toujours ainsi quelque cœur aimant qu’on est obligé de laisser derrière soi. Mélie avait souffert au départ de sa maîtresse malgré son nouveau bonheur, malgré son mariage, et son mari avait été sans doute impuissant à la défendre contre les colères de Victoire.

— Ton père est bon pour toi ? demanda madame Beauquesne.

— Il est bien bon, mais je ne le vois guère depuis que je suis ici… Il travaille tout le jour, et le soir venu, il est las, il dort.

Un air de fatigue inexprimable passa sur les traits de Simplicie. C’était déjà la vie qui s’appesantissait sur elle, bien qu’elle eût à peine quinze ans. Geneviève en eut pitié.

— Tu resteras à mon service pendant que je resterai ici, dit-elle. Il y a d’autres servantes ?

— Oui, à la ferme.

— Eh bien, on leur fera faire ton ouvrage. Tu es à moi, maintenant.

— Dites-le vous-même à madame Victoire, fit craintivement la petite.

— Sois tranquille, tu n’as qu’à obéir, et à ne t’inquiéter de rien.

Simplicie se retira le cœur plus joyeux qu’elle ne se l’était senti depuis la mort de sa mère, et Geneviève alla voir si son fils était éveillé.

Sa chambre était vide, il était sorti depuis longtemps. Les premiers rayons du soleil, pénétrant à travers le rideau de pampres de sa croisée, l’avaient invité à parcourir son domaine.

Depuis deux heures, il marchait sur les talus plantés d’une double rangée d’arbres séculaires, qui font de si belles promenades autour des pièces de terre dans cette partie de la Normandie. Il allait au hasard, au travers des buées blanches que la chaleur du soleil matinal faisait lever des prés humides, et qui s’enroulaient en flocons laineux autour des buissons d’osier. Les champs succédaient aux champs, les prés aux prés ; la jolie petite rivière miroitait par places, au milieu des iris en fleurs, épais sur ses bords comme une forêt vierge. Les vaches paresseuses broutaient lentement l’herbe haute ; au penchant de la vallée, dans la lande encore dorée par la fleur jaune des ajoncs, les agneaux de l’année grimpaient déjà hardiment derrière les brebis blanches. Jean marchait comme dans un rêve ; tout cela était à lui !

Saurin lui avait dit : Jusqu’au rocher noir qui se trouve au tournant de la vallée, tout est à vous. Il arriva enfin au rocher noir et se retourna pour contempler sa richesse.

Le soleil emplissait la vallée d’une lumière si douce qu’elle semblait tamisée à travers une mousseline ; les feuilles des arbres brillaient comme si elles étaient franchement vernies, l’herbe ressemblait à du velours, les fleurs à des pierres précieuses, l’air qu’il respirait était une ivresse, toutes ces merveilles étaient à lui, et il avait vingt et un ans !

Jean se croisa les bras sur la poitrine, leva la tête vers le ciel bleu, et bénit la mémoire de son père.

C’est son père qui possédait tous ces biens ; – mais, sans sa mère, que fût-il devenu ?

Un garçon meunier qui venait du moulin, chassant devant lui un mulet chargé de farine, attira son attention sur le chemin qui gravissait le coteau. Sans sa mère, Jean eût été semblable à ce meunier, un peu plus riche, mais aussi peu capable de savourer les exquises jouissances de ce jour… Par un élan de sa pensée, le jeune homme envoya tout son amour à la mère incomparable qui l’avait fait ce qu’il était.

Il retournait à pas lents au manoir, quand il vit Geneviève venir à lui. Il pressa le pas pour la rejoindre, et lui prit le bras, qu’il passa sous le sien :

— Que c’est beau ! lui dit-il, et que de richesses ! Non pour l’argent qu’elles représentent, mais pour tous les sens à la fois, que de joies nouvelles… Je crois, ma mère, que tu as agi sagement en ne me laissant venir ici qu’au moment où j’étais en état de goûter toutes ces belles choses. Plus jeune, je n’aurais pas apprécié mon bonheur.

— J’ai toujours tâché de faire pour le mieux, répondit simplement sa mère.

En, rentrant au manoir, ils rencontrèrent Simplicie dépêchée à leur recherche. Le bonjour de Jean fit rougir la fillette. Elle n’était pas accoutumée à la politesse ; modestement, comme un chien fidèle, elle les suivit en marchant sur leurs talons. Être si près de ces bonnes gens, c’était en soi une joie.

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