Chapitre 7
Saurin, absent la veille, attendait ses maîtres dans la salle basse.
À la vue de Geneviève, il se tint immobile, le cœur plein de larmes. Cette femme aux cheveux blanchissant, aux traits sévères, vêtue simplement, mais à la mode des villes, était-elle bien la même que seize ans auparavant il avait vue dans la fleur de sa jeunesse, couchée à terre sur les débris de la meule qui avait tué François !
Ce grand désespoir, dont lui seul avait été le témoin silencieux, le remuait encore au fond de l’âme, quand il y songeait ; mais elle, madame Geneviève, avec le souvenir de ses peines avait-elle gardé celui de son fidèle serviteur ?
Elle s’avança les mains étendues, et sa joue frôla la barbe grise du vieux meunier.
— Ah ! maîtresse ! dit-il ému…
Jean lui serrait la main ; il se laissa faire, ébloui, ne comprenant pas bien comment le petit garçon qu’il avait amusé tant de fois était devenu ce beau monsieur, si bien vêtu ; il craignait que les cœurs ne fussent changés comme les apparences, et il essaya de réciter une phrase de bienvenue qu’il mûrissait dans son cerveau depuis longtemps, mais la mémoire lui manqua soudainement.
— Ah ! Dieu du ciel ! s’écria-t-il, seize ans, c’est long, madame Geneviève ! Et quand on pense que c’est moi qui vous ai fait partir !
— Vous ? gronda Victoire qui tricotait activement un bas de laine auprès de la fenêtre.
— Eh oui, moi ! Je peux bien le dire ; à présent que voilà la maîtresse revenue ; c’est moi qui lui ai répété les vilains bruits que vous faisiez courir sur son compte, madame Victoire. Je me suis repenti bien des fois, en voyant combien la maison était devenue triste ; mais aujourd’hui j’en suis content… Bien sûr qu’un jour ou l’autre il y aurait eu ici quelque mauvais coup de fait… Je m’étais juré de ne jamais en rien dire, mais c’est plus fort que moi, il faut que ça sorte !
Victoire se levait, avec la rage maussade qui était le trait distinctif de son caractère ; Geneviève l’arrêta du geste.
— Écoutez-moi, ma mère, dit-elle d’une voix grave. Mon fils Jean, que voici, n’a jamais été au courant de nos dissentiments. Je n’ai pas jugé convenable de lui en faire part quand il était petit, de peur de lui inspirer des sentiments qu’il aurait dû chasser ensuite de son cœur. Je vous ai amené un petit-fils respectueux et affectionné. Mais il convient que Jean sache maintenant pourquoi je l’ai élevé loin de la maison paternelle. Il faut que mon fils soit convaincu que les torts n’étaient pas de mon côté ; il faut qu’il le sache de votre bouche, ma mère, et vous, mon père, ajouta-t-elle en se retournant vers Simon qui écoutait sans mot dire. J’ai été une épouse sans reproche : je me suis efforcée d’être une bonne mère ; à présent que les années ont passé sur votre colère, vous devez bien le savoir, Victoire, j’ai eu raison de partir puisque je n’étais pas aimée ici, puisque mon fils ne pouvait apprendre à m’y respecter !
Simon se leva.
— Vous avez bien parlé, ma fille, dit-il ; nous avons eu des torts envers vous, ma femme le sait dans son cœur, et moi, je n’étais pas sans reproche. Que voulez-vous ! Nous ne vous aimions pas, c’était assez naturel, car nous voulions notre petit-fils pour nous seuls. Vous nous avez bien punis en nous enlevant l’enfant, mais vous nous l’avez ramené, c’est bien. Et puis, Geneviève, c’est seulement à la mort du cousin Frappier que son testament nous a fait connaître le droit du sang que vous aviez sur ce domaine… Nous sommes vieux, ma fille, et nous voulons mourir en paix ; si vous y consentez, on ne rappellera pas le passé, et nous vous aimerons comme nous aurions toujours dû le faire.
— Jean, dit simplement Geneviève ; remercie tes grands-parents de leur amitié pour ta mère.
Les vieillards très émus embrassèrent leur petit-fils qui, troublé, ne savait que dire. Il comprenait seulement qu’une grande réparation était faite à sa mère, et son cœur s’en réjouit pour elle.
Saurin, sur le seuil de la porte, avait assisté à cette scène.
— Voilà un beau jour, dit-il ; il est beau pour tout le monde, et pour moi de même, puisque je vois la maîtresse accueillie comme elle doit l’être.
— Il n’y a plus de maîtresse, dit Geneviève en souriant, il n’y a qu’un maître, et le voilà.
Elle indiquait Jean ; Saurin se mit à rire.
— Un beau maître, dit-il ; je suis sûr qu’il ne sait pas distinguer l’avoine du froment.
— Ah ! Saurin, fit le jeune homme, vous me calomniez ; je connais l’avoine, mais vous m’apprendrez le reste de mon métier de meunerie.
— Vous ! répéta Saurin ; quand vous étiez petit, maître Jean, vous me disiez toi !
— Il y a bien longtemps ! reprit le jeune homme, mais je tâcherai.
Dans la soirée, Geneviève prit son fils à part.
— Nous avons, lui dit-elle, de grandes obligations à Saurin. Il aurait pu quitter le moulin cent fois pour une, obtenir de plus gros gages, ou s’établir à son compte. Il n’a jamais voulu en entendre parler par amour pour la famille, pour toi, devrais-je dire, car il n’était guère l’ami de tes grands-parents. Ne crois-tu pas qu’il faudrait faire quelque chose pour lui ?
Jean ne demandait pas mieux ; ils cherchèrent un moyen de faire au brave homme une position honorable, sans l’écarter du lieu où il avait passé sa vie, et, d’un commun accord, ils résolurent de lui affermer le moulin pour une rente qui lui permit de réaliser de beaux bénéfices.
Le lendemain, de grand matin, Geneviève et son fils allèrent au moulin.
Depuis le jour des funérailles de son mari, la veuve n’y était pas rentrée. Elle tremblait un peu, et fut obligée de prendre le bras de son fils pour entrer sous la grande porte.
Le moulin était tel qu’autrefois ; les années n’avaient rien apporté ni emporté dans cette haute cage de pierre, où les meules tournaient toujours. Les yeux de Geneviève se portèrent sur une place du sol, où invisibles pour tous, elle voyait les débris de la meule qui avait fait de son fils un orphelin… La douleur amère, sans pitié, l’étreignit comme alors… On ne se console jamais de la mort de ceux qu’on a vraiment aimés. On peut oublier son chagrin pour un temps ; mais quand la mémoire se réveille, la souffrance est la même après vingt années.
Geneviève ne voulait pas assombrir l’esprit de Jean en lui racontant l’horrible scène ; il aurait un jour, lui aussi, ses deuils et ses désespoirs, car la vie ne fait grâce à personne ; elle se détourna de l’endroit fatal. Saurin avait suivi son regard ; leurs yeux se rencontrèrent, et ils échangèrent un signe de tête plein de pensées graves et affectueuses.
— Saurin, dit Geneviève, mon fils a une proposition à vous faire.
— Voulez-vous prendre le moulin à votre compte ? dit Jean sans préambule.
Le vieux meunier s’assit sur un sac de grain, qui se trouvait là fort à propos.
— Moi ? et comment, mon Dieu !
On lui expliqua le moyen concerté la veille. Il resta muet, les yeux fixes sur l’endroit où était tombé jadis François Beauquesne.
— Ah ! mon maître, dit-il, votre fils a hérité de votre cœur, et c’est là son plus bel héritage ; mais c’est sa mère Geneviève qui le lui a conservé comme le reste.
— Eh bien, mon vieux Saurin, voulez-vous ? dit Jean.
— J’accepte, mon maître ; mais c’est à condition que vous ne me direz plus vous, comme à un étranger, et que s’il m’arrive de vous tutoyer, vous n’en prendrez pas d’ombrage, car ça me semble drôle, quand je pense à vous, de vous traiter comme si je ne vous avais pas tenu dans mes bras…
La forme élégante de Simplicie se montra sur le seuil.
— Et celle-là, dit Saurin, qui cachait son émotion sous une apparence plaisante, qu’est-ce que nous allons en faire ? Elle ne voudra plus être servante, à présent que je ne suis plus domestique.
La fillette ouvrait de grands yeux, sans comprendre.
— Eh oui, c’est comme ça ! ton père est maître meunier, à présent. Tu vas venir demeurer avec moi, n’est-ce pas, petite ? Tu vivras de tes rentes.
Simplicie regarda son père avec hésitation, puis dit de sa voix douce :
— Qui est-ce qui servira madame Geneviève ?
Saurin éclata de rire, et s’essuya les yeux du revers de sa manche.
— Elle a raison ! Elle a plus d’esprit que moi ! Allons, reste avec madame Geneviève, si elle le veut bien, et tâche de lui prouver à toute heure du jour qu’il y a du bon dans le sang des Saurin.
Il se détourna, voulut faire le brave, et tout d’un coup alla se cacher le visage entre les sacs de farine en criant :
— Ah ! ma pauvre Mélie, quel jour c’eût été pour elle !
Et il pleura à chaudes larmes ; mais c’était de joie plus encore que de chagrin.
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