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Chapitre 5

Le lendemain de la noce, Victoire se leva de bon matin, et sortit dans la cour pour regarder la maison.
C’était une demeure moitié seigneuriale, moitié campagnarde. Trois corps de bâtiment formaient les trois côtés d’un rectangle ouvert que fermait le moulin, à une distance de deux ou trois cents mètres. D’un côté, les étables, remises, greniers, etc. ; de l’autre, les celliers, buanderies, bûchers et menues dépendances. Au fond, bien éclairée par les rayons roses du soleil levant, avec la façade couverte de vignes, de rosiers, d’arbres fruitiers, la maison souriante semblait se cacher sous les fleurs et sous les fruits.

C’était une jolie maison ! Les fenêtres du premier étage, avec leurs rideaux blancs, s’alignaient régulièrement sous les petites ouvertures en pierre ornée des greniers, surmontées chacune d’un beau pigeon en terre cuite et vernissée… Tout était en bon état ; de son vivant, le bonhomme Frappier veillait au grain, disait-on dans le pays, et chaque ardoise enlevée par un coup de vent était le lendemain remplacée par une ardoise neuve… c’est ainsi qu’on conserve aux vieilles maisons un air de prospérité qui n’exclut pas l’impression vénérable de l’âge.

Oui, tout était beau, noble, imposant ; cette demeure avait plutôt l’air d’une seigneurie que d’une exploitation commerciale. Le jardin potager, mêlé de plantes d’agrément rustiques, était clos et bien exposé ; il y avait aussi des engins de pêche dans les chambres d’en haut ; si Simon avait voulu…, mais c’était un paresseux fini ? Quel grand bonheur que la fortune leur fût venue ! car le pauvre homme, encore qu’âgé de cinquante ans à peine, n’avait pas plus de courage qu’une mauviette.

Le cœur réjoui par la vue de toutes ces richesses, madame Beauquesne alla jusqu’au moulin qui chômait encore à cette heure par suite de la fête de la veille. Les garçons arrivèrent en s’étirant, car la mouture n’attend pas. Une vanne levée, un flot clair se répandit dans la vieille rigole noircie par l’âge, et les premières gouttes tombèrent sur la première roue comme une pluie de diamants ; la seconde rigole s’emplit à son tour, et lentement, lourdement, les grosses roues verdies par la mousse se mirent à tourner, comme si le premier effort était aussi bien une peine pour elles que pour un être animé.

Un bruit léger fit retourner Victoire, qui calculait le produit de la journée avec trois meules seulement, et, à sa grande surprise, elle vit derrière elle les nouveaux mariés. D’un air tranquille, comme si depuis la veille ils n’étaient pas entrée dans une autre existence, ils venaient côte à côte voir commencer le travail du jour.

— Eh quoi ! déjà ? ne put s’empêcher de dire madame Beauquesne. Avec le jour ?

La jeune femme s’approcha de sa belle-mère avec déférence et lui souhaita le bonjour, puis elle entra avec son mari dans le moulin, où elle n’avait jamais mis les pieds jusqu’alors.

François lui expliqua tout le mécanisme, si simple, de l’exploitation ; pendant que, debout sur l’échelle, elle regardait le blé diminuer dans la trémie frémissante, il passa un bras autour de sa taille, pour la soutenir et l’empêcher de tomber, si elle était prise de vertige. Elle redescendit, ramenant sa jupe de laine sur ses pieds chaussés de souliers, car elle ne devait plus porter de sabots, et sortit avec François, sans oublier de répondre au bonjour empressé des meuniers.

Les époux s’en allèrent lentement dans le pré, derrière les grandes haies ; Victoire, qui les suivait des yeux, perdait parfois de vue la chemisette blanche de Geneviève et le chapeau noir de François, mais ils reparaissaient l’instant d’après baignés dans la lumière rose, ou protégés par l’ombre des grands hêtres ; Victoire songeait… Une voix la fit tressaillir.

— Une belle meunière, n’est-il pas vrai, madame Beauquesne ? Et une jolie mariée, tout de même, dit Saurin.

— Occupe-toi de ton ouvrage, fainéant, et ne fais pas le malin, répondit brutalement la belle-mère.

Elle rentra au logis ; toute sa joie était passée. C’est vrai, Geneviève était la meunière à présent… Eh bien, elle, qu’est-ce qu’elle était ?

Elle mit sens dessus dessous toute sa laiterie, cassa un pot plein de lait, allongea une tape à Mélie, qui ne dit rien quoiqu’elle eût le cœur gros. Mais tout cela sans soulager son âme pleine d’amertume.

C’est par une belle soirée d’été que le premier coup de tonnerre éclata dans un ciel jusqu’alors serein, au moins en apparence.

François était absent depuis la veille pour affaires de meunerie.

Geneviève l’avait accompagné jusqu’à la barrière avec son calme habituel ; lorsque le cabriolet avait disparu sur la route, elle était rentrée au logis avec le même visage, mais navrée au fond, comme dans l’attente de quelque malheur.

Elle était trop fine et trop franche pour n’avoir pas mesuré l’aversion qu’elle inspirait à sa belle-mère ; son beau-père, indifférent et apathique, lui témoignait une sorte de bienveillance qui fût vite devenue de l’amitié sans les regards terribles de Victoire. En présence de François, cependant, tout se contenait dans les limites d’une politesse tant soit peu aigre ; en son absence qu’allait-il arriver ?

Au moment où le souper, retardé le plus possible par Geneviève, réunissait autour de la table les garçons meuniers, la petite servante et les maîtres, suivant l’usage patriarcal du pays, Victoire jeta un regard irrité sur sa belle-fille, qui venait de s’asseoir à sa place ordinaire, près de celle de son mari restée vide.

— Enfin, dit-elle avec aigreur, on vous voit ! Ce n’est pas malheureux ! Depuis midi on n’a pas seulement eu le plaisir de vous regarder !

Geneviève, ne sachant que répondre, gardait silence.

— Hein ? fit l’implacable Victoire, en tendant l’oreille avec effort.

— J’ai travaillé tout le jour, comme à l’ordinaire, tantôt dedans, tantôt dehors, dit la jeune femme sans lever les yeux.

— La belle affaire ! tout le monde travaille ! répliqua la ménagère.

Le silence régna tout autour de la table, interrompu seulement par le choc des cuillers sur la poterie des petites soupières. Les garçons meuniers n’avaient rien à dire, n’étant point interpellés, et dans le Cotentin, on n’aime point à se mêler des querelles des autres. Pourtant en son cœur, plus d’un trouvait sans doute que la Quesnelle n’était pas commode.

— Si vous vous proposez de faire ainsi la mine toutes les fois que mon fils sera absent, vous ne serez pas une bru bien aimable, reprit Victoire d’un air rogue.

— On fait ce qu’on peut, répondit Geneviève, en regardant sa belle-mère bien en face cette fois. Si j’étais gaie, vous trouveriez probablement que je n’ai pas assez à cœur l’absence de mon mari ; je fais la figure que le bon Dieu m’a donnée, et comme je ne dis rien à personne, je ne crois pas avoir tort.

— Voyez-vous la sotte ! s’écria madame Beauquesne, perdant toute mesure ; elle veut me donner des leçons !

Les meuniers avaient fini leur soupe. L’un d’eux se leva, souleva son chapeau, murmura un bonsoir, et sortit ; les autres suivirent. Mélie resta tremblante, frémissant des duretés qu’allait entendre sa jeune maîtresse, car elle s’était mise à l’adorer à la façon d’un chien.

Geneviève avait tressailli ; son visage, devenu blême, se contracta péniblement, mais ce fut un éclair ; elle déposa sa cuiller sur la table, et attendit ce qui allait suivre.

— Voyons, Victoire, dit Simon, elle ne te dit rien qui ne soit juste ; laisse-la tranquille !

La colère de madame Beauquesne ne connut plus de bornes.

— On ne te parle pas, à toi, dit-elle. Si mon fils a voulu faire asseoir à notre table une servante d’auberge, une mendiante autant dire, il n’a pas voulu en même temps qu’elle pût apprendre à vivre à sa mère !

Geneviève se leva doucement, et marcha sans se presser jusqu’à la porte. Sur le seuil, elle s’arrêta, voulant parler, mais elle renonça à se défendre, et monta péniblement l’escalier jusqu’à sa chambre, où elle se jeta sur une chaise, pleurant amèrement.

— Tu n’as pas raison, Victoire, fit Simon en hochant la tête, dès que la jeune femme eut disparu. Elle va raconter tout ça à François, et ce n’est pas toi qui auras le dernier mot !

— Laisse-moi tranquille, répondit la Quesnelle. Ce qui est dit est dit : il y a beau temps que ça me montait du cœur aux lèvres : c’est fait, je ne m’en repens pas.

C’est avec une certaine inquiétude, cependant, que Victoire attendit le retour de son fils pendant la journée du lendemain. Elle était d’humeur assez belliqueuse pour ne craindre aucune espèce d’escarmouche ; mais François avait une manière silencieuse de témoigner son mécontentement, qui effrayait la verbeuse ménagère.

Geneviève n’avant point paru au repas de midi ; prétextant un grand mal de tête, elle avait gardé la chambre. Au bruit des roues, elle descendit, le visage calme et les yeux baissés.

— Tu as l’air malade ? dit le jeune homme dès le premier regard.

— Ce n’est rien, répondit-elle. Me voilà guérie.

Pendant l’heure qui suivit, François examina attentivement les deux femmes, cherchant à pénétrer ce qui s’était passé en son absence. Ni l’une ni l’autre ne fit d’allusion à la soirée précédente, et il finit par croire qu’en effet rien d’insolite n’avait eu lieu. Victoire, au lieu de rendre justice à la modération de sa bru, conçut alors une idée bizarre.

— Elle craint de dégoûter son mari d’elle en lui rappelant son origine. Jamais elle n’en parlera elle-même. C’est bon, nous savons par où la prendre.

Et, sûre de son moyen d’action, elle se réserva pour de plus brillantes occasions.

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