‹ Le moulin FrappierChapitre 39 sur 57 · Chapitre 8

Chapitre 8

Quinze jours s’écoulèrent bien vite en préparatifs de toute espèce ; le manoir avait besoin de nombreux embellissements pour devenir digne des hôtes qu’il attendait. Jean, en vrai Parisien, avait été frappé dès le premier abord de l’air de négligence de la cour et du jardin. Il ne comprenait pas une cour autrement que sablée ou pavée ; l’herbe poussait partout en touffes irrégulières dans celle du manoir ; les chemins étaient raboteux et pleins d’ornières ; le jardin, autrefois bien tenu, n’était plus qu’un potager informe. Pourvu qu’il y poussât des choux, Victoire et Simon n’en demandaient pas davantage.

Un jardinier fut mandé de la ville voisine avec ses aides, et pendant une semaine entière, au grand ébahissement des hameaux environnants, d’énormes charrettes transportèrent sans cesse du sable de rivière et de la terre végétale. Un beau matin, le parterre dessiné par Jean dans le style des anciens jardins de Versailles, en accord avec la maison elle-même, se montra sous les fenêtres comme un tapis de Perse aux couleurs harmonieuses. Des plantes déjà grandes furent repiquées par centaines, et l’eau ne manquant pas, tout reprit à merveille en peu de jours.

Ces embellissements inutiles ne manquèrent pas d’ennuyer fort les vieux Beauquesne. On eût dit qu’on leur prenait quelque chose en leur ôtant les cailloux contre lesquels leurs pieds avaient pris l’habitude de butter matin et soir. Ils préféraient au beau chemin sablé qui contournait la pelouse nouvellement gazonnée, le sentier capricieusement tracé en zigzag au milieu des touffes d’ivraie par les pieds des allants et venants. Mais Geneviève avec sa voix calme, et Jean avec son beau rire, tinrent bon contre leurs résistances, et, bon gré, mal gré, la cour fut transformée en un parterre parfumé. Les vieux Beauquesne se consolèrent en obtenant grâce pour le potager, qui leur fut laissé, et où Victoire eut la consolation d’aller couper elle-même ses choux à chaque repas.

Toute la vieille maison avait pris un aspect hospitalier. La grande porte longtemps condamnée s’était rouverte, et laissait voir tout le jour l’escalier de granit à rampe de fer forgé, qui montait jusqu’aux combles, éclairé par de larges fenêtres à petits carreaux. Les chambres, bien aérées, débarrassées de la poussière et des araignées que Victoire, devenue négligente avec l’âge, avait laissées s’y accumuler, reprirent leur aspect seigneurial, grâce aux hautes cheminées de pierre ouvrée, et aux lits drapés, chers à nos aïeux.

Jean ne voulut rien acheter de neuf ; des meubles modernes auraient fait un étrange contraste avec le cadre qui devait les contenir ; mais, guidé par sa mère, il fit des découvertes de tout genre dans les énormes greniers, et les anciens meubles prirent leur place sous les lambris sculptés dont les plus jeunes dataient de Louis XV. La maison ainsi restaurée prit un grand air, et le jeune homme s’en émerveilla plus d’une fois.

— Es-tu content de ton œuvre ? lui dit un soir sa mère.

Ils avaient passé la journée à répartir dans les diverses pièces les objets que Simplicie ne cessait d’apporter avec un goût et une intelligence remarquables.

— C’est superbe, ma mère chérie ! répondit-il en s’asseyant dans une grande bergère en tapisserie. Tout cela me paraît un conte de fée, et je n’ai qu’un souci : quand l’histoire sera finie, je me réveillerai, et je ne trouverai plus qu’une citrouille à la place de mon carrosse.

— Tout est bien réel cependant, dit Geneviève, y compris la poussière que nous avons avalée en travaillant. Penses-tu que les Reynold trouveront la maison à leur goût.

— Je l’espère, répondit Jean, toujours un peu troublé quand sa mère faisait allusion à la visite attendue.

Pendant un grand silence, il prit son courage à deux mains, puis se confessa tout à coup.

— Mère, dit-il, je me reproche de manquer de franchise envers toi, et cela depuis longtemps. Il me semble que M. Reynold se montre très bienveillant pour moi, et que… Enfin je suis bien jeune pour me marier, mais cependant, te déplairait-il d’avoir Clotilde pour fille.

Geneviève réfléchissait, la tête penchée sur la poitrine ; Simplicie, voyant qu’on n’avait plus besoin d’elle, sortit discrètement. Elle n’écoutait jamais les discours de ses maîtres, autant par esprit de devoir que par indifférence pour ce qu’ils avaient à se dire. Ils appartenaient à un monde si peu semblable au sien !

— Ne déplaçons pas la question, dit enfin madame Beauquesne. Parlons de toi, et de toi seulement. Tu désires épouser Clotilde ?

Ce fut au tour de Jean d’être pris au dépourvu. Cette question si simple l’embarrassait beaucoup.

— Le désirer ? Je crois que oui… Vraiment, je ne sais pas si je le désire… M. Reynold le verrait sans déplaisir, à ce que je crois…

— Je le crois aussi, fit Geneviève. Mais parlons de toi, te dis-je. Es-tu sûr de le désirer ? Le mariage est une chose si importante, qu’on ne peut trop prendre de précautions pour s’assurer de son bonheur futur. Crois-tu être heureux avec Clotilde ? Considérerais-tu comme le plus grand de tous les malheurs la pensée de vivre sans elle ou de lui survivre, si elle venait à mourir ?

— Je ne sais, dit Jean devenu soudain très grave. Elle me plaît, je crois que je l’aime… mais je n’ai pas réfléchi à tant de choses.

— Eh bien, mon fils, répondit Geneviève en se levant, tu as le temps d’y penser. Puisque tu n’es pas sûr de préférer Clotilde au reste de l’univers, tâche de voir clair dans ton cœur avant de faire une démarche décisive. Pour ma part, je ne désire en ce monde que ton bonheur. Quelle que soit la femme que tu choisiras, je l’accueillerai comme ma fille, pourvu qu’elle le mérite ; mais il faudra que tu l’aimes… je ne suis pas pour les mariages de raison, surtout quand pour les motiver il ne se trouve ni alliances brillantes ni fortune. Sache bien que M. Reynold, qui t’offre sa nièce, te refuserait sa fille…

— Pourquoi ? fit Jean surpris.

— Parce que tu n’es pas assez riche.

Jean fit un mouvement.

— C’est impossible ! s’écria-t-il, un homme comme M. Reynold, un ami de quinze ans, ne se laisserait pas influencer par une semblable vétille ! J’ai de quoi vivre honorablement, que faut-il de plus ? Si j’aimais Renée, il n’aurait pas le courage de rendre sa fille malheureuse pour une simple question d’argent.

Geneviève sourit.

— Tu parles comme il sied à ton âge, et je regretterais de te voir penser autrement ; mais sois assuré de ce que je te dis. D’ailleurs la question n’est pas là, c’est de Clotilde qu’il s’agit. Sois prudent, je n’ai pas d’autres recommandations à te faire.

Jean resta plus perplexe que jamais. À Paris, il lui avait bien semblé être amoureux de Clotilde ; en son absence, il se sentait calme, presque jusqu’à l’indifférence. Que signifiait ce changement ? À force d’y penser, il se donna une sorte de fièvre, et devint si impatient de revoir la jeune fille que les jours lui semblaient durer des semaines. Non que sa passion fut très vive, mais il désirait le retour de ses émotions passées. Tout finit en ce monde, même les jours d’attente, et le terme fixé arriva enfin.

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