‹ Le moulin FrappierChapitre 41 sur 57 · Chapitre 10

Chapitre 10

— Tu n’as donc pas de voisins ? dit Renée au bout de deux ou trois jours ; on ne voit jamais un chat ici !

Jean se mit à rire.

— Les voisins, dit-il, sont un objet de première nécessité que je n’ai pas encore pensé à me procurer ; mais sois tranquille ; la prochaine fois que je me ferai envoyer quelque chose de Paris, je donnerai ordre d’en joindre quelques-uns, de qualité supérieure.

M. Reynold daigna sourire, sans cesser de lire son journal financier, qui le suivait jusque dans ses pérégrinations les plus lointaines.

— Vous devez cependant vous trouver bien seuls, dit-il, pendant le temps nécessaire pour tourner la feuille.

— Non, monsieur, répondit le jeune homme, je pourrais vous répondre comme la dame de la légende à son cavalier, je ne m’ennuie jamais seul ! Mais ce ne serait pas poli ; la vérité est que j’ai beaucoup trop d’occupation pour trouver le temps de faire aux environs les visites que nécessite l’entretien des relations sociales.

La phrase obtint l’approbation de M. Reynold.

— Et où s’amuse-t-on ? demanda Renée.

— On ne s’amuse pas, on travaille, mademoiselle ! répliqua Jean d’un air sévère.

Renée lui tira la langue, et il lui fit les gros yeux.

— On a Paris pour s’amuser, conclut M. Reynold.

— Si on peut dire ! s’écria Renée. À Paris, maman me dit : Travaille, tu t’amuseras à la campagne ; maintenant papa dit : Travaille à la campagne, tu t’amuseras à Paris ! Il n’y aura plus moyen de s’entendre !

— Vous connaissez-vous en agriculture ? demanda M. Reynold, sans relever le discours de sa fille.

— Pas du tout ! fit Jean avec assurance.

— Et en meunerie ?

— Moins encore !

— Mais alors, que faites-vous ici ? demanda M. Reynold ébahi.

— J’ai le plaisir et l’honneur de vous recevoir chez moi, fit Jean avec un beau salut.

— C’est fort bien, dit l’homme grave, mais cela ne durera pas toujours, et ne saurait suffire à charmer vos loisirs.

— Saurin me donne des leçons, reprit Jean, et il n’y va pas de main morte, je vous le certifie. Avec un tel professeur, je ne puis manquer de faire les plus rapides progrès.

Clotilde écoutait cet entretien d’un air ennuyé, bien fait pour attirer l’attention du jeune homme. Plus d’une fois déjà il avait cherché l’occasion de causer avec elle, mais elle semblait l’éviter, si bien que, depuis son arrivée, elle n’avait pas échangé avec lui d’autres paroles que les banalités d’usage.

Voyant que M. Reynold retournait à son journal, et que les deux dames s’étaient assises dans le parterre, à l’abri de la haute maison qui les protégeait contre le soleil, elle s’écarta sans affectation, et prit le chemin de la rivière. Renée, au lieu de la suivre comme elle le faisait toujours, se dirigea du côté des deux dames, ce qui surprit un peu Clotilde ; mais, connaissant le caractère fantasque de sa compagne, elle ne s’en tourmenta guère. Un coup d’œil à la dérobée lui apprit que Jean, resté seul, se disposait à la suivre, et elle se pressa afin d’être hors de vue quand il la rejoindrait.

À peine engagée dans l’allée de frênes, elle entendit derrière elle le pas alerte du jeune homme. Elle ne fit pas mine de le remarquer, et il se mit à marcher près d’elle, sans qu’elle donnât le moindre signe de reproche ou d’approbation.

— Vous êtes fâchée contre moi ? dit Jean, après l’avoir regardée un long moment.

Sa voix était tendre, car les yeux baissés de la jeune fille réveillaient en lui le trouble qu’il avait ressenti tout l’hiver. Il voulait voir se lever sur lui ces beaux yeux si doux, mais il n’eut pas cette satisfaction.

— Non, répondit-elle ; d’où vous vient cette idée singulière ?

— Je ne sais ; je vous trouve si changée ! Autrefois, nous étions amis, nous causions en toute confiance, nous avions mille choses à nous dire… Maintenant, vous m’évitez, vous avez cessé de me parler, vous ne voulez même pas me regarder…

Les yeux de Clotilde se levèrent avec un regard doux et résigné, si plein de reproches que le jeune homme en fut ému.

— Bien sûr ! vous n’êtes pas fâchée ? reprit Jean en se penchant vers elle, pour lire sur son visage.

Elle le regarda encore une fois et sourit. Ce sourire énigmatique était un de ses principaux charmes ; il s’y joignait ce jour-là une mélancolie mystérieuse, bien faite pour piquer au vif un jeune homme déjà amoureux.

— Alors, continua-t-il, pourquoi vous montrer si différente de ce que vous étiez à Paris ?

Elle secoua la tête sans mot dire. Ce silence acheva de provoquer Jean au-delà des limites de la raison.

— Allons par ici, lui dit-il, en lui faisant escalader quelques marches à peine dégrossies dans les racines d’un hêtre, et qui menaient à une de ces belles avenues élevées autour des champs en guise de clôture. Nous y causerons sans risque d’être interrompus.

Ils pouvaient marcher tous deux de front, parfois obligés par l’étroitesse du chemin de se rapprocher l’un de l’autre. Dans les champs, le bétail était leur seul témoin ; mais ces murs, élevés d’un mètre et demi au-dessus du sol, étaient exposés aux regards de tous côtés. Madame Reynold elle-même n’eût rien pu dire sur le choix de ce lieu de promenade.

— Dites, répéta le jeune homme, pourquoi semblez-vous me fuir ! M’avez-vous pris en grippe ? Ai-je commis sans le savoir quelque horrible forfait ? Dites-le-moi, au moins, afin que je m’en excuse, car je vous assure que, depuis mon départ de Paris, je n’ai pensé qu’à vous. Je suis peut-être coupable, mais c’est sans le savoir, je vous le jure !

Jean s’était grisé de ses propres paroles : il se croyait véritablement méconnu, et tout son être palpitait d’impatience dans l’attente d’une réponse.

Clotilde soupira.

— Pourquoi m’interrogez-vous ? dit-elle enfin, sans lever les yeux. Il serait plus charitable à vous de ne rien demander. On m’a amenée ici, j’y suis venue, à regret, je dois le dire… mais…

— À regret ? interrompit Jean, vous me détestez donc bien ?

— Pouvez-vous le demander ? fit la jeune fille en levant sur lui ses yeux humides.

Elle les laissa retomber aussitôt, mais le coup avait porté.

— Eh bien, alors, chère Clotilde, commença Jean, je ne comprends plus…

Elle se détourna avec un mouvement d’impatience tout à fait charmant.

— Vous ne voulez pas comprendre, dit-elle d’une voix tremblante. Mon oncle m’a appris que je n’ai aucune fortune ; il aurait peut-être dû me le dire plus tôt, et me donner une éducation mieux en rapport avec mes ressources, mais il a cru bien faire, et je ne puis lui en vouloir. Je sais maintenant que je n’ai rien, que je serais obligée de travailler pour vivre, si ses bienfaits venaient à me manquer… Comprenez-vous maintenant ?

— Non ! fit Jean en toute sincérité, je ne comprends pas du tout.

— Eh bien, dit Clotilde avec un violent effort sur elle-même, autrefois je vous croyais peu fortuné ; je pensais bien que vous vous feriez plus tard une fortune avec votre pinceau, mais en attendant vous n’aviez rien, je me croyais riche, aussi riche que Renée, par exemple… et dans ce temps-là… Ah ! vous ne me comprendrez jamais ! ajouta-t-elle en se détournant.

— Chère Clotilde, s’écria Jean en lui prenant la main, vous vouliez m’enrichir ! Ah ! que je vous aime, pour votre cœur généreux, pour…

Il baisa furtivement la main qu’il tenait, et qui cherchait à s’en défendre.

— Eh bien, reprit-il, rien n’est changé, à ce qu’il me semble. C’est moi maintenant qui suis à votre place, vous êtes à celle que j’occupais, les distances ne sont-elles pas les mêmes entre nous ?

Tout cela était bel et bon, mais le mot mariage n’avait pas été prononcé, et Clotilde était trop habile pour ne pas finir par l’amener d’une façon quelconque.

— Non, dit-elle, je n’ai pas de talent ; vous êtes riche deux fois, vous, par votre mérite et par votre fortune. Je ne serai jamais la femme d’un homme à qui je devrais tout. Ma fierté s’y oppose, quand même mon cœur devrait en souffrir. Vous avez voulu me faire parler, Jean, vous avez eu tort. Nous pouvions rester amis, maintenant ce n’est plus possible. Je vais prier mon oncle de me ramener à Paris dès demain, et j’entrerai dans une institution comme sous-maîtresse, pour y gagner mon pain…

Elle voulait reprendre le chemin de la maison, Jean lui barra le passage.

— Vous êtes trop fière, Clotilde, lui dit-il, on peut tout accepter d’un mari qui vous aime et qu’on aime… Si vous partez, c’est que vous ne m’aimez pas. Partirez-vous ?

Clotilde ne répondit pas ; Jean, profitant d’un buisson touffu qui les cachait pour un moment à tous les regards, se pencha sur elle, et mit un baiser sur la joue qu’elle détournait.

Ils revinrent lentement au manoir, en silence. Elle triomphait, et lui se sentait penaud comme un renard qu’une poule aurait pris. Mais il avait oublié toutes les fables de La Fontaine.

Quand il se trouva seul avec lui-même, Jean fut fort embarrassé de la décision qu’il avait si soudainement prise. À vrai dire, ce n’était pas une décision, pas plus que le plongeon dans le vide qu’on fait quand un malin camarade vous pousse vigoureusement par derrière n’est un saut gymnastique.

Il était bel et bien le fiancé de Clotilde. L’avait-il voulu ? À s’interroger, il reconnaissait que non ; cependant il ne pouvait s’en prendre qu’à lui seul d’un acte pour lequel il n’avait demandé de conseils à personne, et malgré l’évidence de ce raisonnement. Jean se sentait mécontent de tout le monde : de lui-même, d’abord, de Clotilde, de M. Reynold et même de sa mère.

C’est à celle-ci qu’il courut d’abord, avec une grande envie de lui demander pourquoi elle ne lui avait pas bellement défendu ce mariage, qui, c’était facile à voir, ne lui plaisait guère ; mais quand il arriva près d’elle, son assurance avait disparu, et il se sentait très petit garçon. Il prit le parti de ne rien dire à personne, et d’attendre que ses sentiments se fussent un peu débrouillés.

Il aimait Clotilde quand elle était là, c’était certain ; mais, elle absente, il se sentait presque en colère à la pensée de ce qu’il lui avait dit. Peu à peu sa colère se tourna contre lui-même. N’était-ce pas ridicule qu’un grand garçon comme lui se fût laissé prendre…

Ici, il s’avoua qu’il avait été pris, et toute sa mauvaise humeur se changea en une stupeur profonde. Pris, par qui ? Par cette jeune fille coquette, qui lui montait au cerveau comme un vin trop capiteux ? Cette fois, son amour-propre disparut, et il courut à sa mère pour lui raconter son aventure.

Madame Beauquesne écouta ce récit non sans inquiétude, mais sans marques extérieures de désapprobation. Elle savait qu’un homme, à vrai dire, ne se marie que s’il le veut bien. Entre la coupe que Jean venait de se verser et les lèvres des deux jeunes gens, il y avait place pour une foule de choses.

— C’est tout ! demanda Geneviève quand son fils eut terminé sa confession.

— Certainement ! Tu trouves que ce n’est pas assez ? dit Jean d’un ton tragique.

— Je trouve que c’est trop. Mais si réellement Clotilde t’aimait, si elle te croyait pauvre, ou à peu près, n’aurais-tu rien à te reprocher ? N’as-tu pas fait de ton mieux pour en arriver là ?

Jean réfléchit un instant, puis répondit avec toute sa franchise :

— Non, ma mère, je me suis laissé entraîner ; j’ai fait la cour à Clotilde comme on fait aux jeunes filles aimables et coquettes, mais je n’y ai mis ni toutes mes forces ni toute ma volonté ! Si ce n’était pas horriblement ridicule, je dirais que c’est elle qui m’a séduit.

Geneviève ne put s’empêcher de rire, tant son fils avait l’air malheureux.

— Tu ris ? C’est tout l’effet que te fait l’idée que je serai d’ici peu marié avec une femme que je ne suis pas sûr d’aimer ?

— Tu mériterais que le monde entier fit ses gorges chaudes de ta sottise, mon cher enfant, mais nous tâcherons de te tirer d’un si mauvais pas. Nous en reparlerons à loisir. D’ici là, tâche de ne pas te trouver seul avec Clotilde, car, en vérité, elle me semble plus dangereuse pour toi que toi pour elle… J’ai une proposition à te taire. Si tu veux, nous resterons ici jusqu’à l’époque des grands froids. Il y a tant de travaux pour lesquels notre surveillance est nécessaire.

— Certes ! s’écria Jean. Ce pays me charme, j’y voudrais vivre toujours. Je ne rêve rien de mieux que d’y passer le plus clair de mon temps. C’est plein d’études intéressantes, et je suis sûr qu’un paysagiste y trouverait de quoi travailler cent ans !

— C’est ton idée ? fit Geneviève en l’observant. Eh bien, parles-en ce soir à dîner.

— Pourquoi ?

— Eh, mon Dieu ! fais ce que je te dis. Tu es venu me demander des conseils, suis-les ! Si Clotilde accepte de passer ici sa vie entre nous deux, j’en fais ma belle-fille avec joie. Mais ne lui en fais pas la proposition, car elle dirait peut-être oui.

Jean resta rêveur.

— Mère, dit-il, nous doutons d’elle, et c’est peut-être la meilleure et la plus honnête enfant du monde !…

— Je le souhaite, mon fils, autant pour elle que pour toi. Mais l’or passe par le creuset ; ne trouve donc pas mauvais qu’une créature, plus précieuse que l’or, soit exposée aux mêmes épreuves.

Le jour s’acheva cependant sans que Jean eût eu le courage de parler de ses plans. Le regard humide et voilé qu’il avait reçu de Clotilde en la rencontrant sur le seuil de la salle à manger lui avait peut-être ôté le courage. Peut-être aussi le sens du chevaleresque, si fort dans la jeunesse, lui faisait-il repousser l’idée d’un piège. Après le dîner, il resta avec les dames, au lieu d’aller fumer son cigare en compagnie de M. Reynold, comme il le faisait souvent. Une vague crainte d’être entrepris à propos de mariage par l’homme influent, l’engageait à se tenir coi. Une sorte de nuage planait sur la maison, et faisait tomber aussitôt les conversations commencées ; la soirée fut courte, et chacun se retira de bonne heure.

Le lendemain, Jean se leva de grand matin, comme de coutume. C’est à cette heure matinale qu’il aimait surtout son domaine, dans la fraîcheur de l’aube, dans la douceur transparente des premiers rayons du jour. Comme il descendait l’escalier avec précaution pour ne troubler le sommeil de personne, il entendit la voix de Simon qui se disputait avec sa femme.

— Je te répète, moi, qu’une Parisienne n’est point son fait, disait le vieillard. Notre Jean a du sang de cultivateur dans les veines, ça se voit à la façon dont il regarde la terre. C’est comme ça que doit la regarder tout homme qui la possède. Ce grand imbécile de monsieur qu’ils ont amené, ça ne sait pas seulement distinguer l’orge du seigle… et tu veux me faire croire que notre garçon épouserait une femme de cet acabit ? J’aimerais mieux lui voir prendre une servante, comme a fait notre François, qui au bout du compte s’en est bien trouvé !

— Mais si elle était riche, la Parisienne ? fit Victoire d’un ton acerbe.

— Bonjour, mes grands, dit Jean suivant la mode familière du pays, en se montrant sur le seuil.

— Eh ! c’est toi, notre fils ? Bonjour, garçon. C’est bien à toi de venir voir les vieux pendant que les jeunes dorment. Tu nous négliges, mon Jean, sans reproche.

— C’est vrai, dit-il avec cette bonne humeur qui le faisait aimer de tous. Mais aussi pourquoi ne voulez vous pas manger avec nous ?

— Nous ne savons pas nous servir d’un couteau rond et d’une fourchette comme vous autres, et une demi-douzaine de plats ne nous va guère. Va, mon fils, laisse-nous vivre à notre guise, tout en ira mieux…

— À votre volonté, dit Jean. Je m’en vais voir la luzerne.

Il sortit, et l’air frais du matin entra dans sa poitrine, qui se dilata largement.

— Ah ! il fait bon vivre ! dit-il à demi-voix.

— Bonjour, monsieur Jean ! dit une douce voix près de lui.

Simplicie venait à sa rencontre, un grand pot de terre plein de lait dans ses deux mains brunes et mignonnes. Elle lui sourit en passant, car elle s’était enhardie, le connaissant mieux. Il lui répondit par un bonjour amical, et elle entra dans la maison.

Jean la suivit des yeux.

— Il faudra que je fasse son portrait, pensa-t-il ; elle est adorablement jolie ; puis elle a tant de bonté, tant de candeur dans le regard.

Il descendit le cours de la rivière, préoccupé d’abord de son destin si brusquement changé depuis la veille ; puis ce qui l’entourait, les prés, les arbres, le ciel, plein de nuages blancs qui couraient rapidement dans un azur merveilleusement pur, détournèrent le cours de ses idées. Il se mit à marcher vite, suivant les nuages, qui semblaient le couvrir ; la route se déroulait devant lui, avec de petits détours qui lui donnaient l’attrait de l’imprévu. Jamais il n’avait encore été si loin de ce côté.

Une odeur saline le frappa tout à coup.

— Est-il possible, se dit-il, que je sois si près de la mer ?

Il marcha plus vite, et franchit deux collines, croyant toujours arriver à un point élevé d’où il dominerait les environs. Son attente déçue ne fit que redoubler son impatience. La route descendait maintenant, il se mit à courir sur la pente, et tout à coup, à un brusque détour, il s’arrêta, saisi d’un sentiment étrange et nouveau : dans une échancrure de terrain, bleue, et pailletée de points d’argent, tranquille et brillante au soleil, la mer était devant lui, immense, jusqu’aux confins de l’immense horizon.

Il l’avait vue, la mer, comme on la voit à Trouville avec la côte en face, et le panache de fumée d’un bateau à vapeur au fond, un joli décor d’opéra-comique. Mais ce qu’il avait sous les yeux ne ressemblait guère à ses souvenirs.

C’était l’Océan paisible, inviolé, que les peintres n’ont pas exposé au Salon, que les touristes n’ont pas croqué sur leur album, entre la charge d’un petit monsieur et la silhouette d’une petite dame. La falaise le dominait, les croupes couvertes de bruyères s’abaissaient comme des bras amis pour enserrer ce triangle d’azur mouvant, si doux à l’œil et pourtant si solennel. Jean eut envie de l’embrasser, et en même temps de se mettre à genoux pour l’adorer. Il sentit dès cet instant qu’il appartenait à la mer, qu’il appartenait à ce pays, et que, forcé de vivre au loin, son cœur languirait toujours dans l’attente du retour.

Il resta là des heures, oubliant la faim, oubliant ses hôtes et le manoir, et quand il lui fallut s’en revenir, il revint à pas lents, se retournant à chaque détour, s’imaginant qu’il allait voir encore une échappée, un rayon de l’enchanteresse qui l’avait conquis.

Midi sonnait quand il rentra dans la cour du moulin.

— On est en peine de vous, lui dit Saurin, qu’il rencontra.

— J’ai été jusqu’à la mer, répondit Jean d’un ton qui expliquait tout.

— Ah ! il y a un bon bout de chemin, mais on dit que c’est beau ! fit le meunier.

— Vous n’y avez jamais été ?

— Jamais ; je n’en ai pas eu la curiosité, répondit bonnement le brave homme.

Jean regarda avec surprise cet homme étrange qui vivait si près et qui n’avait jamais eu la curiosité d’aller voir la mer ; puis il entra au manoir, où il fut assailli de questions par la société réunie dans la salle à manger.

— J’ai été un peu loin, dit-il ; je vous demande pardon de m’être fait attendre.

Geneviève le regarda attentivement, et vit que quelque chose d’insolite se passait dans l’âme de son fils.

— Tu as remonté la rivière ? lui dit-elle.

— Non, je l’ai descendue. J’ai été jusqu’à la mer.

— Ah ! fit M. Reynold, c’est un beau spectacle.

— Magnifique, s’écria Jean enthousiasmé. Voulez-vous y aller cette après-midi ? je vais faire atteler le break…

— Avec tes deux superbes chevaux ? fit malicieusement Renée.

— Précisément. Ils sont laids et ne vont pas très vite, mais ils ont le pied sûr, et ne courent pas risque de nous faire rouler dans quelque vallon tapissé d’épines.

Une heure après, le break s’arrêta devant la porte. Saurin servait de cocher ; malgré la dignité de ses nouvelles fonctions, il ne voulait céder à personne l’honneur de conduire ses maîtres. Ce n’était pas un cocher bien élégant, quoiqu’il eût mis sa blouse des dimanches et un superbe chapeau de paille flambant neuf. Son costume et sa tournure prêtèrent à rire aux jeunes filles, mais un regard sévère de madame Reynold leur imposa silence.

Marguerite, avec toute sa douceur patiente, était d’une extrême clairvoyance. Rien de ce qui s’était passé depuis quelques jours ne lui avait échappé. L’air sournoisement triomphant de Clotilde, pas plus que l’embarras de Jean. Elle n’osait intervenir directement, car son mari détestait toute ingérence dans ses projets, et lui avait défendu une fois pour toutes de contrecarrer ses plans. Mais sa non-intervention dans les affaires de la famille ne l’obligeait pas à laisser les jeunes filles agir à leur guise. Il est vrai que les remarques adressées à Clotilde avaient généralement un assez fâcheux résultat ; mais elle gardait la haute main sur Renée, et une bonne part des reproches faits à celle-ci tombait sur sa compagne. Renée, d’ailleurs, ne s’y trompait pas.

— Ce n’est pas pour moi, disait-elle souvent à Clotilde ; ça, c’est pour toi, ma chère : fais-en ton profit.

— Madame Reynold se mit donc à observer sa nièce, et elle s’aperçut, pendant la promenade, des efforts discrets auxquels celle-ci se livrait pour obtenir un regard de Jean qui se montrait imperturbable. À les voir, on ne se fut jamais douté de ce qui s’était passé entre eux la veille ; ils avaient plutôt l’air de deux ennemis qui se craignent que de deux fiancés qui ont échangé leurs promesses. En sentant combien cette attitude du jeune homme lui causait de déplaisir. Clotilde se rendit compte de l’effet produit sur lui par son manège des jours précédents, et s’en applaudit. Mais que s’était-il passé depuis leur conversation de la veille, pour motiver tant de froideur ?

Comme elle ne pouvait espérer d’éclaircissement tant que durerait la promenade, elle finit par se laisser entraîner à partager la gaieté de Renée, qui trouvait tout très amusant, depuis l’allure des chevaux jusqu’aux paysans rencontrés sur la route, jusqu’aux rares maisons qui marquaient la limite des diverses propriétés, et sur le seuil desquelles elle voyait jouer des enfants joufflus, roses et peu débarbouillés.

Enfin ils arrivèrent à l’endroit où Jean s’était arrêté le matin.

— Voilà ! dit-il en étendant le bras.

Tous les yeux se tournèrent vers l’échancrure de la colline, où apparaissait la mer, telle qu’il l’avait vue, peut-être plus brillante et plus bleue encore.

— Ça ? fit Clotilde d’un ton désappointé ; mais il n’y a pas seulement de plage !

Geneviève se tourna brusquement vers son fils, et surprit le regard qu’il attacha sur la jeune imprudente. Ce regard était plein de doute, de blâme, de regret, de pitié aussi… Clotilde ne s’en aperçut pas. On était descendu de voiture, et elle essaya, avec peu de succès, de marcher sans heurter aux cailloux du chemin ses petits pieds finement chaussés. Elle pensait certainement plus à ses petites bottines mordorées qu’au spectacle qu’elle avait sous les yeux.

— Non, il n’y a pas de plage, dit Jean avec une certaine amertume, pas de casino, pas de baigneurs non plus. Avec le temps, il y aura de tout cela, sans doute en quantité suffisante ; mais quand ce temps viendra, s’il doit venir de mon vivant, je quitterai le pays que les Parisiens auront gâté, et qui est beau surtout par son aspect sauvage.

Marguerite et Geneviève échangèrent un coup d’œil. Clotilde venait de porter un coup fatal à ses ambitions ; ce coup, madame Beauquesne l’avait prévu, mais elle n’aurait osé espérer à son épreuve un résultat si prompt.

M. Reynold avait emmené sa fille en avant ; les deux dames fermaient la marche. Jean se trouva contraint de cheminer auprès de Clotilde, mais ce hasard, qui la veille lui eût semblé une bonne fortune, lui causait maintenant quelque ennui. Il ne pouvait raisonnablement faire de reproches à la jeune fille pour avoir librement exprimé sa pensée, et pourtant il aurait voulu lui dire combien ses désirs à lui étaient différents.

Il se contenta de garder le silence, jusqu’au moment où M. Reynold, lassé de descendre par un chemin qui avait plutôt l’air d’un torrent desséché, s’arrêta en disant à sa fille :

— Vois, mon enfant, quelle immensité ! Les beautés de la nature font toujours une impression forte sur les âmes sensibles.

Renée n’ajouta rien à cette phrase, qui termina l’excursion. On s’en retourna du côté du break, dans le même ordre, et dans un silence à peu près complet.

— Dis donc, Jean, fit Renée tout bas au moment où il la mettait en voiture, m’est avis que tu as fait un joli four avec ta promenade !

Jean ne répondit rien ; ce n’était que trop vrai, il avait manqué son but, mais en même temps il en avait peut-être atteint un autre auquel il ne voulait pas.

Au dîner, chacun apporta son tribut de bonne humeur, pour effacer la fâcheuse impression de l’après-midi ; Clotilde se montra particulièrement brillante. Elle parlait rarement à table ; mais quand elle le faisait, c’était toujours pour elle l’occasion d’un succès. Son esprit et sa gaieté ne parvinrent pas à dérider Jean, qui semblait lui tenir rigueur. Désireuse d’en finir avec une situation qui contrastait si vivement avec les attentions passées du jeune homme, elle l’interpella directement, dans l’espoir qu’il lui répondrait comme il le faisait d’ordinaire.

— Il y a quelque part dans les environs, les ruines d’un château, n’est-ce pas, Jean ? Ne nous mènerez-vous pas les voir quelque jour ?

La question semblait banale, le ton ne l’était pas, le regard en disait long… Marguerite regarda la jeune fille.

— L’imprudente, elle brûle ses vaisseaux ! pensa-t-elle.

Jean tint bon. Cette attaque directe, qui la veille lui eût semblé une faveur, lui parut dans l’état actuel de son esprit dépasser les limites de la modestie.

— Quand vous voudrez, répondit-il sans la regarder.

— Le pays n’est-il pas peuplé de ruines imposantes ? demanda M. Reynold.

— Des ruines, oui ; imposantes, non ! répliqua Jean de la meilleure grâce du monde. Ces ruines sont presque toutes celles de manoirs, dans le genre de celui-ci ; quelques-uns avaient des pigeonniers ronds, ce qui leur donne une petite tournure féodale, dont en réalité ils sont fort innocents. Les propriétaires d’autrefois, mieux avisés que ceux d’aujourd’hui, vivaient sur leurs terres et entretenaient leurs demeures en bon état.

— C’était fort sage, opina M. Reynold.

— C’est aussi mon avis, reprit Jean.

Sa voix, plus vibrante et plus claire que de coutume, résonna sous le lambris de bois sonore ainsi qu’une trompette. Tous les yeux se tournèrent vers lui. Il continua :

— C’était fort sage, car un vrai propriétaire, celui qui aime son bien, doit vivre dans ses terres, et ne s’absenter que pour peu de temps à la fois. Aussi ai-je pris la résolution de faire comme ont fait mes aïeux, et de vivre ici le plus clair de mon temps.

L’écho de sa voix s’éteignit ; il promena son regard autour de la salle, et sa bravoure reçut en récompense un sourire approbateur de sa mère.

M. Reynold restait tant soit peu déconcerté. Clotilde paya d’audace.

— C’est une résolution bien soudaine, dit-elle ; rien jusqu’ici ne l’avait fait prévoir.

— C’est que je la mûrissais en silence, répliqua Jean qui la regardait en face, cette fois.

Les yeux de la jeune fille retombèrent sur son assiette.

— Tu viendras bien nous voir quelquefois à Paris ? fit Renée d’un ton moqueur.

Elle ne croyait pas beaucoup à ce séjour à la campagne ; mais, sentant que Clotilde était mécontente, elle s’en trouvait charmée.

— Certainement ! dit Jean ; est-ce que je pourrais vivre sans une Renée pour me taquiner ?

— À la santé du Robinson normand ! fit Renée en levant son verre. Nous viendrons tous te voir, en guise de Vendredis.

Les parents ne purent s’empêcher de rire ; Clotilde rit plus fort que les autres, mais elle était pâle, et sa gaieté avait disparu.

Quand Geneviève se trouva seule avec son fils, elle lui mit la main sur l’épaule.

— Eh bien ? dit-elle.

— Oh ! ma mère, répondit-il, je ne sais ce que j’éprouve. Il me semble avoir fait une mauvaise action ! Je souffre pour elle et pour moi… N’eût-il pas mieux valu l’aimer simplement, sans chercher à pénétrer le fond de son cœur ?

— Mon fils, dit Geneviève de sa voix grave, si imposante, on dit cela d’une femme que l’on n’estime pas ; mais quand c’est de la compagne de sa vie qu’il s’agit, le devoir est de sonder son âme. Si elle t’aimait, elle vivrait heureuse à tes côtés, n’importe où !

Jean resta pensif. Il sentait combien sa mère avait raison.

— Où la trouver, dit-il enfin, cette femme d’élite qui n’aura d’autres vœux que les miens, qui aura les goûts simples, qui acceptera la vie telle que je la sens, modeste et cachée, avec l’art et la nature pour amis… Existe-t-elle seulement ?

— Tu as le temps de la chercher, dit Geneviève ; tu entres à peine dans les années de jeunesse. Je suis la première à te dire : Marie-toi jeune ! Mais avant de douter de l’existence d’une femme faite pour te plaire, il faudra probablement tenter encore d’autres épreuves !

Jean se leva, moins découragé.

— Que lui dire maintenant ? fit-il d’un ton d’ennui.

— Bien. C’est elle qui te rendra ta parole, avec seulement un peu de patience.

Jean soupira. À vingt ans, avoir de la patience est le conseil qu’on vous donne le plus souvent, et de tous, c’est à tous les âges le plus difficile à suivre.

q

Page 1