‹ Le moulin FrappierChapitre 40 sur 57 · Chapitre 9

Chapitre 9

Il était environ cinq heures quand le break, acheté tout exprès par Jean Beauquesne, amena la famille Reynold dans la cour du manoir. Renée sauta à bas la première, et fut enlevée dans les bras de Jean, qui la déposa à terre pour recevoir Clotilde.

Celle-ci avança sur le marchepied un pied mignon chaussé de petits souliers décolletés, descendit sans presque s’appuyer sur le bras du jeune homme, qui cherchait en vain ses yeux. Elle daigna cependant mettre dans celle qu’il lui tendait, une main finement gantée de suède, mais elle la retira aussitôt de l’air le plus réservé.

— Ah ! la drôle de maison ! s’écria Renée en regardant autour d’elle, et les drôles de chemins ! Et les drôles de chevaux ! Dis donc, Jean, tu as un joli break, mais tes chevaux, quelles rosses !

— Renée ! fit sévèrement madame Reynold.

— Je ne sais pas où elle apprend à se servir de telles expressions ! dit M. Reynold en fronçant le sourcil.

— Papa ! fit l’enfant terrible, c’est toi qui l’as dit : à la gare ! au premier coup d’œil !

Jean riait ; il n’était pas sensible à de semblables coups.

— C’est vrai, dit-il, ce sont des bêtes impossibles, des chevaux de travail accoutumés à la charrette. Que voulez-vous, on n’achète pas une paire de chevaux comme on achète une voiture, cela demande plus de soins. L’année prochaine, si vous me faites l’honneur de répéter votre visite, vous serez mieux servis.

On entrait dans la maison, et instinctivement, M. Reynold, qui ouvrait la marche, tourna à droite dans la première pièce où il vit du monde. C’était la salle basse où depuis plus de vingt années vivaient Simon et Victoire.

Les deux vieillards s’étaient levés pour recevoir les hôtes de leur petit-fils. Simon tira son chapeau qu’il remit aussitôt, et Victoire fit une courte révérence, à la mode du vieux temps. M. et madame Reynold répondirent avec politesse à ce salut, mais Renée pouffa de rire dans le dos de Clotilde, qui esquissa un sourire dédaigneux, aussitôt réprimé.

— Mon grand-père et ma grand-mère, dit Jean du ton le plus respectueux. Mes chers parents, voici nos amis, qui ont été bons pour nous, dès le commencement. Je vous prie de les aimer pour l’amour de moi.

— Soyez les bienvenus chez nous, monsieur et mesdames, dit le vieux Simon en redressant sa haute taille courbée. Nous sommes heureux de voir ceux qui aiment notre Jean.

M. Reynold répondit quelques paroles polies, et Jean pria les nouveaux venus de monter au premier où les attendait une petite collation.

— Quelles caricatures ! murmura Renée à l’oreille de sa compagne. Je ne me figurais pas que Jean eût de si drôles de parents.

— Tais-toi donc ! fit la prudente Clotilde, ils nous regardent !

Renée prit un air grave ; mais les deux vieillards furent pendant toute la soirée l’objet de sa curiosité maligne.

Tout lui semblait fort laid dans cette demeure antique, et lorsqu’elle fut seule avec Clotilde, son humeur sarcastique se fit jour.

— Les vilains lits, dit-elle, avec ces étoffes à ramages, on ne sait trop à quoi cela ressemble ! Et les fauteuils en bois dépeint, et les glaces qui vous font le nez de travers !

— C’est ancien, tout cela, ma chère ; et cela a de la valeur !

— De la valeur, de la valeur ! Ça m’est bien égal, si c’est laid ! répliqua la jeune rebelle.

— Cette question n’est pourtant pas à dédaigner, fit Clotilde en bâillant.

Renée s’assit en face d’elle et la regarda avec une attention moqueuse.

— Sais-tu, toi, de quoi je te soupçonne ?

— Non ! fit Clotilde d’un air maussade.

— D’être intéressée, et très intéressée !

— Moi ! s’écria la jeune fille. Ah certes non ! Si j’avais de l’argent, je t’assure qu’il ne resterait pas dans ma bourse. Il y a tant de manières de le dépenser agréablement ; les jolis meubles, les toilettes ; les voitures et les chevaux, l’été à Trouville, l’hiver à Nice… Ah ! si j’étais riche !

— Je n’ai pas dit que tu fusses avare, rétorqua sévèrement Renée. J’ai dit que tu étais intéressée.

Clotilde feignant de ne pas entendre, la fillette lui mit la main sur l’épaule.

— Il m’est venu des doutes, lui dit-elle ; c’est très sérieux, tu sais, Clotilde. Je t’aime bien, mais j’aime mieux Jean que toi.

— Si ta mère t’entendait ! dit railleusement la jolie coquette.

— Du tout ! maman le sait très bien, et ne m’en blâme pas ! Je ne suis pas d’âge à ce qu’on me blâme pour penser et dire une chose si simple.

Clotilde se mordit les lèvres, décontenancée.

— Il m’est venu à l’esprit, continua Renée, que tu aimes mieux Jean riche que Jean pauvre ; que tu ne l’aurais pas épousé s’il n’avait pas le sou. Est-ce vrai, dis ?

— Quand on aime quelqu’un, on l’aime toujours, fit Clotilde, en essayant de détourner la conversation.

— Oui, oui, je te connais, tu ne m’y prendras pas. Tu sais, ma chère, je te l’ai déjà dit, nous sommes camarades, mais pas amies, ce n’est pas la même chose. Si je pensais que tu épouses Jean parce qu’il est riche…

— Eh bien ? fit Clotilde dont les yeux brillèrent comme l’acier.

— Je le lui dirais tout simplement, ma belle demoiselle ! Te voilà avertie.

La jeune fille tourna le dos à Renée et se mit au lit sans dire un mot.

— C’est égal, pensa la fillette, je crois que je ferai bien d’en parler à mon ami Jean.

Mais, au grand jour, quand il fallut mettre ce projet à exécution, jamais Renée ne se sentit l’audace nécessaire, et Clotilde garda cette attitude réservée qui rendait Jean si inquiet.

q

Page 1